Avec
Marc Desgrandchamps, on croit d'abord pénétrer dans le champ du connu
et même du rebattu : le monde estival des baigneuses livrées aux
langueurs et délices des vacances.
Cependant, très vite, un je-ne-sais-quoi nous alerte qui altère cette impression initiale de complète familiarité. C'est variations sur un même thème, c'est, indéfiniment, les déclinaisons des mêmes motifs obsessionnels : paysages maritimes et femmes au bain. La répétition pourrait en soi et seule susciter une sorte de lancinant vertige. Mais il y a autre chose, qui est de l'ordre de "l'inquiétante étrangeté", qui infuse dans les toiles et distillle peu à peu un indéfinissable malaise et une sourde angoisse.
A mesure qu'on avance dans le temps et dans l'oeuvre, les toiles gagnent en épaisseur, en densité, et cela grâce aux jeux de transparences, de surimpressions, grâce aussi aux collages qui apparaissent.
L'inquiétude, l'inquiétant, également, gagnent du terrain : il y a, par exemple, de plus en plus de femmes sans tête, de corps tronqués.
Ainsi ces paysages, ces corps qui semblent d'abord tout entiers dédiés à la futilité, la légèreté, l'insouciance, le désoeuvrement enjoué, laissent graduellement affleurer la vacuité, le mortel abîme que recèle toute vacance.
Tout, dans cette oeuvre, qui offre une apparence de front uni, est source d'imperceptible et subtile perturbation, à commencer par les corps des femmes coulés dans des formes aussi massives qu'élancées, alliage qui heurte, déconcerte, paraît presque contre-nature et contraint le regard à s'ajuster à quelque chose comme une nouvelle norme ou un modèle hors-normes.
Une captivante découverte.
BH 08/11
Ellen Kooi nous entraîne sur une pente glissante, au sein d'un univers dangereusement féerique où les envoûtements pourraient bien s'apparenter à des malédictions.
On est happé autant
qu'hypnotisé
par ces photos dont la teneur ne se laisse en aucun cas épuiser à la
première vision. L'espace est dévoré par des paysages aussi sublimes
que perturbés et pertubants. La nature est ici une puissance, et pas
des plus amènes, qui impose sa loi. Ciels d'orage, brumes étrangement
scintillantes qui invitent à la perdition, forêts irradiées ou
inexplicablement penchées, étangs et marais troubles, fascinantes
déclinaisons qui sont autant de menaces. Et cette menace qui plane et
sourd de partout est précisée par les personnage qui l'estampent et
sont la proie des lieux. Ce sont des enfants, la plupart du temps ou
des adolescents, et qui paraissent échappés d'un conte de fées cruel,
basculé, nucléaire, en voie d'atomisation.
Enfants et adolescents semblent générés par le paysage autant qu'ils en sont la proie. Souvent, ils sont saisis par grappes disséminées et Ellen Kooi joue sur les motifs anxiogènes du nombre, de la répétition, du mimétisme.
Ainsi d'un groupe d'adolescentes prises dans un mouvement de fuite au fond des bois, l'espace étant saturé et barré par les troncs sans fin des arbres et le sol jonché de feuilles mortes qui diffusent un éclat radioactif.
Ces adolescentes, toutes blondes et pareillement vêtues de minijupes plissées, de longues chaussettes (lesquelles magnifient leurs jambes de sauterelles) et de tee-shirts colorés figurent la fantasmatique, fascinante et cauchemardesque déclinaison d'un même modèle. Et celle qui se trouve être la plus proche de nous, tourne vers l'objectif un visage déchiré d'incertitude, tétanisé par l'angoisse.
De même, fleurit dans les marais une inquiétante série d'elfes encapuchonnés de noir. Ou une série de fillettes (toujours quasiment identiques) clairsemées dans la brume.
On peut voir aussi des arbres qui produisent non les divins butins de Cocagne mais des paires de jambes nues qui se balancent insolitement.
Ailleurs encore (toujours dans la même lumière irradiée, crépusculaire), des corps sont ployés ou foudroyés par on ne sait quel phénomène naturel ou surnaturel. On se tient là toujours à la lisière du fantatique, à l'orée du basculement.
Elle Kooi s'y entend comme personne pour ressusciter nos terreurs archaïques mais ses compositions, à la fois sauvages et soignées sont d'une telle beauté que l'émerveillement l'emporte sur l'effroi. Et ce qui frappe et retient, c'est cet insolite alliage entre les flux les plus inconscients, les plus furieux, débridés et une sophistication extrême.
Une oeuvre d'une rare force de percussion.
BH 12/10
Du 7 mai au 2 juin 2010
38 rue de Seine Paris VI ème
Sabine Pigalle porte
un nom crapuleux et elle se préoccupe de sainteté.
Mais les saints qu'elle met en scène sont grimés, poudrés, presque
talqués dirait-on et ils sont nus. Savamment dénudés car tout, dans
leur nudité, est étudié.
Les corps photographiés semblent figés dans l'éternité, rapatriés depuis un autre espace-temps. Très droits, tout en élancement, d'une verticalité jamais prise en défaut, ils se tiennent là, dans une splendeur et une gloire qu'on dirait immémoriales.
Les corps comme les visages sont sculpturaux, taillés et ciselés au plus près de la perfection. Les sexes sont interchangeables mais chacun des saints présente un symbole qui permet de l'identifier.
Il y a les évidents, les classiques : saint Joseph avec ses outils de charpentier, saint Martin pointant une paire de ciseaux, saint Pierre avec la clef du ciel, saint Sébastien fléché, sanguinolent, saint François d'Assise accru, accompagné d'oiseaux de cire, sainte Cécile avec un phonographe, sainte Véronique exhibant le linge qui a recueilli la sueur du Christ...
Et il y a les inattendus les rares les énigmatiques, les méconnus : sainte Apolline en arracheuse de dents, sainte Dorothée empaumant une pomme sanglante, saint Pantalon (avatar d'Esculape) présentant un coeur fraîchement arraché, saint Bavon en tête à tête avec un faucon...
Des touches d'écarlate colorent et rehaussent l'universelle blancheur et le sacré fait effraction au coeur de (et malgré) toute cette exténuante beauté.
Ces images sont ironiques, hérétiques, érotiques et éthériques. Entre pureté graphique et violence contenue.
Une singulière approche, raffinée, sophistiquée même, mystérieuse, sensuelle et racée.
BH 05/10
C'est une exposition toute en force et en finesse, à l'image du thème traité : l'adolescence.
Certains des artistes qui exposent ne sont guère plus âgés que leurs modèles, ils sont encore, tout ou partie, immergés dans cet âge de turbulences et cela se ressent dans leur approche, dans leurs images. Mais même quand le temps a imposé une distance, on perçoit partout, dans les clichés collectés et soumis à notre appréciation, un intérêt passionné, une vibrante empathie.
Ce
sont quatre regards qui se juxtaposent et se téléscopent, quatre
approches affirmées, singulières, différentes. Cécile Chaput, tout
d'abord, travaille de l'adolescence son caractère de rupture mais de
rupture pétulante, fantaisiste, extravagante. Elle renverse ses
modèles, les capte dans des poses improbables, cocasses, outrées,
outrageusement sexy et provocatrices. Elle joue avec les modèles, les
archétypes de fatale Lolita et nous amuse beaucoup au passage sans,
pour autant, rien céder de son exigence esthétique.
Sandrine Derym, quant à elle, met les adolescentes en lumière mais sans nulle mise en scène, au plus près de leur intégrité, dans leur quotidienneté et leur intimité prises sur le vif.
Le seul homme de l'exposition, Eric Facon, procède encore tout autrement : il a vécu, une semaine durant, en immersion dans un lycée et choisi de s'intéresser au phénomène de bande qui sévit dans l'adolescence. Il a fixé les jeunes gens par grappes vives et gracieuses et il a réussi, à travers des prises au vol, à souligner les rapports de force et de séduction qui ont cours, qui régissent ces groupes tout d'agilité et de mobilité fiévreuse. Interceptant regards et gestes des plus éloquents, il saisit les voltes et les joutes et toute l'intime chorégraphie du désir.
Enfin, Lynn S.K. nous propose des images très travaillées, très sophistiqués, chargées d'un érotisme diffus, empreintes de mystère proches d'une esthétique underground. L'approche est à la fois raffinée et organique, elégamment viscérale.
Quatre regards généreux, fascinés et fascinants sur cet inépuisable "âge des possibles".
BH 04/10
James Ensor
fut un drôle de personnage et un artiste tout à
fait digne d'intérêt bien que méconnu.
Se tenant à la croisée des influences et des lignes de force, perméable et impressionnable au possible, il fut un peintre largement mimétique, décalquant avec une facilité déconcertante le génie des autres, restituant l'esprit du temps mais il n'en fut pas moins, également, un artiste singulier.
Il a d'abord été un peintre de paysages. Paysages admirables, splendides, irisés, inspirés, lumineux même quand les tonalités sombres dominent. Paysages dont certains (dont la remarquable "Vue de Mannheim") tout entiers d'incandescence liquide, sont d'une beauté réellement foudroyante.
Il s'est auto-proclamé expert dans l'art et l'usage de la lumière. Lumière qu'il oppose à la ligne et seule capable, d'après lui, de réfracter la part divine du monde. La lumière dont lui, Ensor, l'élu et à l'exclusion de tous les autres, a pénétré le secret.
Et puisqu'il est seul dans le secret des dieux et, pour ainsi dire "oint du Seigneur" au pays des peintres, il va, très logiquement se consacrer à des représentations christiques. Là encore, cetaines de ces toiles sont saisissantes autant que flamboyantes. Ainsi, par exemple, de ce Christ tourbillonnaire aux prises avec la tempête.
Mais Ensor est aussi
d'une susceptibilité
à fleur de peau et l'accueil pour le moins frais et fraîchissant des
critiques couplé à l'éclaboussant succès de Seurat va motiver un
nouveau virage, inaugurant la dernière et singulière période de son
oeuvre. Recru d'amertume, le peintre devient fielleux, sarcastique il
verse dans le grinçant et représente ses semblables affublés de masques
grimançants. Et voici donc un défilé, une profusion de ces figures aux
masques colorés, éclatants qui procurent d'abord une illusion
d'enjouement avant de provoquer un vrai malaise. Car ce sont les
travers de son époque qu'Ensor épingle à travers ses toiles
carnavalesques faussement festives et réellement coorosives.
Drôle de diable donc et trajectoire surprenante, divisée en trois phases si distinctes. D'abord peintre classique puis mystique et enfin artiste caustique et revanchard macérant dans l'aigreur, il a sans doute manqué à Ensor, à la fois éponge et inventeur, d'être plus vertébré.
Il n'en reste pas moins l'auteur de fulgurances qu'il serait dommageable d'ignorer.
BH 01/10
Ce
sont des instants rares que nous offre la photographe norvégienne
Margaret de Lange dans sa série "Daughters". Elle nous invite à
pénétrer au sein d'un territoire fabuleux. Celui de l'enfance et de
l'adolescence. Enfance et adolescence de ses filles saisies nues en
pleine nature. Enfance sauvage, fauve, sensible mise en scène dans un
noir et blanc luxueux dont le grain rugueux, opaque, dégage un mystère
envoûtant. Sous couvert de composition imagée et imaginaire, la mère a
saisi une chose rare chez ses filles : leur animalité naturelle.
Vision saisissante d'une gamine le visage pris dans une gueule de renard et le regard aussi luisant et coupant que celui de son animal tutélaire.
Ailleurs, les deux fillettes, toujours nues, bondissent dans une source vive, caracolant de galet en galet. Ou bien elles s'avancent sous la pluie et sur un chemin de terre, la tête entièrement prise et masquée sous un volumineux parapluie si bien que n'apparaït que l'éblouissante nudité du corps.
La
mère intrépide, ignorant superbement le puritanisme ambiant, s'est même
risquée à photographier
l'une de ses filles accroupie, en train de pisser. Et c'est très beau.
Sur la plupart de ces clichés d'un beau noir que troue la nudité,
qu'éclaire l'enjouement et l'euphorie des corps dardés ou ébroués, les
fillettes étreignent un animal blotti à même leur peau. Le trait est un
peu forcé et parfois inutile car l'animalité des filles éclate de toute
façon, elle prend aux tripes sans qu'il soit besoin de recourir à aucun
artifice.
Qu'elles soient croquées en plein coeur de l'enfance ou en lisière d'adolescence, ces filles-là sont d'une beauté entêtante.
Voyage initiatique qui épouse le temps d'une mue, regard insolite, charnel et tendre d'une mère sur ses filles, pure splendeur esthétique, ce travail était un pari et il est tenu haut la main.
BH 10/09
Clémentine
Henrion nous invite à un voyage plus que proustien. Le tour de force
qu'elle a réussi, c'est de nous convier à une plongée toute sensitive,
toute vive. Une immersion en adolescence. Elle a exhumé et rassemblé
des reliques qui ressuscitent instantanément les années-collège. On
parcourt l'exposition et, de panneau en panneau, tout revient, tout se
réactive, tout est là qui saute au coeur, au corps, à la mémoire.
Il y a les photos en bande, garçons et filles, cheveux et corps emmêlés, photos festives ou vacancières, autour d'un feu ou de rien, immortalisant une soirée estivale, un concert, une fête arrosée, augmentée d'expédients, un moment initiatique. Et puis il y a les photos à deux, fille-fille, fille-garçon, garçon-garçon et les photos solitaires où chacun s'éprouve, souvent face à la nature, étalon suprême, essayant comme un vêtement mal coupé, son identité nouvelle.
Et les écrits, comme ils parlent, comme ils ravivent ! Il y a les poèmes tour à tour mélancoliques, exaltés, noirissimes ou explosifs qui restituent les états contradictoires, entrechoqués, successifs et parfois simultanés, ces états si singuliers qui sont l'apanage de l'adolescence : l'apathie, l'ennui qui confine au désespoir, le dégoût invasif, inflationnel mais aussi le bouillonnement des sens, l'excitation si vive qu'elle fait défaillir, qu'elle porte a vertige, les élans entransés, l'exacerbation de tout, sentiments et perceptions et le plaisir et la joie qui ne sont jamais sans côtoyer une forme de souffrance.
Il y a, bien sûr, les
fragments de journaux intimes
et aussi, épinglés comme de fragiles ailes détachées, les billets
clandestins échangés en cours, messages fiévreux qui visent à
désamorcer l'ennui, à panser les plaies en les disant ou qui
s'enquièrent, en toute urgence, des dispositions de l'autre - garçon ou
fille - l'amour potentiel, le coeur convoité.
Il y a encore de multiples témoignages des amitiés brûlantes et fusionnelles nouées à cet âge-là, passions qui semblent prendre parfois un tour homosexuel mais qui sont surtout speculaires, mimétiques, identitaires. Il y a une entrée en sixième magnifiquement décrite suivie d'une piquante description de l'équipe professorale au grand complet. Il y a une jeune Anna, une fiévreuse, au caractère trempé, profil de garçon manqué, qu'on aurait bien aimé connaître. On prend connaissance de tous ces trésors le coeur battant, le coeur serré avec la nostalgie qui prend le corps et le désir fou d'avoir encore cet âge-là, celui qui s'accorde le droit des extrêmes et tutoie et s'adjuge l'illimité...
Retrouvez également l'interview de Clémentine Henrion par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
BH 09/09
L'exposition
"Cris et chuchotements" (prolongée au Centre Wallonie-Bruxelles jusqu'à
fin septembre 2009) qui rassemble les oeuvres de 23 artistes-femmes
manifeste - si besoin était - combien être artiste et femme, combien
être femme tout court, n'est pas une condition de tout repos.
C'est une scrutation, une exploration sans complaisance de l'identité féminine, une plongée à cru dans les entrailles du féminin.
Ce dont témoignent ces artistes s'est qu'être femme, c'est d'abord un singulier, un complexe et turbulent (voire torturé) rapport au corps.
Le corps, lieu de recueil, de réception, de résonance, centre irradiant, espace d'exacerbation, théâtre de la douleur, de l'extase et de la métamorphose.
Chez ces femmes, chez la femme, tout est d'abord vécu organiquement, sensoriellement. Rien ne marque, rien n'est vrai ni durable qui ne passe par le corps. Corps éclaté, corps-cible, ciblé, criblé, visé, pulvérisé.
En témoigne par exemple un autoportrait saisissant de Kiki Smith qui s'expose crûment, tête ensachée, corps alourdi, flétri, proie du temps, buste dénudé, seins pleins mais tombants, figure poignante de détermination défiante et de vulnérabilité avouée. Coupantes et génératrices de malaise sont aussi les sculptures de verre de Laurence Dervaux qui débitent, sectionnent le corps féminin en morceaux isolés, démunis, en fractions tranchées.
Ailleurs, il
est bien sûr question de maternité, d'enfance et l'on retiendra les
frappants et monumentaux dessins d'Agathe May qui représentent
d'innombrables versions de sa fille fantasmée en créature légendaire,
droit issue d'un conte gothique ou aux prises avec les affres de
l'adolescence.
Est marquée, également, l'évidente collusion entre le féminin et la sphère de l'intime. Se déploient ainsi plusieurs avatars du traditionnel journal intime que les artistes revisitent, enrichissent d'oeuvres photographiques. On trouve, notamment, un ouvrage de Sophie Calle qui s'est immergée dans le Bronx, est allée chaque jour à la rencontre d'un ou plusieurs inconnus leur demandant de la conduire dans un lieu de leur choix, signifiant pour eux. Elle rend compte de ces frictions fortuites et de ses découvertes insolites et émouvantes. Et puis il y a Louise Bourgeois qui en en une phrase lapidaire résume merveilleusement cette étrangeté au monde, cette faille consubstantielle qui préside au geste artistique : "Le passé, il faut l'oublier tous les jours et si on n'y arrive pas, on devient artiste" (citation fautive).
A voir !
BH 09/09