C'est
un film seul. Un film de solitaires, de hautes solitudes mais surtout
un film seul. D'une radicalité folle, d'une sauvagerie entière, d'une
beauté de foudre, à peine soutenable.
Un film sans latitude et de latitudes infinies. Un long poème presque sans mots. Un film où les visages et les paysages dévorent le temps et tiennent lieu de tout. Où les corps sont muets, murés, pétrifiés et pourtant extraordinairement mobiles et d'une sensualité qui serre la gorge. Car, ici, c'est l'expressivité, l'intensité démentes qui font la vélocité.
Soit, au large de la côte marocaine, trois personnages en rade, en perdition. Crachés là parce que inassimilables. Une jeune femme autochtone et deux hommes, deux étrangers qui ne partagent pas la même étrangeté car ils n'ont pas de langue commune. Contrevenants tous les trois, traqués par les autorités pour cause de trafic illicite se soldant par échec et échouage, ils ne sont liés que par leur statut de hors-la loi.
Débute alors une longue
errance
au travers des étendues illimitées. Désert et déshérence. L'arpentage
physique se double d'une éperdue quête spirituelle. Les fugitifs
semblent immobiles, cloués d'impuissance. L'épure est telle que le
moindre regard fend et tétanise. Sharunas Bartas filme la perdition
comme personne. Sous son regard, elle devient solaire. Les visages,
pris, investis en longs plans fixes, sont des levées d'écrou, des
épiphanies. De même que les espaces nus, brûleés, consumés
d'incandescence et qui semblent des âmes grandes ouvertes, fauchées par
le divin.
Entre les trois égarés, le langage s'articule très peu. Au bout d'un temps indéfini, l'un des hommes se détache, opte pour une voie divergente, laissant la jeune femme seule face à l'autre homme. Ces deux-là vont se chercher sans mots ( ou avec des cognements de mots incompatibles), tenter, du bout des doigts, du fond des yeux, un rapprochement qui est béance, tranchée ouverte et cri.
Ce qui se passe entre ces deux-là, qui sont sans mots pour se dire, est un fracas violent et sourd et c'est aussi d'une douceur infinie, c'est une grâce accordée.
Les visages sont élevés au rang d'icônes.
Bientôt il n'y a plus rien, que l'immensité.
Un film sans égal. Une boulversante odyssée métaphysique.
BH 07/10
Voici
un film tout en langueurs, longueurs et en apesanteur. Un film qui
étreint le coeur, d'une infinie mélancolie et qui pourtant tient, de
bout en bout, le pari du ravissement. On est ravi, rapté et le film
défie les lois de la pesanteur dans toutes les acceptions du terme.
La voix off qui sinue entre les images, les cercle et les scande, annonce tout de suite la couleur : le film contrevient à l'injonction selon laquelle il faudrait toujours "aller de l'avant" et il est, quant à lui, résolument tourné vers le passé.
A travers volutes, vapeurs et arabesques, il y a une vraie ligne qui se dessine. Film de brumes effilochées que coupe et tracte le dur rayon de l'été.
C'est sur un été particulier que se penche le réalisateur. Nous sommes à Falkenberg, petite station balnéaire étrangement désaffectée où vaguent cinq jeunes hommes en fin d'adolescence, cinq doux rêveurs unis par une puissante amitié. C'est la chronique d'un été à l'orée du XXIème siècle, un été de décisive rupture et du fracassement, l'été de la fracture, de la vie fracturée, l'été à bout bascula dans l'irréversible.
Il y a deux frères antipodiques : le gros nounours chevelu néo-hyppie, un tendron nonchalant à souhait et le ludion facétieux, tout de verve et saillies, bonds, rebonds, jets fusants, jaillissements crus et cadence accélérée. Ils débattent sur la question de savoir ce qui vaut mieux en matière de repeinte de la maison : un travail lent et appliqué au rythme rapide et un résultat bâclé (autrement dit s'agit-il de privilégier la quantité ou la qualité) et voici donc que, symptomatiquement, se dessine la ligne de partage entre eux.
Il y a le beau gosse hyperactif, issu des classes par "enfants difficiles" et qui déborde d'inventivité, de projets cocasses voire déjantés, d'énergie mal canalisée. Cet été-là, il se lance dans une aléatoire opération qui consiste à livrer des petits-déjeuners à domicile.
Il y a le grand dadais,
le monté en graine, physique ingrat, personnalité terne et peu
mémorable.
Et enfin, l'écorché-vif à l'irrésistible magnétisme, l'adolescent rimbaldien dans toute sa splendeur, blonde chevelure dense et soyeuse, regard bleu perçant, gestuelle souple d'animal sensuel et acrobatique qui s'accroche, avec une grâce sauvage aux grillages.
Ce sont des extraits de son journal qui, en voix off, scandent et rehaussent le film.
Pages d'une grâce souveraine, elles aussi, traversées d'éclats mélancoliques, de questionnements cruciaux, infectées de tristesse, étreintes de la poétique beauté du quotidien quintessencié.
Lui, c'est David, le catalyseur du film et du groupe, l'avatar nordique du "Théorème" pasolinien et l'inséparable, l'ami passionnément aimé du gentil et roux trublion. Nos cinq compères habitent l'été de leurs grands corps malhabiles et sans emploi, de toute leur vacance désoeuvrée.
Entre vagues grattages de guitares, absorptions de substances illicites, explorations tout aussi illicites de maisons désertées par leurs habitants et heures entières dévolues au rien, on touche dans ce film la matière même du temps son épaisseur soumise à un perpétuel délitement.
Mais le fil rouge et l'arc qui vetèbre le film, ce sont les embardées de David vers l'au-delà, sa lente et fulgurante préparation à la mort (perçue par lui comme seul horizon possible) et qui donne lieu à des images d'une suffocante beauté : on le voit par exemple, de dos, s'avançant dans les chemins creux et dans la lumière rasante du jour déclinant qui magnifie la coulée dorée de sa chevelure floue et les lignes pures de son corps de gymnaste, racé, presque maigre et d'autant plus dessiné et presque toujours filmé torse nu. Il faut signaler aussi les nappes de musique languide qui baignent le film de lumière.
Une sensualité à fleur d'images.
Un hymne rare à l'amitié masculine.
Une ode au temps perdu. Une entreprise quasi orphique et envoûtante.
Un film qui poigne et hypnotise durablement.
BH 05/10
C'est
un film rêche et revêche. Une folie duelle zébrée d'éclairs
noirs,
semée d'enchantements abrupts. C'est un film à hauteur d'enfant, à
hauteur d'enfance avec tout ce que l'enfance recèle de beautés
exténuantes et coupantes cruautés.
La première scène saisit, déroute et donne le ton de ce récit bancal et éclaté, composé d'éclats nus, discontinus, de sensations bouillantes et glaciaires : on y voit un tout petit garçon dans son bain, on assiste très longuement au bain, il ne se passe presque rien sinon que l'enfant finit par jouer avec des lettres magnétiques disposées au mur, lettres à l'aide desquelles il agence des mots aléatoires qui ne signifient que pour lui. Il ne se passe presque rien et ce rien est le tout de l'enfance: l'instant se confond avec l'éternité, le temps constitue une épaisseur suffisante pour tout remplir à ras-bord.
L'enfant, c'est Inti, un regard sombre, dardé, ardent, regard vacillant mais toujours d'une intensité folle. Ce regard cogneur, instant, de l'enfance sans concessions. Et le corps est frêle, comme tombé du nid mais pareillement armé d'une détermination sans faille.
Nous sommes en Argentine dans les années 60. La jeune mère d'Inti, inconnue de lui et fraîchement sortie de prison, vient le cueillir à l'improviste et l'entraîne au fil d'une errance qui verra ce drôle de couple s'immerger, en Patagonie, dans des communautés hyppies ou mystiques déjantées de tous poils.
Inti s'éveille au premier jour de sa vie nouvelle, allongé sur une paillasse, cerné d'une portée de chatons nouveaux-nés, environné d'une ribambelle d'enfants qui connaissent le même sort insolite et son regard étourdi, interdit, peinant à s'ajuster, dit tout.
Le voilà contraint d'évoluer au millieu d'adultes désaxés et bien souvent défoncés, contraint de s'accommoder de la promiscuité, la crasse et la générale entropie.
Mais ce qui préoccupe
Inti, c'est moins cette
anarchie pourtant anxiogène que la relation, ténue et violente à la
fois, qu'il s'évertue à établir avec sa drôle de mère. Celle-ci
apparaît tout en contraste : visage rude, taillé à coups vifs, au
dessin
cependant délicat , corps menu et solide à la fois, corps dont on
devine qu'il a ployé et s'est marqué sous les coups reçus mais qui
conserve une ligne et une allure adolescentes. De même et dans le même
temps, on la découvre absolument démunie, proie d'un désarmement total.
Elle se récite, comme des mantras, des raisons, argumentaires et
systèmes, qui visent à conjurer sa terreur et à rationnaliser le chaos
qu'elle abrite.
Cette femme qui éprouve tant de difficultés à vivre, Inti la somme, l'assigne d'un regard fusillant ou de paroles harcelantes. Il l'apostrophe par son prénom, Alba (la nomme plus rarement "maman" et cette alternance sème le trouble), l'interpelle et elle doit lui répondre. Car elle est son répondant sur terre.
Ces deux-là vont danser un envoûtant pas-de-deux. Ils vont s'apprivoiser à coups de regards furieux, de phrases cinglantes, de refus mortifiants opposés par la mère mais aussi de trêves tendres, perplexes, interogatives. Et le petit garçon aura fort à faire car dans cette odyssée invertébrée et cependant toute de chocs et de détonations, ce n'est pas lui le plus perdu des deux.
Pour parer l'incertitude, il se bâtit son propre royaume, son territoire inviolable, il s'agrippe au menues merveilles du quotidien, fait rouler comme des cailloux et chanter les signes qui lui parlent la langue magique et sûre dont il a besoin.
Un premier film chahuté tout en déflagrations, coups de freins, brusques accélérations, cadences folles et interminables étirements.
Une émouvante partition autobiographique.
Un très beau portrait de femme.
Un magnifique portrait d'enfant.
BH 05/10
C'est
un film de brumes et de voiles qui peu à peu se défont et tombent. Une
identification en forme de dépossession et de possession, une
spoliation douce. C'est
comme souvent, une quête en forme d'enquête, une enquête qui tourne à
la quête identitaire. Helen est une adolescente d'aspect plutôt
quelconque, qui est élue pour sa ressemblance présumée avec Joy, une
lycéenne disparue dans des circonstances non élucidées. Helen est
choisie par les enquêteurs comme corps-témoin pour reconstituer la
scène de l'enlèvement supposé.
Helen est donc une doublure mais une doublure qui va s'animer et prendre de l'épaisseur au fil du film. Car, cependant que les adultes sont engagés dans la recherche de Joy , elle entreprend de se débusquer elle-même, de traquer ses propres origines. Helen est en effet une enfant abandonnée, vivant en foyer d'accueil, ignorant tout de ses géniteurs. Est-ce pour cette raison qu'elle paraît si désancrée, flottante, étonnamment diaphane et insuffisamment vertébrée ? Toujours est-il que l'intérêt du film réside moins dans la classique vampirisation de la disparue (parée, comme il se doit d'une aura charismatique) par son substitut (Helen pénètre l'intimité de Joy, est reçue par ses parents éplorés et entretient même un trouble rapport de séduction avec son amoureux) que l'émergence d'une personnalité, dans le cisèlemet d'une netteté de traits qui vient peu à peu à Helen.
Galvanisée par le rôle dont
elle est investie, Helen gagne peu à peu en densité, en présence, en
intensité.
La fiction qu'elle incarne l'établit dans le réel, la responsabilité
qu'elle assume vis-à-vis des proches de Joy éveille sa responsabilité
envers elle-même. Elle prend conscience de ce qu'elle se doit pour
accéder à l'existence.
De fantoche désarticulé et vacant qu'elle était au début du film, elle devient progressivement une jeune fille fermement présente et assurée de son droit d'être là. La métamorphose affecte ses gestes, ses attitudes mais aussi, pour ainsi dire, la substance même de sa chair : à la fin du film elle est presque éclatante de beauté.
Une oeuvre saisissante toute d'économie et de pudeur délicate et comme murmurée à l'oreille, qui, prenant le spectateur à rebours de ses paresseuses habitudes, fait naître un trouble hypnotique.
BH 04/10
C'est
un film de genre qui emploie les codes requis pour mieux les
pulvériser. Il nous embarque sur des chemins de traverses et des voies
rapides qui bousculent les clichés. Fantaisie érotico-horrifique qui
emprunte à une tradition italienne, le film déploie, pour traiter les
poncifs du rituel initiatique et de l'éveil de la chair, des trésors
d'inventivité.
Le ton est incisif, les saillies et les clins d'oeil abondent. Jouant des ralentis et des brusques accélérations, des images étirées et des images syncopées, surfant au travers d'une esthétique chic et choc revisitée par l'auto-dérision, les deux auteurs nous proposent une drôle de balade au fil de trois âges successifs de leur héroïne. On est plongé dans des tribulations inconscientes, érotico-fantastiques et les fantasmes enfouis de la fillette puis de l'adolescente et enfin de la jeune femme sont projetés sur l'écran.
Simultanément
la petite fille est confrontée à la mort de son grand-père et elle
surprend ses parents en pleine scène primitive. La musique, grinçante
et planante, psychédélique ad hoc, vient parfaire une atmosphère qui
marie habilement la charge d'angoisse et la satire. Dans un second
volet, on retrouve l'héroïne devenue adolescente lolitéenne, tous sens
et charmes bourgeonnants dehors, physique provocant, mixte insolite
entre Béatrice Dalle et Laetitia Casta, lèvres ultracharnues et corps
de fusée.
Cette grenade promène son
corps dégoupillé dans une robe
échancrée, sur une corniche à l'aplomb de la mer scintillante,
phosphorant sur le soleil, et en compagnie de sa mère, parangon de la
bourgeoise arrogante et chiquissime. Mais, dès que livrée à elle-même,
la gamine galvanique est entourée d'une nuée bourdonnante,
assourdissante, de motards qui l'acculent. Les motos vrombissent,
l'affolante môme frémit, peur et plaisir mêlés ...
Enfin, dernière section du film : la désormais jeune femme, toujours très estivale et déshabillée, livrée au souffle opportunément dévoilant de la brise, seule dans la maison vide de ses origines, se voit traquée par un homme ganté et cagoulé, se soumet et s'adonne à des pratiques délectablement terrifiques... Une fantaisie très stylisée, une variante réussie autour de l'éternel féminin aux prises avec Eros et Thanatos.
BH 03/10
Ce
film est fou. C'est un film de folie en même temps qu'un film sur la
folie. Selon Michel Foucault,
"Par le jeu du miroir comme par le
silence, la folie est appelée sans répit à se juger elle-même. Mais en
outre, elle est à chaque instant jugée de l'extérieur; jugée non par
une conscience morale ou scientifique, mais par
une sorte de tribunal invisible qui siège en permanence" et ce film en
est l'éclatante démonstration.
La vie retracée s'inspire d'une réelle existence cabossée, celle de Jesco White (lequel, désormais quinquagénaire, sévit toujours en dépit de son parcours accidenté) mais ce qui en est traduit est une trahison des plus réussies.
L'avatar de Jesco White, donc, né dans les Appalaches parmi les bouseux, est doté d'une famille chaotique, d'une histoire familiale sinistrée, houleuse mais d'un père aimant quoique fantasque et rompu à cet art très pariculier qu'est la danse des claquettes country. Il initiera son fils à cette pratique dans laquelle ce dernier s'illustrera si bien qu'il en deviendra l'une des figures emblématiques. Du moins dans ses trop rares périodes de lucidité car le gamin révéle, dès son âge le plus tendre, d'exceptionnelles dispositions pour la polytoxicomanie : dès l'âge de 6 ans, c'est un sniffeur d'essence émérite et dès cette période-là, l'enjeu consiste, pour le père, à l'arracher, par la pratique acharnée de la danse, aux séductions, aux sirènes des paradis artificiels.
Entre
deux séjours en maison de redressement ou en psychiatrie puis entre
deux prestations électriques et azimuthées, notre homme soumet son
corps aux traitements les plus insanes. Son corps, recel à lui seul
d'une véritable démonologie. Et ces démons, loin de chercher à les
conjurer, il cultive avec un zèle frénétique leurs vertus soufrées et
pulvérisantes. Roi de la défonce dont aucune forme ne résiste à ses
investigations, il ajoute à sa panoplie du maudit la pratique effrénée
de l'automutilation.
Bien qu'il s'adonne à des rituels à teneur clairement satanique, notre zigue n'en revendique pas moins une parenté avec le Christ lui-même et plus le film avance, enchaînant les trips hallucinés, plus la ressemblance entre le modèle et l'aspirant crucifié devient saisissante. Le rockeur trash affiche en effet un corps décharné et un visage hanté de Christ parfaitement iconique.
Tout aussi saisissant est le traitement des images : syncopales, convulsives, entrecoupées d'écrans négatifs, de trous noirs aspirant toute substance vive, elles constituent une succession de vignettes épileptiques qui nous scotchent à même la conscience lépreuse du héros;
Pseudo biographie sans complaisance aucune puisque le mythe romantique du rockeur subversif mais finalement rédempté y est singulièrement mis à mal (ici, on n'assiste à rien d'autre qu'à une déchéance), ce film spasmodique à l'esthétique hautement stylisée exerce une forme de séduction trouble et hypnotique.
BH 03/10
Louise
Bourgeois est une guerrière, une croisée. Elle l'affirme, le martèle
d'emblée dans le remarquable documentaire que lui ont consacré Amei
Wallach et Marion Cajori. Frappante est l'autorité naturelle qui se
dégage de ce petit bout de femme. Elle déclare : "Pour être sculpteur,
il faut
être agressif." et aussi (en substance) : "Quand on n'arrive pas à se
débarrasser du passé, on le sculpte". Le documentaire retrace
classiquement le parcours de l'artiste mais il offre aussi une large
part à sa parole tranchante, cinglante, sans concession, presque
comminatoire par moments mais aussi à fleur de peau et d'émotion.
Louise Bourgeois est à la tête d'une oeuvre monumentale, singulière, déroutante, dérangeante et d'une rare puissance. Tous ces motifs conjugués justifient que la reconnaissance lui soit venue tardivement mais aussi qu'elle soit planétaire, universelle, incontestable.
D'une matière biographique saignante, elle tire des formes drues, percutantes, tirées à bout portant, des formes difficilement assimilables. Verre, latex, marbre, un grand nombre de matières sont convoquées pour dire une généalogie aux allures de tragédie grecque mais tout est recréé, recomposée, les sculptures ne sont pas une redite de la vie vécue, elles en sont l'au-delà symbolique, infiniment plus vaste.
De son enfance massacrée, Louise Bourgeois ne s'est jamais remise, ne veut pas se remettre, elle ne veut pas vider la querelle, elle la poursuit mais sous la forme cathartique, rédemptrice de l'oeuvre.
Voici donc la chambre des parents, lieu dramaturgique par excellence, chambre tout entière écarlate, sanglante, autel où s'accomplit le sacrifice de la mère, contrainte par le père de coexister avec sa maîtresse (la bien nommée Sadie) installée à demeure puisqu'elle est aussi et d'abord gouvernante des enfants. La chambre des enfants, elle, est rose idyllique mais il s'en dégage une atmosphère d'oppression qui prend à la gorge. La chambre des enfants est le lieu des larmes et de l'anxiété invasive, inflationnelle.
Et puis il y a
toutes les
installations aux dimensions impressionnantes, aux formes anguleuses,
acérées, contondantes. Et le père qui surgit partout à travers les
formes phalliques déclinées à l'infini. La mère, elle, se réincarne
dans la mythologie de l'artiste sous la forme surprenante d'une
araignée. D'autant plus surprenante que Louise Bourgeois voue un
culte à cette femme bafouée mais l'araignée figure à ses yeux
l'intelligence rationnelle et l'endurance. "C'est quelqu'un qui peut
beaucoup encaisser "souligne-t-elle, bousculant pour étayer ses dires,
une installation qui résiste à tous les mauvais traitements et reste
ferme sur ses pattes. Et elle ajoute : "J'ai pris la
force, l'intelligence logique de ma mère mais hélas aussi la faiblesse
de mon père : je me laisse submerger par mes émotions."
Père tortionnaire s'il en fut et qui, alors que sa fille a dépassé la quarantaine, continue de la représenter, à partir de pelures de mandarine sous la forme d'une figure dotée d'un pénis cependant qu'il martèle : "Si au moins ma fille réalisait des oeuvres de cette qualité-là, mais elle n'est de loin pas assez douée !" A l'évocation de ce camouflet, les larmes de Louise Bourgeois, 50 ans après l'incident jaillissent. Séquence poignante.
Au nombre des évocations plus anecdotiques s'inscrit le débarquement des surréalistes aux Etats-Unis (où Louise Bourgeois a passé la majeure partie de sa vie) pendant la guerre. Ce phalanstère d'artistes issus du même terreau qu'elle et qui ne demandaient qu'à l'inclure et l'adouber, elle s'en est d'emblée désolidarisée car tous ces hommes (et notamment André Breton) entraient trop en résonance avec la figure paternelle.
Louise Bourgeois, si elle est une femme meurtrie, n'est pas détruite. Elle rend coup par coup à la matière qu'elle pétrit. Sa colère a près de cent ans d'âge et elle n'est toujours pas éteinte, oui la rage est intacte et la nécessité cathartique est toujours vivace, prégnante. Mais l'artiste prend soin de malmener les matériaux plutôt que les êtres, elle a l'intelligence de déplacer le conflit, de l'amplifier jusqu'à des dimensions universelles.
Portrait d'une femme exemplaire dans toutes les acceptions du terme.
BH 12/09
C'est un film exhumé, un
film surgi des décombres. Un film miraculé et miraculeux.
Un mélange des genres insolite et très singulier. Une radioscopie sociétale des plus strictes, des plus sévères et précises traversée d'éblouissants, de coupants éclairs fantasmatiques, de fulgurances hallucinées d'une puissance et d'une acuité rares. Et la beauté n'est pas en reste.
Le film a été tourné en 1969. On suit le parcours d'un tunisien fraîchement débarqué à Marseille. Il est en quête de son frère dont on apprend qu'il serait incarcéré à Paris pour avoir assassiné à une femme. A Marseille le séjour qui aurait dû n'être qu'une halte se prolonge indéfiniment car notre jeune homme, frappé de sidération, reste captif de ce qui constitue son tout premier contact avec la France. Se développe, en voix off, un monologue monocorde, commentaire somnambulique adressé au frère parisien écroué et qui rend compte, par fragments disparates, de ce qui frappe et traverse le novice, le persan tunisien.
Les fils narratifs s'entrecroisent, se développent sur plusieurs fronts entrechoqués.
Notre homme rallie une communauté tunisienne installée à Marseille. Il déambule aussi, seul, à travers la ville, saisi, médusé, par tout ce qu'il découvre : le bouillonnement, la cadence frénétique des corps, la volupté, la pulpe provocante des femmes qui déferlent, robes florales échancrées ad hoc, seins et lèvres dardés. Explorateur, aventurier malgré lui, il fait simultanément l'expérience de la fraternité et de la stigmatisation.
Au coeur des trivialités quotidiennes éclosent et explosent des scènes d'une crépitante poésie : des enfants rieurs, livrés à des jeux d'eau, cueillis dans toute leur bouleversante candeur, une bande de petits garnements s'essayant à faire fumer une cigarette à un caméléon...
Aux scènes prélevées sur
le vif,
s'ajoutent des séquences oniriques et amoureuses. Se succèdent les
images emblématiques de l'idylle, stéréotypes lavés, renouvelés par la
virginité du regard : notre jeune migrant est saisi, sur la plage
abandonnée ou dans les rues désertes, en pleine étreinte transie et
entransée avec une ravissante jeune femme.
Mais d'autres instantanés, à caractère dantesque, viennent concurrencer voire court-circuiter ces vignettes édéniques: de manière récurrente, obsédante et hypnotique, vient s'interposer l'image d'un homme, seul dans un champ, qui décapite, avec une sauvagerie infernale, un épouvantail. Image traumatique qui fait office de scène primitive, de rappel symbolique glaçant. De même, le film est zébré, de manière répétitive, par la vision poignante d'une femmme, seule dans une chambre (d'hôtel?), sise sur une couche et qui relève au ralenti, ses cheveux, dans un geste d'une sensualité affolante, d'une beauté cisaillante. Peu à peu, cette image se modifie et la scène tourne au carnage...
Et notre jeune homme, joues creuses, corps efflanqué, visage et corps acérés, regard brûlant, traqué, halluciné, continue d'errer à travers Marseille, en proie au vertige de l'exil et proférant, à l'adresse de son frère, des paroles décousues, fiévreuses pétries d'étonnement autant que de désemparement et, progressivement, de plus en plus empreintes d'impuissance: l'auteur de ces "lettres à la prison" prend conscience qu'il est, viscéralement, dans l'incapacité de rejoindre Paris et son frère potentiellement meurtrier...
Presque toutes les images sont d'un noir et blanc sublime avec quelques incursion électriques dans la couleur.
Un film inclassable, d'une beauté sismique, d'une modernité absolue.
Un grand film méconnu.
BH 12/09
On ne sait par quoi
débuter tant le terreau est riche, tant sont nombreuses les entrées
possibles dans ce film.
En vrac, il y a : une mise en abyme, un film dans le film, une exploration minutieuse et si singulière de la ville de Lisbonne qu'elle s'égale à une transfiguration, une quête de l'amour sous toutes ses formes, le spectre allant de l'amour profane à l'amour mystique, de l'amour sexué entre amants à l'amour inconditionnel pour un enfant, de l'amour suspendu, inaccompli, à la rêverie d'un amour perdurant à travers les âges, réincarné et très fortement marqué symboliquement.
De quoi s'agit-il ? Une jeune femme, Julie de Hauranne, franco-portugaise mais ignorant tout de la ville de ses origines, se rend à Lisbonne pour adapter cinématographiquement les mythiques "Lettres de la religieuse portugaise" sous la direction de l'affable, onctueux et délicat Eugène Green lui-même. Julie est l'instigatrice du projet et c'est elle qui interprète cette religieuse séduite et éconduite par un officier français lequel lui inspira des lettres incandescentes autant qu'éperdues. On apprend très vite que la situation de cette nonne consumée fait écho aux répétés déboires sentimentaux de Julie.
Ce tournage du film est pour Julie l'occasion de pénétrer Lisbonne, de s'approprier la ville sensiblement et de l'intérieur à travers des rencontres qui, toutes, constitueront des marquages décisifs à l'origine d'orientations nouvelles. Ainsi, droite, fière, diaphane, la belle Julie déambule dans une Lisbonne rénovée par le lyrique regard d'Eugène Green et s'égalant à un dédale initiatique. Elle croise d'abord un jeune orphelin qui tombe en arrêt, médusé par sa grâce, sa distinction naturelle. Elle s'attachera éxagérément, bellement, à ce petit déshérité. Elle rencontre ensuite le jeune comédien qui campe le lieutenant français. La fusion entre réalité et fiction est plus que parfaite puisque le jeune homme se donne et se refuse à elle dans le même temps. A son contact, Julie fera l'apprentissage de l'amour oblatif, de l'étreinte gratuite et sans prolongement. Surtout elle saura, pour la première fois, retirer de l'expérience une joie plénière au lieu de la coutumière amertume. Enfin, elle se lie, dans une chapelle, à une jeune religieuse, sa soeur rêvée et speculaire, son autre, son double mystique qu'elle tarabustera d'instantes interrogations, qui l'ouvrira à la part transcendante qu'elle recèle et par qui elle s'identifiera pleinement en tant que femme.
Mais la beauté du film réside moins dans les motifs qui le composent que dans l'approche délicate, surannée, quasi éthérée qui est la marque d'Eugène Green. Et par exemple ce port très droit, ce maintien raide qu'il impose à ses acteurs en même temps que cette diction tenue, détachée, précieuse (diction blanche et héritage bressonnien), toutes ces contraintes et manières raciniennes, loin de desservir le propos, loin de le précipiter dans le factice, le rehaussent au contraire et font saillir les arêtes et les reliefs de la quête.
Et puis surtout, il y a Leonor Baldaque qui sublime le sublime. Sombre regard de velours, visage étroit et racé, long corps ondoyant et précis, magnifié par de soyeuses et ajourées robes de fée, visage de lame, corps de lame, port altier, allure auguste, princière, corps tout à la fois candide et sulfureux, corps sculptural, très haut tenu par la langue et bellement corseté par l'exigence de droiture, corps aristocratique d'une émouvante et gracile finesse : elle est à elle seule un enchantement, elle irradie, elle magnétise le film, elle y met le feu, elle est à chaque instant une affolante apparition...
Un beau film lent, méditatif, funambule et magnifiquement habité.
Un précipité poétique, sculpté par une langue singulière et sublime, irrigué par un sens aigu du sacré.
Un film dont on sort transi et, oui, foudroyé par tant de grâce.
BH 11/09
Pedro Costa est un magicien
qui abuse de ses sortilèges.
C'est qu'il est affligé d'un mal étrange, il souffre d'une
surabondance de dons. Prince des nuées, alchimiste des bas-fonds,
prince ailé qui vaque dans les cloaques qu'il éclaire, dont il révèle
la beauté brute, il est aussi capable d'une rare empathie qui lui fait
saisir les êtres au plus vif, au plus près, dans un rapport d'amour
total.
La "chambre de Vanda" est le lieu qui l'aimante, qui cristallise son désir cinématographique. Vanda est une jeune fille camée jusqu'à l'os qui dérive et se désintègre dans l'un des quartiers les plus déshérités de Lisbonne. Pedro Costa nous convie à une immersion de près de trois heures dans sa chambre, haut lieu de la déchéance, sanctuaire dédié à l'héroïne. On la voit avachie, végétative sur sa couche, se droguant en continu en compagnie de sa soeur Zita tout aussi chargée qu'elle. Vanda éructe, crache ses poumons, décline, se vautre mais elle n'est pas seulement une épave, elle a aussi des moments feu-follet au cours desquels on perçoit que cette frêle,cette ultramaigre carcasse ruinée abrite une personnalité charismatique : Vanda a des échanges vifs et affûtés avec sa soeur, elle a des mots frondeurs et incisifs pour ceux qui la réprouvent et prétendent la réformer, elle tance et semonce les encore plus paumés qu'elle et distribue conseils et recommandations. Il y a de rares incursions dans le monde du dehors : Vanda béquillante, tanguante sur ses cannes chétives colporte çà et là des victuailles en échange de quelque menue monnaie.
Et il y a une grande part
octroyée au silence et un jeu
fascinant avec le clair obscur : tout se passe dans la pénombre, celle
de la chambre bien sûr mais aussi celle des couloirs, des corridors
(filmés magnifiquement, comme des canaux porteurs de flux symboliques
et d'innombrables possibles), ces entre-deux, ces espaces vides que
Costa présente comme autant d'aires respiratoires, de sas de transition
qui confèrent au film une dimension méditative.
Tout est sombre, donc, sordide et terrifiant et pourtant ce qui se dégage de cette plongée, c'est une lumière, un éclat et un espoir extraordinaires. Vanda et Zita se précipitent vers la mort à grande vitesse et cependant elles rayonnent d'une vitalité que peu de gens réputés sains communiquent. C'est l'effet, le miracle, la marque Pedro Costa : il ne filme jamais que le terrible, les fins fonds de ce qu'on présume la bassesse et la misère et il les tire vers des hauteurs sublimes. Tout est ainsi avec lui, tout est retourné comme une peau, tout est sujet à la transfiguration. Et les épiphanies abondent. Pedro Costa est un contemporain capital, un regard cardinal et il n'est pas exagéré de dire qu'il est un génie, l'un des plus grands cinéastes vivants.
BH 11/09
C'est
un film qui fait la part belle au corps. Un film qui célèbre le corps
et le montre, dans le même temps, ployant sous le joug, en état de
sujétion absolue, d'incarcération consentie. Le corps est royal, le
corps est roi, soleil, flambant et il est humble serviteur, instrument
interchangeable au service d'un dessein qui le dépasse.
Frederick Wiseman nous plonge, en apnée, au coeur de l'Opéra de Paris et nous offre une intiation accélérée à la danse via des chocs visuels successifs.
Ni commentaire ni entretien privé avec les danseurs, pas le moindre espace alloué à l'introspection : les corps occupent toute la place.
Corps au travail. Corps
travaillés par la danse,
travaillés par la souffrance. Corps tendus, rompus, arqués, démantelés,
corps pris dans la danse, pris dans la transcendance. Corps noueux,
fibreux, corps d'écorchés où tout saille : muscles, tendons, veines
apparentes. Et soudain l'étincelle s'allume, l'élan se déclare et
emporte tout, les corps sont pris de verticalité, saisis par la grâce,
fous d'envol. Magnifiés par le mouvement, la geste chorégraphique qui
les soulève, les fait communier et se catapulter sur scène comme autant
de torches vives.
Répétitions et représentations alternent. On voit le processus et on voit le résultat. Il y a des chorégraphies classiques, classieuses, impeccables dont on goûte la perfection et d'autres d'une modernité à couper le souffle, heurtées, électriques, convulsives et sous-tendues par une non moins grande maîtrise.
Les séquences dansées sont entrecoupées de brefs entretiens avec la directrice artistique dont l'autorité naturelle et néanmoins chaleureuse impressionnent. Et sa parole éclairante frappe, percute : " Il faut des qualités exceptionnelles, il faut le mental, la force physique et l'influx nerveux", "Il faut être à la fois le cheval de course et le jockey, la voiture de formule un et le pilote et ça on ne le dit pas assez". Et à une danseuse novice : "Etre trop autocritique, ce n'est pas bon, être trop critique ce n'est pas bon non plus. Ce qu'il faut, c'est faire ton miel de tout, observer les autres, la manière dont ils procèdent, les autres danseurs, les chorégraphes, les maîtres de ballet, tout est bon à prendre...". Cependant, à voir tant de perfection huilée, à voir tous ces corps si tournés vers la performance, on s'interroge : y a-t-il encore de l'âme et y a-t-il encore une dimension érotique dans ces corps ?
BH 10/09
Guy
Maddin est un fou à boussole et à bascule contrôlée, un déviant
rigoureux et très orienté. Il n'a pas son pareil pour subvertir les
tracés rectilignes, les formes fixes et les genres établis.
Cette fois-ci, il s'attaque comme de coutmue, à l'exploration rétrospective, à la matière autobiographique qui est le ferment de son oeuvre mais il le fait sous un angle particulier : il revisite Winnipeg, sa ville natale, à sa manière oblique, décalée, doucement ivre et hallucinée.
Les prismes et les angles d'approche choisis pour absorber cet espace sont métaphoriquement, symboliquement gorgés voire surchargés. Les références sexuelles abondent. Winnipeg est perçue par Guy Maddin comme une matrice géante, le tracé des lignes géographiques redoublant celui des lignes mentales: la topographie intérieure ne se contente pas de se superposer à la réelle, elle la gouverne absolument. Tout part de "la Fourche", de la rencontre de deux rivières qui confluent et évoquent, motif obsédant et récurrent, "l'origine du monde" vue par Guy Maddin, à savoir le sexe féminin et, plus précisément, le sexe maternel.
Et, bien sûr, la mère est légion, la mère, figure éternellement redoutable et castatrice. La mère (Ann Savage, myrthique et magnétique) qui par exemple gourmande sa fille nubile venue pleurnicher pour avoir véhiculairement heurté et occis un daim. Or la mère extralucide décrypte immédiatement le sens caché et très freudien derrière le discours apparent : elle agonit sa fille car elle la suspecte de s'être fait lutiner sur la banquette arrière de la voiture...
La charge sexuelle est également très présente sur le versant masculin: on a droit à des séquences très évocatrices mettant en scène les odorants vestiaires du stade de hockey ou encore un prétendu goûter d'anniversaire qui se tint à la piscine, auquel fut convié le narrateur, lequel, à sa vive stupéfaction, assista en guise de séance natatoire, à un déferlements de gamins nus et hurleursse livrant à de secrètes bacchanales.
Et
Guy Maddin se remémore l'épisode qui le vit, à l'âge de trois ans,
petit animal lâché au coeur du collège de jeunes filles, déambuler,
ébloui, parmi les jupes des filles. On voit la séquence à hauteur de ce
presque bébé: un défilé, on ne peut plus suggestif, de hautes jambes
exquises, de nymphettes idéalement minijupées...
Il est aussi question des us et coutules de Winnipeg, pratiques et rites étranges, tel ce concours de virilité organisé par un maire friand d'éphèbes et qui voyait défiler de jeunes athlètes très dévêtus...
Mais ce qui domine, c'est le paysage, la ville elle-même, à peine réelle, sempiternellement saisie dans la glace, prise de gel, couverte et ouatée de neige si bien que les winnipegois semblent condamnés à errer et déambuler tels d'incurables et somnanbuliques spectres.
Du reste, on assiste à des séances de spiritisme, longuissimes, renouvelées, dont on ne sait si elles invoquent les morts ou exhortent les vivants à ne pas tout à fait ni tout de suite traverser la frontière...
Tout, dans cet espace, est distordu et tout est magiquement redéfini. Et ce lieu, aussi hanté et gothique que la mémoire de Guy Maddin, est saisi dans un noir et blanc d'une beauté renversante, un noir et blanc trouble et troublant qui nous déporte en lisière de l'onirique et en plein coeur du fantasmatique.
Mais l'enchantement ne serait pas complet sans la voix de Guy Maddin lui-même qui scande ces singulières séquences de stances incantatoires absolument hypnotiques. Le commentaire est mené à fond de train, il épouse le rythme dément des sursauts et ressauts mnésiques.
Sans cesse, et pour notre ravissement, Guy Maddin oscille entre nostalgie poignante, désir d'échappement et euphorie dionysiaque.
Entre vision lévitante, transe mémorielle et ruée fantasmagorique, on touche là la racine, la quintescence de l'envoûtement.
BH 10/09
Voici un film
qui mêle le plus naturellement du monde les eaux ennemies de la fiction
et du documentaire, les mondes antagonistes du cru, du brut et de la
stylisation extrême. Un film graphique et crasseux, un film à ras
d'expérience humaine et plein d'envols, d'échappées dans le sublime. Un
film âpre, trivial, les mains dans la tourbe et d'une esthétique
fastueuse, travaillée et sophistiquée. Un film qui réalise la fusion
idéale, qui marie à merveille la rugueuse réalité et sa transfiguration
métaphorique. Le récit se déploie sur deux lignes parallèles qui se
frictionnent, se stimulent, s'éclairent l'une l'autre.
L'une des voies choisies est celle du documentaire qui interroge frontalement une poignée de gars et une fille, blonde et pulpeuse, sur leur vie, ouvrière ou chômeuse et pas franchement folichonne et même exemplairement prolétarienne. Le second axe, celui de la fiction, nous emmène au Havre, le temps d'un concert de rockabilly mais toute une partie de la dramaturgie se condense dans le trajet en voiture, lequel prend des allures de road-movie.
Le
fil rouge, le flux commun irriguant,ces deux déploiements scéniques,
c'est l'amour inconditionnel, forcené, pour le rock à l'ancienne.
Les
ouvriers, à bout d'amertume et de frustration, magnifient leur vie
renoncée en rêvant rock, en mimant leurs idoles, allant jusqu'à grimer
leurs enfants en graines de rock-stars, sanglés de cuir, crêtes et
bananes spectaculaires dressées sur le crâne. Quant à l' "équipée
sauvage", elle met en scène trois jeunes types typés, très calqués, là
aussi, sur les modèles adulés et une fille blonde florale, vaporeuse et
sublime qui a des traits et des manières d'héroïne absolue. La
fantasmatique et fantastique jeune femme est volontiers brutalisée par
ses compagnons et il règne, dans cette petite bande, un machisme dont
on se demande s'il participe de l'esthétique rock.
Heureusement, il y a l'esthétique justemement et heureusement il y a cette fille. Le film, tout au long d'un noir et blanc somptueux, est extrêmement stylisé et la fille, magnifique et magnifiée, saisie dans des poses alanguies, d'une élégance et d'une sensualité infinies, souvent à la limite de l'onirisme et qui portent, de fait, le film à la hauteur d'un rêve qui vous hante.
A la fois chronique sociale et périple ethérique, c'est un beau film brutal filigrané de poésie.
BH 09/09
"Liverpool"
n'est pas un film. C'est une alternative. Une pause, une respiration,
un repos. Une invitation à voir au-delà et autrement. C'est une page
blanche, un grand afflux de vent salubre qui nettoie l'oeil engorgé
d'images. Une douce exhortation à sortir du cumul et de la vaine
trépidation. Un espace grand ouvert, un temps offert, octroyé, pour
repartir autrement et différent.
Le voyage s'annonce géographique mais il est spirituel. L'argument tient à rien. Un homme, profil taillé à la serpe, presque mûr, alenti, comme accablé et qui pourtant taille sa route avec détermination, débarque d'un cargo, accoste en terre de feu, dans une bourgade pauvre où il cherche à renouer avec sa vieille mère perdue de vue depuis vingt ans. Ladite mère est une pauvre chose, fluette, alitée, dont l'esprit bat la campagne, dont la mémoire, poreuse, a définitivement laissé échapper ce fils tardivement prodigue. Lui se nomme et se renomme, tâche de raviver le lien mais tous les circuits propices au possible renouement semblent désactivés. Il est mal accueilli par la petite communauté villageoise, stigmatisé pour être resté trop longtemps absent. Il est logé dans un abri précaire et il fait la connaissance d'une soeur ou demi-soeur putative, née après son départ, une jeune attardée dont les gestes et les regards sont d'une grâce d'autant plus bouleversante qu'elle nait de sa gaucherie, de sa trop visible altérité.
Notre
homme, âpre figure, masque impavide, repart comme il était venu, dénué,
démuni de
tout, les mains (et le coeur ?) vides. Nu, raclé et d'autant plus beau.
Il se
volatilise aux trois quarts du film mais avant de disparaître, fait
cadeau à sa soeur d'une chaîne argentée arborant l'inscription
"Liverpool".
La dernière fraction du film est consacrée à la vie sur l'île, sans lui. Les menus travaux et les jours. Comme si son passage avait été nul, sans empreinte, sans postérité autre que ce bibelot que la jeune fille triture et tourne et retourne entre ses mains.
Mais ce qui importe, c'est le regard. L'acuité, l'infinie liberté et la gratuité de ce regard. Regard qui s'accorde le temps de voir, qui s'attarde, indéfiniment, sur les paysages et les visages. Le temps s'étire, l'espace aussi. Longues étendues âpres, longs plans fixes, méditatifs. Et il y a le silence aussi, qui imprègne et recouvre tout de son gel pur. Et on ressort lavé.
Mais, surtout, il y a la qualité dudit regard: les personnages n'ont pas besoin de faire quoi que ce soit, il leur suffit d'apparaître pour être pleinement. Le seul fait d'apparaître sous le regard du cinéaste les doue d'une noblesse presque surnaturelle.
Grandiose. Nécessaire.
BH 08/09
C'est
un film de fleurs et de flux. Un film d'ondes liquides et magnétiques.
Un film qui ressemble et cependant surprend. On croit reconnaître, on
croit pouvoir épingler, assigner et on est dérouté et débouté.
Tous les poncifs du roman victorien sont présents mais le film avance par bonds, par sautillement primesautiers, il refuse de se laisser réduire, il excelle dans le pas de côté et c'est l'étrangeté qui l'emporte.
On se trouve quelque part dans la lande australienne dans un pensionnat de jeunes filles en plein XIX° siècle. Il y a des passions brûlantes et oblatives, des adolescentes dont la beauté fraîche éclose s'ébroue et affole, une jeune professeur de français toute charme, délicatesse, sensibilité et son antipode, son parfait contrepoint, sèche et revêche et aussi la directrice, granitique, jalouse de son pouvoir et âpre au gain. Il y a des adorations secrètes ou avouées, des discriminations sociales, d'odieuses persécutions. Il y a un défilé incessant d'éblouissantes beautés nubiles mais il y a trop de grâces (les trois botticcelliennes sont du reste explicitement évoquées) et trop de grâce pour que la grâce soit sans revers et sans venin.
Les belles ont l'éveil vaporeux, chorégraphié, voluptueux. Trois d'entre elles tranchent. Il y a Miranda, la blonde et évanescente béauté vénusienne, Sarah la brune orpheline ombrageuse adoratrice de Miranda et Irma une autre brune altière à la découpe sculpturale.
Après l'éveil des fées dans leur berceau floral et nacré, c'est le branle-bas: c'est le jour de la Saint-Valentin et nos demoiselles ont droit à une exceptionnelle sortie pique-niquée dans la forêt prochaine. Toutes sauf Sarah dont le tuteur n'a pas réglé les frais éducatifs et qui, de ce fait, se trouve consignée au pensionnat, occupée tout le jour à aduler Miranda qu'elle invoque secrètement et pour laquelle elle confectionne des offrandes votives.
Une menace plane, (assez lourdement) explicite depuis les premières images. La mordorée, l'éthérée Miranda va même jusqu'à avertir sa thuriféraire Sarah qu'elle ne la reverra probablement pas.
Et
voici nos jeunes filles qui jouent à "promenons-nous dans les bois".
Après le fameux pique-nique, quatre d'entre eles se détachent du
troupeau languide, gracieusement somnolent pour s'aventurer en hauteur
vers les roches marquées du sceau de l'interdit. Il y a là, la diaphane
Miranda bien sûr, Irma mais aussi une charmante bigleuse insignifiante
et une boulotte lunettée, elle aussi et qui, non contente de cumuler
les disgrâces physiques, ronchonne continuellement.
Leur passage dans les bois est magnifié par des ralentis suaves qui frôlent la mièvrerie. Miranda, notamment, a droit à de longs étirements arachnéens qui l'égalent à la fée des alpages... Le chemin des filles croise celui de deux jeunes garçons, un fruste et brun orphelin taillé dru et pragmatique (il s'avérera être le frère de la ténébreuse Sarah) et un délicat héritier blond qui ne se remettra pas d'avoir percuté la divnie image de Miranda.
Au retour, quatre des parties manquent à l'appel : Miranda, Irma, la douce effacée et plus surprenant, la rechignée accompagnatrice. La seule rescapée est le grommelant repoussoir qui pousse les hauts cris...
Le film alterne alors des scènes de battue (auxquelles participe avec acharnement l'héritier magnétisé) et des plongées dans le pensionnat qui se cristallisent autour de la figure de Sarah, éperdue de perte, de plus en plus abjectement persécutée par la directrice à mesure que l'enquête n'avance pas et que des parents retirent leur fille de l'établissement...
Car les disparitions durent et demeurent inexpliquées et les évaporées-volatilisées exercent sur les implantés une fascination qui les désaxe et les désancre peu à peu. Les jeunes évadées incarnent le mystère et acquièrent le statut de divinités agrestes. On est dans un curieux film de genre, à la croisée du fantastique et du romantisme exacerbé et assumé.
Oui, une vraie curiosité et un film qui vaut pour son esthétique superbe quoique sucrée.
BH 08/09
C'est un film de mémoire
éclatée, de
mémoire éclatante et sombre. Une mosaïque de petits vitraux doux et
tranchants, colorés et décolorés, transparents et opaques et d'une
inquiètante étrangeté.
Comme à son habitude, Alain Cavalier récuse l'approche frontale. Il procède à coups de pas chassés timides et déterminés à la fois. Il alterne vives avancées et brusques coups de freins. Le processus est à la fois évolutif et involutif. Il va intrépidement au-devant de la perte et du drame mais il emploie sa très singulière méthode : plutôt que de se colleter avec l'ombre entière, l'ombre portée, la mécanique dentée, broyeuse, l'édifice intimidant du passé, il prélève d'infimes particules de réel et il les examine au microscope de son oeil fauve, phosporescent qui perce la coque des apparences.
Il forme le projet de se pencher sur un passé déjà lointain de s'immerger dans le journal intime qu'il tenait au début des années 70 alors qu'il vivait avec une certaine Irène. Irène , son épouse, son amante, son amour, pulvérisée dans sa voiture accidentée au bout d'une vie débutante et elle aussi accidentée.
Alain Cavalier exhume un pan du passé, il évoque et invoque une morte, entreprise qui, toute superstition bue, n'est pas sans danger. Ce n'est pas une pâle Ophélie alanguie qu'il drague au fil de l'eau, c'est une concrétion de chair et de sang qui paraît et lui résiste.
Il filme un processus et ses conséquences ou dégâts collatéraux. Il filme son retour sur les lieux d'avant et aussi la crise de goutte carabinée qui le frappe alors qu'il entreprend de désenfouir le passé. Le corps parle, le corps est engagé et il crie.
Cavalier concentre son attention sur les objets, sur les petites choses, manière de conjurer le vertige qui le saisit, vertige des hauteurs et des profondeurs.
Il cherche aussi une interprète pour incarner Irène. Une qui soit de taille. Une qui ait la présence et le charisme. Il songe un temps, longtemps, à Sophie Marceau qu'il chérit secrètement, dont il a placardé la photo chez lui et qu'il caresse amoureusement, par caméra interposée. Sophie Marceau dont il a obtenu le numéro de portable mais qu'il n'ose contacter...
Il envisage ensuite une jeune fille que le hasard a miraculeusement placée sur sa route. Il la filme : elle est belle, sculpturale, habitée, ses yeux turquoise phosporent et elle a d'amoureux démêlés avec son père mais le cinéaste conclut, en dernier ressort, que nulle ne saurait tenir lieu d'Irène, la place demeurera donc vacante et il continuera de tourner autour d'un vide.
Il
la figure, pourtant, à l'aide de traversins et d'oreillers, il nous
montre son corps tel qu'il se le rappelle, souple et alangui après
l'amour.
Mais qui était donc Irène ? Une transfuge, une fugueuse, une qui voulait inventer sa vie, qui briguait une autre vie, qui s'était carapatée de sa province natale où elle dépérissait dans un milieu délétère et pathogène. C'était aussi une vraie beauté (elle fut même couronnée miss France), les quelques photos que Cavalier consent à filmer sur la fin l'attestent. Sa beauté était de la trempe des très grandes beautés et elle n'était pas sans évoquer Ursula Andress. Mais c'était une beauté fracturée de l'intérieur, elle recherchait la souillure voire se complaisait dans l'abjection, elle avait besoin qu'on la violente et ne se jugeait jamais à la hauteur. La mort rôdait dans son sang, elle était coutumière des tentatives de suicide et Cavalier, s'interrogeant sur ce qui dysfonctionnait entre eux a cette phrase poignante: "Ce qui n'allait pas, c'est qu'elle me demandait tout et que je ne lui demandait rien, seulement d'exister." Il s'impose l'épreuve de revenir sur les lieux du drame et de restituer, flux de mémoire par flux de mémoire, les dernières heures. Il se tenait au premier étage de la villa, elle était dehors, sur le point de s'embarquer pour une virée en voiture, elle le pressait de la rejoindre et lui ne cessait de différer d'un "Attends encore un peu". Gagnée par l'impatience, elle était partie seule et sa voiture en avait percuté une autre au premier carrefour... Et Cavalier redéroule les haures d'attente et d'interrogations qui suivirent la disparition d'Irène.
On apprend aussi, incidemment, qu'il s'apprêtait à tourner un film dont Irène eût été le coeur, le fil rouge, la matière même, un film qui eût enfin prêté une existence à cette fille qui prétendait en avoir si peu et en souffrait au-delà du dicible...
A la fin aucun mystère n'est levé mais il reste des bribes, des lambeaux d'un portrait qui se défait à mesure qu'il se fait. Portrait d'une femme somptueuse mais frappée. Atteinte d'une térébrante difficulté d'être.
Et bien entendu, il s'agit aussi, trébuchant, fragmenté et lacunaire, d'un bouleversant autoportrait.
BH 07/09
C'est
une figure hantée qui semble émerger de limbes ténébreux voire
magnétiquement méphitiques. C'est Jeanne Balibar telle qu'en
elle-même, identifiable à la première et rauque et languissante et
piquante inflexion de voix et pourtant c'est une Jeanne Balibar
méconnaissable car filmée par le sombrissime et possédé et génial Pedro
Costa.
Grand sorcier, très exactement magnétiseur, Pedro Costa préside aux envoûtements. Le prince noir Costa exerce ses talents chamaniques, anamorphiques, sur Jeanne non pas l'actrice mais la chanteuse. Jeanne devenant, sous l'oeil de sa caméra, presque la pucelle, la croisée. Jeanne chantante, s'exerçant à chanter, est entourée de muscisiens mais en vérité Pedro et elle sont seul à seule.
Elle, on la reçoit, à la fois dissoute dans la vision somnambulique et surlignée, stylisée par l'image en noir et blanc. On le voit "après la répétition" comme soufflée, ivre de solitude et désaxation. On la voit, pendant la répétition, tenant, reprenant, dix fois, vingt fois, cent fois la même note, obsédante, entêtante, jusqu'à saturation, jusqu'à suffocation et ad nauseam: séquence qui martèle et vrille le crâne, temps suspendu dans l'intenable et interminable réprise, mouvement fixe, calcinant et crucifiant, cadence de forcené, épreuve pour les nerfs surhérissés, delirium tremens qui rend fou... On la voit aussi en pleine volée incantatoire, chantant "La Périchole" et on la saisit, prise en tenaille en plein cours de chant, soumise aux exigences coupantes, harassantes et souvent mortifiantes d'une enragée perfectionniste. Pour autant, jamais elle ne jette l'éponge ni ne s'insurge ni ne se plaint. Elle reprend docilement, inlassablement, le même passage, la même pointe pas tout à fait assez acérée. Jusqu'à ce que sa patience et sa résistance se consument et s'épuisent dans une ultime supplique...
C'est
ainsi qu'elle est prise et qu'elle apparaît, Jeanne Balibar : tenue et
ployant volontairement sous le joug de la nécessité, fondue et brûlée
dans une combustion consentie qui la propulse presque dans la sainteté.
Mais tout est dans ce "presque". Pedro Costa est grand ordonnateur, grand orchestrateur possédé et vampirique et son image vampe et rapte littéralement Jeanne mais Jeanne, en dernier ressort, résiste au happement, à la dissolution totale. Il y a quelque chose en elle qu'on connaît, qu'on reconnaît, une légèreté, une fantaisie, une disposition ludique qui refuse de se laisser enrégimenter, qui défie l'absolue gravité de Costa : elle ne sera pas tout à fait la sainte iconique qu'il désire. C'est une sorte de corrida, un combat de titans et aussi une sarabande amoureuse, une sauvage empoignade glacée, étreinte nue à distance et en noir et blanc.
Et tout cela sans la moindre concession à la facilité, à l'anecdotique, au trivial. Tout cela tenu sur le fil d'une exigence sidérante, d'une austérité sans faille.
Un grand, un très grand film.
Lire également "En avant jeunesse" de Pedro Costa
BH 06/09
C'est un long voyage
intérieur qui revêt les apparences de l'extériorité et même
de l'exterritorialité. C'est le drame archétypal de la Grèce antique
délocalisé, transplanté dans la touffeur, dans la nudité et
l'opulence conjointes de l'Afrique.
A la fin des années 60, Pasolini a effectué un voyage de repérage et d'immersion en Afrique où il avait l'intention de transposer "L'Orestie" d'Eschyle. Ce qui nous est donné à voir, dans ce documentaire et document rare, c'est le travail préparatoire, génésique, d'une oeuvre qui ne vit jamais le jour.
Pasolini parcourt les paysages et les visages. Il cherche son lieu, il traque ses personnages. Il est en quête du logos commun entre Eschyle et l'Afrique. Il est à l'affût des connexions, il se demande ce qui, dans l'Afrique contemporaine peut entrer en résonance avec la tragédie des Atrides. Il cherche à souder l'antique au présent et c'est le présent qui lui revient, le percute de toute son inaliénable violence.
Il
réunit et interroge un aéropage d'étudiants africains très
occidentalisés. Il leur demande s'il vaut mieux qu'il situe son
adaptation au début ou à la fin des années 60 et il lui est répondu que
le début des années 60, lorsque la société africaine était encore
majoritairement constituée de phalanges et de factions tribales,
répondrait mieux à l'esprit de la tragédie antique. A ces étudiants,
Pasolini demande aussi de se sonder et de dire ce qu'ils trouvent en
eux
d'Oreste, le fils meurtri, privé de père et missionné par sa soeur pour
la vengeance qu'il accomplit malgré lui...
Et on voit Pasolini partir en chasse. Il pressent et rêve son Agamemnon à travers des figures majestueuses qu'il croise, des postures nobles qui le touchent, des vieillards aux traits burinés, au regard habité... Il observe en revanche qu'il aura toutes les peines du monde à trouver son Electre. En effet, à l'encontre de la sombre figure mythique animée d'une rage inextinguible, toutes les jeunes filles qu'il découvre abordent la vie dans un grand éclat de rire, elles ont l'insouciance et l'appétit de vivre chevillés au corps et aucune notion du passé, jamais elles ne se retournent sur ce qui est révolu.
Décousu,
heurté, erratique et cependant d'une grande cohérence interne, ce
voyage exploratoire nous convie dans l'intimité d'un grand esprit, nous
fait pénétrer les arcanes du processus créateur.
Parti pour imposer et greffer un fleuron intemporel de la culture occidentale au présent vibrant de l'Afrique, Pasolini est finalement happé par ce présent et cette Afrique qui le prennent aux tripes, le raptent, le contraignent à maints ajustements pour que la fusion opère. Il voulait effectuer un hold-up et c'est lui qui est l'objet d'un ravissement. Cet envoûtement, il nous le communique et il fait aussi oeuvre politique, dressant un état des lieux d'une Afrique en pleine mutation.
Une quête et une enquête des plus passionnantes.
BH 05/09
C'est,
sous une douceur trompeuse, presque ouatée, un film qui crisse, qui
grince, qui plante ses crocs, ses arrêtes vives et s'insinue profond
dans le corps, la conscience et la mémoire. C'est un film tissé de
silences, de regards et de gestes troués, un film qui crie
silencieusement, qui crie l'indicible. Et les mots sont sans recours.
Les mots calfeutrent, colmatent et maquillent, ils filent la piste du
mensonge, se concassent en cul-de-sac et ne délivrent rien.
Dans la lumière louche d'un été mal éclos, une jeune fille, en déséquilibre sur la pointe de son adolescence, débarque dans un bled archipaumé. Elle vient relayer la jeune femme très enceinte du boulanger, son office consistera à distribuer le pain dans les fermes et les maisons disséminées alentour. Baptisée Nathalie, elle se fait appeler Eve. Elle se veut, parmi les femmes, la première, l'originelle, la fatale aussi. Elle soumet son corps à d'étranges rituels dont on ne sait, d'abord, s'ils sont propitiatoires ou conjuratoires mais dont on devine bientôt qu'ils sont destinés à raviver des empreintes mnésiques dont elle est seule dépositaire et qui, autrement, tendraient peut-être à disparaître. Elle aime le contact avec la viscosité (escargots baveurs), avec l'humus odorant, elle aime le rouge éclaté, écarlate (fraises écrasées dégoulinantes), elle se livre, entre effroi et délectation, à des pratiques peu ragoûtantes qui ne sont pas sans évoquer les adolescentes de Catherine Breillat, lesquelles aiment à s'autosadiser.
Eve se prénomme en
vérité Nathalie mais la vérité a très peu cours dans son
univers biaisé, surpeuplé de rêves troubles. La seule vérité qui la
gouverne est celle qui ne peut se dire, celle qui surgit à travers les
voix et les images hallucinées qui la cisaillent. Alors, puisque la
vérité ne peut se dire, ce qu'elle dit appartient à un autre ordre,
elle répond par des mots trébuchants, bancals et cependant déterminés.
Elle s'invente des amants, elle invente ses parents. Elle dit un
amoureux fervent, jeune fiancé transi et dévotieux mort carbonisé dans
un accident de voiture. Elle se dit fille d'un père puissant, chef
d'entreprise à l'étranger. Elle se dit riche d'un amant marié
et
pianiste virtuose. Elle dit "On s'aime, on s'aime vraiment, mais c'est
difficile...". Ses mots cliquettent et grincent comme les rouages d'une
mécanique mal huilée, ils forment dans l'air des bulles vite éclatées
et de fragiles buées, ils sont d'une virginité incertaine qui les
discrédite. Les interlocuteurs d'Eve observent, à l'entour de ses
déclarations, un silence perplexe, sceptique voire consterné.
L'inassignable étrangeté
de la jeune fille dérange. Au cours de ses livraisons matinales, elle
rôde exagérément aux abords d'une luxueuse villa habitée par un homme
séduisant (Bruno Todeschini, intense et juste), pianiste-concertiste de
son état, marié à une jeune femme très belle (Nade Dieu, fébrile et
habitée) également musicienne. Ils ont une petite fille, un bébé
encore, Anna.
Eve les observe secrètement, les pistes, les traque, cherche à s'immiscer dans leur intimité. Quelle est la nature, vénéneuse, du lien qui unit Eve-Nathalie à ce beau musicien qui promène dans une trop visible opulence son allure irréprochable et son orageux visage, on l'apprendra assez vite et on l'aura deviné avant de le savoir. Tout l"intérêt du film réside dans le traitement, raide,sans complaisance, du sujet scabreux et casse-gueule. Toute la force du film tient dans le personnage d'Eve qui le porte entier et de bout en bout. La jeune Anaïs Demoustier prête à cette fille sinistrée et pourtant étrangement indemne, une grâce farouche, une fragilité somnambule, de candides écarquillements de nouveau-né, de fraîchement rescapé. Elle campe ce personnage hanté avec une très grande subtilité. Elle marie et mâtine avec une aisance rare des battements de biche effarouchée avec une détermination d'airain. C'est un talent rare qui éclôt sous nos yeux.
BH 04/08
C'est un film qui
parle de l'innocence. De la beauté et des vertus salvatrices de
l'idiotie. Un film où il est question d'une forme fusionnelle et
vénéneuse de fraternité. Un amour sororal triplé, lequel se traduit à
travers l'allongement conjoint des corps qui jonchent les couches ou le
sol avec la légèreté d'une aile de papillon, avec la grâce transluscide
d'une aurore printanière.
Nous sommes à Titov Veles, dans l'ex-Yougoslavie. Cette ville macédonienne se caractérise par les déchets et émanations toxiques que rejette l'usine du cru, spécialement prodigue en désastres et effets vénéneux. Voilà qui provoque un exode massif, les habitants désertent, quittant un à un ce site maléficié. Par-dessus les gaz plane, au moins aussi menaçante, l'ombre de Tito. Cela nous vaut des images horrifiques, des défilés scpectraux d'hommes chauves, blêmes, contrefaits, rongés, vitriolés, mortellement atteints par les émanations radioactives.
Au coeur de tout ce ravage se dressent trois jeunes femmes, trois soeurs comme trois fleurs surgies des décombres. Trois délicates boutures tout à fait incongrues, déplacées dans cet univers barbare. Et du reste, elles poussent de travers. Elles n'ont à faire qu'à des hommes frustes, grossiers qui, dans le meilleur des cas, les convoitent ou alors les toisent, les humilient ou encore les pulvérisent de leur indifférence.
Slavica, l'aînée, est corpulente et plus de toute première fraîcheur mais sa blondeur et ses rondeurs jouent en sa faveur, elles aimantent un goujat qui vient la ravir à ses soeurs pour l'épouser. Pour supporter sa condition présente et future, le blond objet du désir se came jusqu'à l'os...
Sapho, la
cadette, brune sylphide, svelte et pulpeuse à la fois, toute de grâce
ondulatoire monnaie ses charmes, pratique l'amour tarifié dans le but
d'obtenir un visa pour la Grêce.
Quant à Afrodita, la benjamine, elle est point nodal, centre de gravité, catalyseur du trio comme du film. C'est la figure de l'innocence, de l'ange rebelle, c'est une idiote dostoïevskienne, une vierge folle. Ses courts cheveux blonds, son clair visage étonné et androgyne, son corps menu et flexible d'elfe véloce, toujours en mouvement en font une créature troublante, à la lisière entre l'humain et le féérique. Elle a choisi, pour mode présence au monde, de rompre avec la parole articulée. Son silence délibéré n'est ni une reddition ni une offensive guerrière. Pas même le manifeste de qui entre en résistance. C'est une manière d'être légère, gracieuse, délestée de tous les mots imparfaits, approximatifs, qui ajoutent à la souillure du monde. C'est un tribut offert à la pureté, une forme de virginité, encore, qui s'accorde avec les pas dansants, aériens qu'elle multiplie lorsqu'elle sillonne la ville telle une aile papillonnesque, une lutine mutine en apesanteur.
Afrodita fréquente assidûment les cabinets de gynécologie, convaincue d'avoir été fécondée par immaculée conception... C'est par les yeux et par la voix intérieure de cette figure fascinante qui nous prenons connaissance du monde gangrené qui l'entoure et dont elle s'affranchit.
Afrodita assure la tenue, la verticalité du film lequel est aussi émaillé d'images horizontales d'une saisissante beauté : celles qui nous montrent les soeurs allongées côte à côte, le corps serti dans des robes sublimes, des robes de reines, légères comme de la tulle, somptueuses comme du brocard. Ce sont là des séquences presque oniriques dont la grâce infinie (les soeurs paraissent flotter et léviter) et la poignante magnificence offrent un contraste salutaire avec la laideur ambiante.
Un film regorgeant de trouvailles et de merveilles.
Un vrai poème.
BH 04/09
C'est
un film cristallin et coupant comme la glace. Un film qui se déploie
dans l'immaculé de la neige et entre des âmes encore épargnées par
l'altération, la macule du monde adulte.
On
est en Suède, aux côtés d'Oskar un jeune garçon de 12 ans,
fraîchement débarqué dans un lycée où il est sans alliés. Racé, il est
d'une blondeur aveuglante et d'une renversante beauté (quelque chose du
Tadzio viscontinien mais sans l'aisance et la grâce fulgurante, avec
une
gaucherie qui le rend plus attachant) et il ignore tout de cette beauté
et de ses autres pouvoirs, il ne sait que ses manques et la peur
qui tenaille.
Solitaire,
délicat, ultrasensible, "autre" et pour cela en butte aux brimades et
vexations, ce garçon va se lier avec Eli sa jeune voisine, une brune
(la seule parmi toutes ces têtes albines et platines) étrange et
magnétique, présumément âgée de 12 ans elle aussi, affichant un mélange
de malice farfadesque et d'insondable mélancolie et ne faisant rien
comme tout le monde. A toutes les questions d'Oskar visant à la
situer, la classer selon les critères normatifs, Eli répond de manière
déconcertante. En vérité, elle n'est pas situable, on ne peut pas
l'épingler, elle brouille tous les repères et rends caducs les
paramètres ordinaires.
L'apparition d'Eli coïncide avec la survenue d'une série de meurtres inexplicables. Le sang vient souiller la neige. C'est un homme à l'allure louche et traquée, à la peau malsaine et grêlée qui commet ces crimes. Il vide les corps de leur sang. C'est le père putatif d'Eli laquelle est de nature vampirique.
Entre
Oskar et Eli, ces deux irréguliers, ces deux êtres des confins, va
naître un amour brûlant et pur, aussi exceptionnel, aussi à part que
le sont ces deux enfants lesquels vont se sauver mutuellement.
Au
contact d'Eli qui l'exhorte et le galvanise, Oskar va s'affermir,
s'aguerrir, il osera grâce à elle aussi bien affronter ses
tortionnaires qu'affirmer sa différence. En retour, pour marquer la
dévotion que lui inspire Eli, Oskar poussera très loin le dévouement.
On est bien loin (quant
à nous spectateurs) du traditionnel film de vampires. On est dans le
symbolique, le métaphorique jusqu'au cou. On est dans le roman
d'apprentissage, dans le parcours initiatique mais aussi dans une
histoire d'amour d'autant plus incandescente que rien, à priori n'est
possible et que tout finalement est transcendé par la candeur et la
beauté inouïes des deux enfants.
C'est Tristan et Yseult au pays des glaces, la nature intraitable d'Eli tenant lieu d'épée qui sépare le corps des amants.
C'est aussi une peinture très fine de l'entrée en adolescence, du fatras, des empêchements, des turbulences et des douleurs cuisantes propres à cette période. C'est une atmosphère, feutrée, ouatée, sertie dans le silence glacé qui filtre et assourdit tout. C'est l'empire de la neige qui fascine, qui dispense quiétude et inquiétude. C'est enfin la figure inoubiable du jeune Oskar, à la fois idiot dostoïevskien et parangon de pure beauté pas encore altérée par les tractations ordinaires.
Un film magique.
BH 02/09
C'est
un film d'une beauté inquiétante, rongeante, vénéneuse. Un film plein
d'infiltrations toxiques et hypnotiques. On se trouve dans "Parc",
banlieue pavilllonaire indéterminée et parfaitement aseptisée.
Tout est d'emblée placé sous le signe d'une dualité marquée et même forcenée. Deux "cas", emblématiques tous les deux, s'opposent, alimentent un antagonime foncier et persistant.
Il y a, d'une part, le bourgeois archétypal, d'un conformmisme vomitif (Sergi Lopez à qui l'on a raboté son inquiétante aura) gratifié tout de même, en la personne de Nathalie Richard, d'une femme très belle, délicate, impeccable, pleine de grâce et d'un charme piquant. Ce couple répond au patronyme de "Clou" et hérite d'un voisin baptisé "Marteau" (sic !), un Jean-Marc Barr hiératique, aristocratique en diable, impressionnant d'opacité, de douleur rentrée et flanqué, lui, en guise d'épouse, d'une longue tige blonde et névropathe qui agrémente les dîners mondains de sorties détaillant les frasques sexuelles nécessairement déviantes de son mari. Le sieur Marteau accueille, impavide, ces intempestives douceurs et cependant son visage marmoréen se craquèle, visiblement fracturé et délabré sous le vernis inentamé. Le froid jeté se mue en une glaciation assez terrifiante.
Le petit monsieur Clou, voisin (forcément!) de Marteau semble, quant à lui, épargné par ces affres d'une conjugalité retorse. Il bricole, aménage, coupe, taille, élague, dans une parfaire insouciance, une parfaite inconscience et une autosatisfaction inentamable. Mais la vie de cet homme, mécanique bien huilée, va s'enrayer, la façade idéalement vernissée va se fissurer. Il est père d'un adolscent qui sera l'agent et l'indice de la fracture. Un beau jour, ses parents le découvrent gisant sur son lit, terrassé, l'âme soufflée, liquidée. Il ne peut plus faire face car, affirme-t-il, il a le sentiment d'être un personnage de téléréalité et qui n'importe qui peut l'éteindre et appuyant sur la télécommande. Le seigneur Marteau, lui non plus, n'en peut plus de cette existence dessubstantifiée. Retranché derrière la verrière parfaitement étanche de sa somptueuse villa, il contemple d'un oeil éperdument fixe l'inanité qui s'offre à lui.
Recevant, le temps d'un
week-end, sa lady anglaise de mère (Géraldine Chaplin, toujours aussi
racée et radicalisée jusqu'à l'os), il est saisi d'une illumination.
Tout comme lui, sa mère déplore la corruption générale de l'époque et
elle préconise, pour y remédier, une méthode imparable : crucifier un
homme sur la porte d'une église afin que le monde soit purifié ...
Marteau, résolu à appliquer le programme maternel, jette son dévolu sur
Clou ...
Si le choix des patronymes ressortit apparemment du burlesque, on est en réalité très loin de la farce. On est précipité dans une fable glaçante qui stigmatise avec brio, et sans jamais quitter les chemins de traverse, les travers de l'époque. L'esthétique du film est, pareillement, d'une splendeur glacée qui donne le frison.
Et cependant tout n'est pas univoque : au coeur de cet univers délétère, Arnaud des Pallières s'offre le luxe d'une paranthèse brûlante, sublime, le temps d'une étreinte fiévreuse autant que somptueuse entre Sergi Lopez et Nathalie Richard.
Les corps sont là, nus, entrechoqués, feux liquides qui célèbrent magnifiquement la vie.
Les corps sont là et ils résistent.
Un film d'une singularité totale, sombre, habité, envoûtant.
Un film autre, magnétique, entêtant.
BH 01/09
C'est
un film qui tranche et qui brille. Effilé comme l'arête d'un diamant.
Un film irradiant-irradié, d'une facture toute simple et d'une force
atomique. Un film qui vous prend le coeur, le retourne, le broie,
l'essore jusqu'à suffocation, jusqu'à ce qu'il sue sang et larmes.
D'émerveillement et de gratitude. Un film qui vandalise, qui rafle
jusqu'à la dernière chaque bribe vivante. Un film aux antipodes de
la durassienne "maladie de la mort". C'est la maladie de la vie et le
"Cantique des cantiques" composé sur la plus haute portée.
L'argument est celui d'un mélo. Une sorte de "Love story" version française, plus sobre et abrasive.
C'est un jeune couple. Ils s'aiment. Ferveur, désir d'enfant, projet de mariage. Et puis tout ce rond bonheur est guillotiné. Il apprend qu'il est atteint d'un cancer de la lymphe détecté à un stade déjà avancé de la maladie.
Et c'est là que le film déploie toute sa singularité. Pas de pathos, pas d'apitoiement pas non plus de digne résignation mais l'impensable, à savoir la joie, la joie caracolée, cavalcadée, la joie vécue sur un mode majeur. Les amoureux optent pour l'amour et décrètent que la maladie, la mort sont, en regard de l'amour, des péripéties relégables à l'arrière-plan. D'abord vivre, d'abord s'aimer de toutes ses forces même déclinantes, d'abord jubiler autant que possible, extraire le suc de chaque instant qui s'offre. Elle, surtout, est prodigieuse. Elle, c'est Salomé Stévenin, frontale et ondoyante, tranchée et voluptueuse, souple et implacable, gracile et pulpeuse. Elle traverse le film comme une grenade dégoupillée, comme une novice en état de grâce. Elle est souvent nue et elle s'habille exquisément, de jeans qui la moulent à ravir, de débardeurs qui dégagent les lignes délicates de son buste. Elle respire la sensualité, elle a un corps de bombe et elle fait de ce corps un usage suprêment sagace. Elle en fait un rempart contre le malheur, elle ne cède rien de son désir, de son exultation. Elle oppose aux forages, aux atteintes adverses un sourire éclaboussant. C'est elle qui relève et admoneste les membres de son entourage qui, un à un, s'effondrent. Elle ne se contente pas de rayonner, elle resplendit. Elle fulgure et elle boulverse. C'est, à sa manière, une Etty Hillesom qui sème la lumière dans les tranchées du pire.
A la fin, la femme médecin qui a suivi les deux jeunes gens leur rend hommage. Elle déclare qu'ils ont enseigné à leur entourage comment s'aimer, comment mourir et qu'il est possible d'aimer à une altitude insoupçonnable. En ces temps de sinistrose, un film salutaire. Eblouissant.
BH 12/08
C'est un film
d'éther et de colère.
Qui lévite et qui crépite. C'est une succession d'apparitions et de
tableaux somptueux. D'apparentes révélations et de dévoilements en
trompe-l'oeil. Un film tout en nerfs et en ondoiements vagabonds, tendu
sur le fil d'un onirisme maraudeur. Une balade au jardin des délices
vénéneux.
Soit une demeure, vaste et luxueuse, une propriété familiale et bourgeoise, domaine réservé et chasse gardée, cadre idéalement romanesque, idoine pour le nouement d'un drame. Au sein de la famille empesée/amidonnée surgit, membre improbable, flèche décochée en plein coeur congestionné, Claudia, une ravissante, brune et écharnée adolescente de 17 ans qui va semer le trouble et renvoyer chacun à ses insuffisances comme à ses désirs les plus tortueux. Elle apparait, météorique, le temps de quelques instantanés iconiques, de quelques nudités ossues et pleines de grâce, puis disparait, à la faveur d'un énigmatique plongeon dans le lac qui jouxte la propriété familiale.
A-t-elle été tuée ? Qui a voulu sa perte ?
Le film prend des tournures d'enquête introspective, statique et ressassante. Les différents membres de la parentèle s'expriment tour à tour, formulant hypothèses et livrant bribes d'informations, face à un dénommé Gabriel, interlocuteur muet et éternellement hors-champ. Il semblerait que ledit Gabriel ait entretenu une relation sulfureuse et frappée d'interdit avec la jeune disparue car, en plus d'être artiste (et pour cela élu d'elle car en rupture avec le vomitif terreau bourgeois originaire) il s'avère être le jeune oncle de Claudia.
Dans un deuxième
volet, Gabriel et Claudia se
retrouvent à Berlin. Claudia embrasse une carrière musicale mais
Gabriel se voit contraint de la partager, tribut qu'il paie pour
l'avoir abandonnée. Gabriel supporte si peu cette dépossession imposée
qu'il en perd la raison. Il se cramponne alors à la figure, hallucinée,
d'un alter ego thaumaturge et salvateur.
On est dans un "Théorème" embrumé, dans un texte très littéraire, ensemble ciselé et envapé, un texte elliptique, tout d'aveuglante blancheur, énoncé selon la diction bressionnienne.
On est chez un esthète qui compose chaque plan comme autant de tableaux. On est dans une déambulation vaporeuse qui emporte, étourdit, envoûte. On est dans un dédale de significations protéiformes et d'images hypnotiques. On est dans une oeuvre, intègre et radicale, on est chez un artiste, un vrai.
Retrouver également l'interview de Serge Roullet par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
BH 11/08
Attention
! Voici un film d'un éclat et d'une qualité suprêmes, un film
supérieurement beau, supérieurement intelligent qui est par trop passé
inaperçu.
C'est une première oeuvre qui signe l'éclosion d'un talent reversant. Le film commence par un long survol des terres haïtiennes, survol qui passe très vite en mode rasant au point de porter le spectateur, partie prenante, à la nausée. Les terres surplombées puis effleurées sont un crèvecoeur, un désert craquelé hérissée d'habitats de fortune entre bauge et cloaque, on est face à une aire sinistrée, en mal de fructification.
Ensuite c'est une foudre, une dérouillée, un déploiement tous azimuths saturé de symboles et d'une beauté suffocante.
Tout est allégorie et tout est à couper le souffle. Tout est dualité, tout est tranché, bipolaire et cependant rien n'est grossier ni manichéen. Les scènes sont ciselées, découpées au scalpel et elles sont d'une richesse sémantique et d'une subtilité époustouflantes.
Au terme de l'atterrissage acrobatique, long travelling coeur au bord des lèvres, on pénètre dans une vaste demeure coloniale aussi désaffectée que les terres entrevues laquelle est le théâtre d'une friction cinglante entre le noir et le blanc déclinés et substantifiés à l'infini.
Au coeur de cette villa spectrale se déploie l'aura fantomale de "Madame", maîtresse des lieux, vieille douarière défaite et alitée (impressionnante Catherine Samie) qui déplore que ses dons soient mal perçus et fassent l'objet d'une interprétation erronée de la part des indigènes alors qu'elle les croit inconditionnels.
Dans les couloirs pénombreux erre la silhouette gracile de sa fille vêtue d'un aristocratique tailleur grège-beige. On la voit présider une table autour de laquelle siègent une palanquée de jeunes noirs somptueux à qui elle intime, jusqu'à l'hypnose, de scander des "Merci" avant qu'elle ne les autorise à se jeter sur le monstrueux gâteau crémeux qui trône au centre de la table. Après qu'ils sont rassasiés, ils catapultent, turbulents et jubilants, les restes à travers la pièce et cela donne lieu à une scène de pure dépense, de gratuité absolue qui est aussi une scène extatique.
On
voit également, dans une inversion inspirée et exultante des "mamas"
noires
dans la plus pure tradition, s'essayer (avec succès !) à mixer des
musiques du cru à la manière des DJ dernier cri. On voit encore le
domestique affecté au service de "Madame" rôder dans les couloirs où
glisse, vaisseau frêle mais altier, corps nu et peau d'albâtre, la
fille
de la maison. La fille, c'est Sylvie Testud, sidérante tant elle habite
son corps, souple fétu, avec intelligence et justesse. Elle est d'une
beauté singulière et si poignante que se communique à nous le désir qui
affecte-infecte le serviteur qui l'épie. Le réalisateur, fort de son
regard chamanique, a élevé Sylvie Testud au rang d'icône, elle devient
une figure, un corps envoûtant qui nous hante.
Au centre de la villa se dresse une vaste cuve qui brasse en permanence le lait destiné à nourrir "Madame" tandis qu'elle agonise. Enfin, on voit, dans une salle nue, Sylvie Testud, buste osseux et dénudé, s'efforçant d'offrir un sein inexistant et non lactescent à un splendide enfant noir hurleur. C'est une scène d'une beauté coupante.
A la fin, une assemblée de noirs fardés, bigarrés, accoutrés avec la dernière extravagance se déploient, dyonisiaques, déchaînés, dans un carnaval improvisé.
S'agit-il d'opposer Haïti, recel de forces vives bridées mais riche d'un potentiel explosif à la vieille Europe tarie ?
Rien n'est tranché bien que tout repose sur d'éblouissants antagonismes mais puisque tout est métaphore et onirisme, on est immergé dans la poésie la plus pure et les possibles s'ouvrent, abyssaux. C'est abstrait et pourtant gorgé d'une sensualité folle. Une expérience initiatique, mystique, extatique. Un choc, une transe, un chef-d'oeuvre.
BH 11/08
C'est
un film rapeux, revêche parcouru d'électricité statique. Il y a une
carburation
à l'oeuvre, des corps et des cervaux en surrégime, le survoltage
imprègne tout, affecte chaque image du film. Cette surchauffe est
féminine, elle se partage et circule au sein d'un trio, un
triangle
conducteur. Il y a la mère et ses deux filles. Nous sommes dans une
banlieue américaine, à l'orée des année 70, juste avant que le
féminisme ne déferle, à une époque où les femmes s'étiolaient encore en
grand nombre et sans recours possible.
La mère est un produit typique de la dérive banlieusarde de ces années-là. Abandonnée par son mari (lequel est mort depuis) et tributaire de lui pour sa subsistance car sans emploi et sans formation monnayable, elle en est réduite, pour assurer sa survie ainsi que l'éducation de ses fillles, à exercer des emplois de fortune qui lui répugnent et l'humilient profondément. Elle est typique mais c'est aussi une exagération vivante, une hyperbole hirsute et éructante. Dès la première scène, on la voit débouler échevelée et criarde à la sortie de l'école et elle apostrophe ses filles avec une virulence stridente qui vrille les nerfs. Le film s'attache à enregistrer les flux et les variations d'énergie exaspérée et la manière dont ils se distribuent dans le triangle mère-filles.
La mère fonctionne sur un mode hystérique aigu. Négligée, gouaille et dégaine de chiffonnière, lippe vulgaire, clope au bec, alcoolique et souvent titubante, elle dilapide sa vie en récriminations contre les hommes (tous des salauds, des lâches) et contre la marche trébuchante du monde qui la lèse. Elle forge des rêves (dont l'un réccurent, la place à la tête d'un restaurant cosy et cossu) qui s'effritent sur ses lèvres. Elle malmène les vieilles dames dont elle s'occupe pour une somme trop modique à son goût. C'est une bourrasque d'églinguée dont l'énergie dévoyée tourne à l'aigre et à vide. Ressassant échecs et frustrations, elle se lamente, elle houspille et vitupère ses filles.
Lesdites filles sont,
dans un premier temps, éclipsées par cette femme aussi dévoreuse
d'espace qu'une mère fatale, une mère mythologique.. Mais peu à peu,
elles se dégagent de l'anneau maudit qui se desserre au lieu de les
étrangler. Antipodiques en tous points, elles épouseront des
trajectoires diamètralement opposées.
L'aînée, brune piquante dans la fleur de l'adolescence, vibrionnante, pétroleuse, culottée, est capable de défier sa mère, de s'opposer à elle frontalement mais elle est fracturée de part en part, elle souffre de spectaculaires crises d'épilepsie et de sommambulisme.
La cadette est une eau calme et claire, une grande tige blonde aux yeux myosotis qui jette sur le monde un regard interrogateur et exempt de jugement. Intelligence hypertrophiée, c'est une fleur du silence et, pour contrer les tornades maternelles et domestiques, elle élit domicile dans les mystères et les prodiges de la chimie : elle se livre à des expériences ébouriffantes, suprêmement sophistiquées, elle étudie notamment "l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites".
La mère, lapidaire, définit ainsi ses filles : "une demi-folle et une demi-éprouvette" ...
L'aînée s'exorcisera partiellement à travers le théâtre, en présentant une irrésistible parodie de la figure maternelle (mais saurait-il encore être question de parodie dans ce cas où le modèle se confond déjà avec la caricature ?) Quant à la cadette, d'abord mutiquement sacrificielle, c'est elle qui, mue par sa passion, portera le plus loin le processus d'émancipation. Lauréate d'un concours de chimie fort prisé, elle prononcera un vibrant éloge de l'atome dont les ressources poétiques ne cesseront plus de l'émerveiller. Elle a goûté à l'ambroisie, à l'infini, elle ne se dégrisera plus. Elle est sauvée et c'est par elle que le salut adviendra. On l'entend en voix off, en son for intérieur, récuser les ténébreuses prophéties de sa mère "Non maman, la vie n'est pas foutue, la vie n'est pas une chiennerie, elle est belle et moi j'ai tant à vivre !"
Le film décrit de manière saisissante ce double processus simultané : la déchéance de la mère et l'irrépressible éclosion des filles. C'est implacable, c'est poignant, c'est un sombre joyau que Paul Newman a créé et qu'il importe de redécouvrir.
BH 10/08
C'est à un étrange périple que
nous
convie Guy Maddin. Il nous entraîne dans les méandres et les sinuosités
de son enfance revisitée, soulevée par les transports de l'imaginaire.
Nous voici projetés dans une île battue oar les flots, île qui abrite un insolite microcosme.
Il y a d'abord la mère, ogresse despotique qui régente implacablement son petit monde, l'épiant du haut du phare à l'aide d'une longue-vue, le tançant, le vitupérant avec virulence et battant le rappel des troupes au moyen d'un porte-voix de sa confection.
Quant au père, silhouette à peine entrevue, il vit terré dans un entresol qui lui tient lieu de laboratoire et il se livre là à d'inquiétantes expériences menées sur des orphelins placés sous sa garde.
Guy Maddin se représente sous les traits d'un jeune garçon d'une dizaine d'années en butte aux pulsions incestueuses de sa mère et cherchant refuge auprès des orphelins lesquels s'essaient à de terrifiantes et cannibales pratiques de sorcellerie.
Enfin
il y a Sis, la soeur aînée de Guy, fragile, magnétique et surannée
beauté adolescente qui prend son envol, mène sa vie aérienne et
traversière, s'absorbe dans de sauvages battues secrètes cependant que
la mère échoue à l'épingler, à l'écraser comme elle le souhaiterait.
L'irruption et la matérialisation de deux créatures fictives et feuilletonnesques, détectives de leur état, pousse encore un peu plus vers la déglingue un propos déjà passablement divagant, Jeunes, délicats, androgynes en diable, bruns au teint d'albâtre et idéalement beaux, nos deux jeunes enquêteurs qui répondent aux noms de Wendy et Chance, vont achever de semer la zizanie au sein de cette famille sismique.
Sis s'éprendra du jeune Chance et Guy, foudroyé pour avoir entrevu son affolante poitrine, découvrira qu'il s'agit d'une fille se livrant en compagnie de sa soeur à de brûlantes agapes érotiques, la mère continuera à jeter ses imprécations, le père à triturer la matière humaine et Guy lui-même à funambuler au gré de ses menées flbustières jusqu'à ce que la charge de haine se catalyse, que meutre, résurrection zombiesque et proscription s'en mêlent ...
Guy Maddin mêle allègrement les genres, n'hésitant pas à brasser conte gothique, néoexpressionnisme, pincée de surréalisme et romantisme exacerbé. L'enfance ainsi ressucitée livre ses ressources ludiques, horrifiques et enchanteresses. L'image en noir et blanc, à la fois graphique et noyée, accentue le caractère onirique de l'ensemble. Le moins que puisse dire de ce film, muet, soniquement scandé d'une voix off (celle, chaude et prenante, d'Isabella Rossellini) et découpé en douze chapitres qui nous plongent dans un livre d'images échevelées, c'est qu'il ne ressemble à rien et c'est un compliment !
BH 10/08