Du 7 mai au 2 juin 2010
38 rue de Seine Paris VI ème
Sabine Pigalle porte
un nom crapuleux et elle se préoccupe de sainteté.
Mais les saints qu'elle met en scène sont grimés, poudrés, presque
talqués dirait-on et ils sont nus. Savamment dénudés car tout, dans
leur nudité, est étudié.
Les corps photographiés semblent figés dans l'éternité, rapatriés depuis un autre espace-temps. Très droits, tout en élancement, d'une verticalité jamais prise en défaut, ils se tiennent là, dans une splendeur et une gloire qu'on dirait immémoriales.
Les corps comme les visages sont sculpturaux, taillés et ciselés au plus près de la perfection. Les sexes sont interchangeables mais chacun des saints présente un symbole qui permet de l'identifier.
Il y a les évidents, les classiques : saint Joseph avec ses outils de charpentier, saint Martin pointant une paire de ciseaux, saint Pierre avec la clef du ciel, saint Sébastien fléché, sanguinolent, saint François d'Assise accru, accompagné d'oiseaux de cire, sainte Cécile avec un phonographe, sainte Véronique exhibant le linge qui a recueilli la sueur du Christ...
Et il y a les inattendus les rares les énigmatiques, les méconnus : sainte Apolline en arracheuse de dents, sainte Dorothée empaumant une pomme sanglante, saint Pantalon (avatar d'Esculape) présentant un coeur fraîchement arraché, saint Bavon en tête à tête avec un faucon...
Des touches d'écarlate colorent et rehaussent l'universelle blancheur et le sacré fait effraction au coeur de (et malgré) toute cette exténuante beauté.
Ces images sont ironiques, hérétiques, érotiques et éthériques. Entre pureté graphique et violence contenue.
Une singulière approche, raffinée, sophistiquée même, mystérieuse, sensuelle et racée.
BH 05/10
C'est une exposition toute en force et en finesse, à l'image du thème traité : l'adolescence.
Certains des artistes qui exposent ne sont guère plus âgés que leurs modèles, ils sont encore, tout ou partie, immergés dans cet âge de turbulences et cela se ressent dans leur approche, dans leurs images. Mais même quand le temps a imposé une distance, on perçoit partout, dans les clichés collectés et soumis à notre appréciation, un intérêt passionné, une vibrante empathie.
Ce
sont quatre regards qui se juxtaposent et se téléscopent, quatre
approches affirmées, singulières, différentes. Cécile Chaput, tout
d'abord, travaille de l'adolescence son caractère de rupture mais de
rupture pétulante, fantaisiste, extravagante. Elle renverse ses
modèles, les capte dans des poses improbables, cocasses, outrées,
outrageusement sexy et provocatrices. Elle joue avec les modèles, les
archétypes de fatale Lolita et nous amuse beaucoup au passage sans,
pour autant, rien céder de son exigence esthétique.
Sandrine Derym, quant à elle, met les adolescentes en lumière mais sans nulle mise en scène, au plus près de leur intégrité, dans leur quotidienneté et leur intimité prises sur le vif.
Le seul homme de l'exposition, Eric Facon, procède encore tout autrement : il a vécu, une semaine durant, en immersion dans un lycée et choisi de s'intéresser au phénomène de bande qui sévit dans l'adolescence. Il a fixé les jeunes gens par grappes vives et gracieuses et il a réussi, à travers des prises au vol, à souligner les rapports de force et de séduction qui ont cours, qui régissent ces groupes tout d'agilité et de mobilité fiévreuse. Interceptant regards et gestes des plus éloquents, il saisit les voltes et les joutes et toute l'intime chorégraphie du désir.
Enfin, Lynn S.K. nous propose des images très travaillées, très sophistiqués, chargées d'un érotisme diffus, empreintes de mystère proches d'une esthétique underground. L'approche est à la fois raffinée et organique, elégamment viscérale.
Quatre regards généreux, fascinés et fascinants sur cet inépuisable "âge des possibles".
BH 04/10
James Ensor
fut un drôle de personnage et un artiste tout à
fait digne d'intérêt bien que méconnu.
Se tenant à la croisée des influences et des lignes de force, perméable et impressionnable au possible, il fut un peintre largement mimétique, décalquant avec une facilité déconcertante le génie des autres, restituant l'esprit du temps mais il n'en fut pas moins, également, un artiste singulier.
Il a d'abord été un peintre de paysages. Paysages admirables, splendides, irisés, inspirés, lumineux même quand les tonalités sombres dominent. Paysages dont certains (dont la remarquable "Vue de Mannheim") tout entiers d'incandescence liquide, sont d'une beauté réellement foudroyante.
Il s'est auto-proclamé expert dans l'art et l'usage de la lumière. Lumière qu'il oppose à la ligne et seule capable, d'après lui, de réfracter la part divine du monde. La lumière dont lui, Ensor, l'élu et à l'exclusion de tous les autres, a pénétré le secret.
Et puisqu'il est seul dans le secret des dieux et, pour ainsi dire "oint du Seigneur" au pays des peintres, il va, très logiquement se consacrer à des représentations christiques. Là encore, cetaines de ces toiles sont saisissantes autant que flamboyantes. Ainsi, par exemple, de ce Christ tourbillonnaire aux prises avec la tempête.
Mais Ensor est aussi
d'une susceptibilité
à fleur de peau et l'accueil pour le moins frais et fraîchissant des
critiques couplé à l'éclaboussant succès de Seurat va motiver un
nouveau virage, inaugurant la dernière et singulière période de son
oeuvre. Recru d'amertume, le peintre devient fielleux, sarcastique il
verse dans le grinçant et représente ses semblables affublés de masques
grimançants. Et voici donc un défilé, une profusion de ces figures aux
masques colorés, éclatants qui procurent d'abord une illusion
d'enjouement avant de provoquer un vrai malaise. Car ce sont les
travers de son époque qu'Ensor épingle à travers ses toiles
carnavalesques faussement festives et réellement coorosives.
Drôle de diable donc et trajectoire surprenante, divisée en trois phases si distinctes. D'abord peintre classique puis mystique et enfin artiste caustique et revanchard macérant dans l'aigreur, il a sans doute manqué à Ensor, à la fois éponge et inventeur, d'être plus vertébré.
Il n'en reste pas moins l'auteur de fulgurances qu'il serait dommageable d'ignorer.
BH 01/10
Ce
sont des instants rares que nous offre la photographe norvégienne
Margaret de Lange dans sa série "Daughters". Elle nous invite à
pénétrer au sein d'un territoire fabuleux. Celui de l'enfance et de
l'adolescence. Enfance et adolescence de ses filles saisies nues en
pleine nature. Enfance sauvage, fauve, sensible mise en scène dans un
noir et blanc luxueux dont le grain rugueux, opaque, dégage un mystère
envoûtant. Sous couvert de composition imagée et imaginaire, la mère a
saisi une chose rare chez ses filles : leur animalité naturelle.
Vision saisissante d'une gamine le visage pris dans une gueule de renard et le regard aussi luisant et coupant que celui de son animal tutélaire.
Ailleurs, les deux fillettes, toujours nues, bondissent dans une source vive, caracolant de galet en galet. Ou bien elles s'avancent sous la pluie et sur un chemin de terre, la tête entièrement prise et masquée sous un volumineux parapluie si bien que n'apparaït que l'éblouissante nudité du corps.
La
mère intrépide, ignorant superbement le puritanisme ambiant, s'est même
risquée à photographier
l'une de ses filles accroupie, en train de pisser. Et c'est très beau.
Sur la plupart de ces clichés d'un beau noir que troue la nudité,
qu'éclaire l'enjouement et l'euphorie des corps dardés ou ébroués, les
fillettes étreignent un animal blotti à même leur peau. Le trait est un
peu forcé et parfois inutile car l'animalité des filles éclate de toute
façon, elle prend aux tripes sans qu'il soit besoin de recourir à aucun
artifice.
Qu'elles soient croquées en plein coeur de l'enfance ou en lisière d'adolescence, ces filles-là sont d'une beauté entêtante.
Voyage initiatique qui épouse le temps d'une mue, regard insolite, charnel et tendre d'une mère sur ses filles, pure splendeur esthétique, ce travail était un pari et il est tenu haut la main.
BH 10/09
Clémentine
Henrion nous invite à un voyage plus que proustien. Le tour de force
qu'elle a réussi, c'est de nous convier à une plongée toute sensitive,
toute vive. Une immersion en adolescence. Elle a exhumé et rassemblé
des reliques qui ressuscitent instantanément les années-collège. On
parcourt l'exposition et, de panneau en panneau, tout revient, tout se
réactive, tout est là qui saute au coeur, au corps, à la mémoire.
Il y a les photos en bande, garçons et filles, cheveux et corps emmêlés, photos festives ou vacancières, autour d'un feu ou de rien, immortalisant une soirée estivale, un concert, une fête arrosée, augmentée d'expédients, un moment initiatique. Et puis il y a les photos à deux, fille-fille, fille-garçon, garçon-garçon et les photos solitaires où chacun s'éprouve, souvent face à la nature, étalon suprême, essayant comme un vêtement mal coupé, son identité nouvelle.
Et les écrits, comme ils parlent, comme ils ravivent ! Il y a les poèmes tour à tour mélancoliques, exaltés, noirissimes ou explosifs qui restituent les états contradictoires, entrechoqués, successifs et parfois simultanés, ces états si singuliers qui sont l'apanage de l'adolescence : l'apathie, l'ennui qui confine au désespoir, le dégoût invasif, inflationnel mais aussi le bouillonnement des sens, l'excitation si vive qu'elle fait défaillir, qu'elle porte a vertige, les élans entransés, l'exacerbation de tout, sentiments et perceptions et le plaisir et la joie qui ne sont jamais sans côtoyer une forme de souffrance.
Il y a, bien sûr, les
fragments de journaux intimes
et aussi, épinglés comme de fragiles ailes détachées, les billets
clandestins échangés en cours, messages fiévreux qui visent à
désamorcer l'ennui, à panser les plaies en les disant ou qui
s'enquièrent, en toute urgence, des dispositions de l'autre - garçon ou
fille - l'amour potentiel, le coeur convoité.
Il y a encore de multiples témoignages des amitiés brûlantes et fusionnelles nouées à cet âge-là, passions qui semblent prendre parfois un tour homosexuel mais qui sont surtout speculaires, mimétiques, identitaires. Il y a une entrée en sixième magnifiquement décrite suivie d'une piquante description de l'équipe professorale au grand complet. Il y a une jeune Anna, une fiévreuse, au caractère trempé, profil de garçon manqué, qu'on aurait bien aimé connaître. On prend connaissance de tous ces trésors le coeur battant, le coeur serré avec la nostalgie qui prend le corps et le désir fou d'avoir encore cet âge-là, celui qui s'accorde le droit des extrêmes et tutoie et s'adjuge l'illimité...
Retrouvez également l'interview de Clémentine Henrion par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
BH 09/09
L'exposition
"Cris et chuchotements" (prolongée au Centre Wallonie-Bruxelles jusqu'à
fin septembre 2009) qui rassemble les oeuvres de 23 artistes-femmes
manifeste - si besoin était - combien être artiste et femme, combien
être femme tout court, n'est pas une condition de tout repos.
C'est une scrutation, une exploration sans complaisance de l'identité féminine, une plongée à cru dans les entrailles du féminin.
Ce dont témoignent ces artistes s'est qu'être femme, c'est d'abord un singulier, un complexe et turbulent (voire torturé) rapport au corps.
Le corps, lieu de recueil, de réception, de résonance, centre irradiant, espace d'exacerbation, théâtre de la douleur, de l'extase et de la métamorphose.
Chez ces femmes, chez la femme, tout est d'abord vécu organiquement, sensoriellement. Rien ne marque, rien n'est vrai ni durable qui ne passe par le corps. Corps éclaté, corps-cible, ciblé, criblé, visé, pulvérisé.
En témoigne par exemple un autoportrait saisissant de Kiki Smith qui s'expose crûment, tête ensachée, corps alourdi, flétri, proie du temps, buste dénudé, seins pleins mais tombants, figure poignante de détermination défiante et de vulnérabilité avouée. Coupantes et génératrices de malaise sont aussi les sculptures de verre de Laurence Dervaux qui débitent, sectionnent le corps féminin en morceaux isolés, démunis, en fractions tranchées.
Ailleurs, il
est bien sûr question de maternité, d'enfance et l'on retiendra les
frappants et monumentaux dessins d'Agathe May qui représentent
d'innombrables versions de sa fille fantasmée en créature légendaire,
droit issue d'un conte gothique ou aux prises avec les affres de
l'adolescence.
Est marquée, également, l'évidente collusion entre le féminin et la sphère de l'intime. Se déploient ainsi plusieurs avatars du traditionnel journal intime que les artistes revisitent, enrichissent d'oeuvres photographiques. On trouve, notamment, un ouvrage de Sophie Calle qui s'est immergée dans le Bronx, est allée chaque jour à la rencontre d'un ou plusieurs inconnus leur demandant de la conduire dans un lieu de leur choix, signifiant pour eux. Elle rend compte de ces frictions fortuites et de ses découvertes insolites et émouvantes. Et puis il y a Louise Bourgeois qui en en une phrase lapidaire résume merveilleusement cette étrangeté au monde, cette faille consubstantielle qui préside au geste artistique : "Le passé, il faut l'oublier tous les jours et si on n'y arrive pas, on devient artiste" (citation fautive).
A voir !
BH 09/09
Claudine
Doury aime les incursions en adolescence et les immersions en étrangeté.
Une étrangeté, une exception qui mettent au jour des invariants. Les
éternelles fragrances et fulgurances adolescentes qui fusent où qu'on
aille et quel que soit l'apparent dépaysement, le vernis d'ailleurs qui
déroute et égare d'abord.
Immiscée dans un camp de vacances ukrainien, anciennement stalinien et qui en garde les stigmates (port de l'uniforme, discipline très présente), Claudine Doury scrute et capte arabesques et chorégraphies adolescentes.
Et surgit et éclate,
dans la lumière estivale, une forêt, une arborescence de jambes fines
sommées de tutus, chaussées de ballerines, rompues aux pointes qui les
sculptent. Ailleurs, un très jeune homme, pris de dos, s'inquiète de
son frais et spectaculaire tatouage. Une lolita, voluptueusement
alanguie sur sa couche pianiote sur son ordinatuer portable. Une autre,
accoudée à la fenêtre, condense toute la mélancolie du monde et de cet
âge aussi grave que frivole. Deux tendres complices se coudoyant,
saisies de dos, saisissent justement par la gémellité de leur longue,
ruisselante, torrentielle chevelure blonde.
Il y a aussi des jeux d'eau et certains s'approchent, précautionneusement, délicatement, toutes antennes vibrantes, d'autres se percutent, s'empoignent dans des étreintes sauvages.
Besoin de marquage, d'appartenance, besoin de se fondre et de se singulariser, d'aimer et de rejeter sans réserve... Tout est vu, tout est dit au travers de ces clichés.
On perçoit la qualité du lien que la photographe a tissé avec ces adolescents.
Un regard aigu, une oeuvre toute de grâce et de finesse.
BH 08/09
Ce sont des images de
grand souffle et de fièvre lente. Des figurations de l'offrande, des
corps ouverts au passage, à l'étreinte du grand Autre et saisis dans
ces isntants de dépossession qui les relient au sacré.
L'exposition s'intitule "Le don" et elle rassemble des photos de Giorgia Fiorio, laquelle a sillonné le monde des années durant à la recherche d'images qui disent la quête du divin et la transcendance incarnée.
De l'île de Pâques aux Philippines, des hauts plateuax andins en Turquie où officient, chez les soufis, les derviches tourneurs, Giorgia Fiorio capte, sur une pellicule vibrante, des images chargées d'âme, saturées de sens.
Elle saisit les
corps
marqués, stigmatisés, transfigurés par les rites religieux.
On voit des corps artistement balafrés par des peintures rituelles, on voit des Philippins qui miment et restituent toutes les étapes de la crucifixion, on voit le vertige des derviches entransés, on voit, en Indonésie, un visage multiplement transpercé de part en part car dédié, on voit, photographié en Inde, dans un espace désert, le corps nu d'un brahmane, corps tout de verticalité qui dégage une telle charge spirituelle, une telle évidence mystique, qu'il magnétise le regard absolument...
Ces corps, ces visages, cueillis dans leur rapport au sacré, pris dans un moment d'altération, d'élévation réelle ou désirée, appellent et interrogent. Ce qu'on voit, ce n'est pas seulement la variété, la multiplicité des rites, c'est la persistance, d'un pays à l'autre, d'une culture à l'autre, d'une même aspiration, fondatrice de l'humain : le désir de s'unir à plus grand que soi.
Les photos, en noir et
blanc, sont d'une rare noblesse. Elles relèvent du grandiose, mais du
grandiose nu, sans qu'il y ait aucunement recherche d'effet.
Le don, c'est celui que font de leur être ces hommes, ces femmes assoiffés de divin, c'est ainsi celui qu'a consenti la photographe qui a payé de sa personne pour sonder ce mystère fondamental et c'est celui qu'elle nous fait, à nous, spectateurs, en nous offrant cette enfilade d'images si habitées.
BH 04/09
Léa Crespi est une
guerrière, une amazone et son corps est son arme, son instrument de
combat et aussi son instrument d'exploration, son baromètre, son
témoin, ce par quoi elle établit son rapport au monde. Elle le façonne,
l'affûte, l'immerge dans des lieux sinistrés, le confronte au dur, au
contondant, au sombre, au désert. Et le photographie.
Le résultat est saisissant : au coeur de ces endroits désaffectés se tient ce corps forgé, sculpté, traversé de sombres et claires lignes de force, animé d'une farouche détermination. C'est un corps nu offert et absolument imprenable. Corps de lutteuse. Crâne rasé, volumes musculeux, silhouette androgyne, on se croirait, dans le flouté trompeur de l'image, face à une fantasmagorie droit sortie du crâne de Jean Genet, oui, voici bien un de ses voyoux rêvés qui aurait pris corps sous nos yeux. Sur certaines images quand Léa Crespi se saisit de dos, l'illusion est parfaite : elle devient un repris de justice, un fleuron genettien. Et l'espace dans lequel s'inscrit cette apparition en passe de s'évanouir n'est pas sans évoquer la désolation de l'espace carcéral. Mais ce corps-là propose autre chose encore, il se décline dans la plus pure ambivalence, il est l'amalgame du masculin et du féminin, des parties sèches, tendues, massives (les épaules, le dos, athlétiques) et des parties charnues (les seins, les fesses, les cuisses sous certains éclairages), il allie le dur et le tendre ... et le trouble nous gagne, inévitablement ...
BH 04/08
Il y
a partout, frappant l'oeil de leur présence diaphane, de leur ballet
multiplié, ces silhouettes épurées, ces corps étirés et ciselés, ces
jeunes femmes qui semblent une émanation de l'éther lui-même. Sa
prédilection pour les danseuses, Jansem (artiste d'origine arménienne)
l'affiche avec intempérance. Ses lithographies et ses toiles célèbrent
la danseuse sous toutes ses formes. On se trouve quelque part entre
Egon Schiele et Degas. Les corps sont écorchés, excavés, raclés de
maigreur stylisée mais cette âpreté n'exclut pas un caractère vaporeux,
voilé, une douceur qui vient corriger le rude et le rugueux. Il y a
aussi des compositions qui relèvent des scènes de genre et là c'est de
manière massive et prioritaire, le monde des saltimbanques qui est
investi : cirques, arlequinades et fantaisies, couleurs chatoyantes
alliées à des songeries lunaires : c'est plutôt du côté de Chagall
qu'on regarde.
Au fil du temps, toutefois, ces visions euphoriques et candides, ces scènes riantes qui se tiennent en apesanteur quelque part entre ciel et terre, se teintent d'angoisse, se muent en inquiétantes vanités. Les figurations de la mort envahissent les toiles, les squelettes goguenards et grimaciers sont partout, alertes alertes et glaçants avertissements, on bascule presque du côté de Jérôme Bosch.
La grâce et la force évocatoire sont loin d'être absentes de ces oeuvres mais, curieusement, alors que tous les éléments sont réunis pour que se produise un choc, une déflagration de beauté, ça ne "prend" pas. La présence ne se dépose pas dans l'image, l'image ne prend pas corps, ne nous attrape pas par les tripes. C'est un pollen trop volatil, la condensation n'a pas lieu, la densité fait défaut.
Une oeuvre singulière, étonnante, à découvrir cependant.
BH 10/07
Exposition à la galerie Basia Embiricos du 29 août au 30 septembre 2007 (14 rue des jardins, Paris IV)
Des corps nus saisis
dans une lumière d'estompe. Corps gracieux, noblement dressés, animés
d'un mouvement souple, pris dans la lueur subtile et chaude qui semble
celle d'une bougie. On est entre Botticelli pour l'esthétique et de La
Tour pour la lumière.
Sur d'autres images, la nature s'invite entre les meubles et bouleverse l'ordonnancement d'un appartement.
Dans la pièce adjacente est projeté un film hypnotique dans lequel des messieurs collet-monté caressent en mesure et suggestivement des femmes en fourreau, en robes du soi, très luxueusement déshabillées et toutes appuyées contre un arbre puisque la scène se passe en forêt. La caméra offre une vision panoramique tout en s'attardant tour à tour sur chacun des couples.
Ces photos sont extraites des films et des opéras de Lech Majewski artiste et Protée polonais qui s'illustre aussi bien en tant que metteur en scène, scénariste, réalisateur, écrivain, auteur d'opéras ... En feuilletant le catalogues mis à disposition, on découvre aussi tout un travail autour des corps accidentés, mutilés, entravés et on apprend qu'il réalise des films à caractères non seulement surréaliste mais aussi éminemment romantique ("Wojaczek" portrait d'un poète damné et insurgé). Il investit également le registre du religieux du sacré avec, notamment, le film "Angélus" (histoire d'une communauté occulte qui doit accomplir une prophétie : retrouver un homme chaste, l'Angélus, pour le sacrifier afin de sauver le monde).
Une oeuvre prolifique, une vision singulière, une approche audacieuse, dérangeante autant que fascinante.
BH 09/07