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"The prize" de Paula Markovitch

the_prizeC'est un film sur l'enfance nue, livrée à la plus extrême sauvagerie, déchiquetée à même la sauvagerie de la vie et qui se recompose dans les dunes et la sauvagerie d'une nature pourtant on ne peut plus âpre et inhospitalière.

On est dans l'Argentine des années 70 et dans un face à face sans merci entre une mère et sa fille. Au coeur du film, il y a Cécilia, fillette de 7-8 ans qui vit, seule avec sa mère, dans une grande bâtisse sise dans des confins qui ont des allures de bout du monde. Alentours il y a l'océan qui bat, furieux, et la plage, désolée, et puis rien ou presque.

La mère est une jeune femme brune, front barré, buté, corps tendu et muré, la fillette est un feu follet et un bloc de détermination farouche qui s'essaie à semer, au travers d'une agitation erratique, l'inquiétude maternelle.

Le paysage est à l'unisson, livré à la furie des pluies, à l'obscur du ciel qui très peu se découvre.

Très vite on comprend qu'il n'est pas question là de vie mais de survie et que mère et fille sont réfugiées dans ce lieu inhabitable car pourchassées par le régime.

Les jours s'écoulent au fil des seuls gestes nécessaires, au fil de très peu de mots et sur le fil d'une tension qui sature et jamais ne décroît.

the_prizeCecilia est une enfant rétive mais on sent qu'elle se dresse moins contre sa mère que contre le malheur que cette dernière sécrète et distille. Qaund elle n'en peut plus, la fillette va se rouler dans les dunes : là, elle se recompose et la nature hostile lui est un baume et un bienfait.

Pour rompre l'infernale oppression et l'enchantement maléfique qui la lie à sa mère, Cecilia demande à intégrer l'école rudimentaire du coin. La mère renâcle, consent à contrecoeur.

En raison de son statut de nouvelle et son étrangeté essentielle, Cecilia subit d'abord brimades et vexations puis peu à peu, trouve sa place.

Jusqu'au jour où, en présence d'un officier, les enfants sont sommés de produire un texte à la gloire du régime. Ce que Cecilia, instruite par sa mère, s'empresse de ne pas faire...

Les images sont, tout du long, d'une âpre splendeur, d'une beauté tragique qui hante. Un film d'une intensité écorchante, porté par la très jeune actrice dont la présence brute, sombrement irradiante, confine au génie.

BH 08/11

"Noir océan" de Marion Hänsel

image_noir_oceanC'est un film nu et dru. Un film en noir et blanc bien que tourné en couleurs. En noir et blanc parce que sans une once de superflu, de palabres, de fioritures. Tout d'austérité et d'aspérités. Un film tout en nerfs et en lancinance, en lancinante mélancolie.

On est en 1972, à Mururoa, alors que la France lance là-bas ses premiers essais nucléaires. L'expérience est vue au travers du regard, pas encore dessillé, de trois jeunes gens en proie aux dernières convulsions de l'adolescence.

Trois très jeunes hommes, trois personnalités radicalement différentes et saillantes mais dont les saillies sont montrées et filmées avec une infinie douceur.

Il y a le dur, le doux et le benêt mais tout est, bien entendu, beaucoup plus complexe que cette typologie grossière qui, dans un premier temps, guide et égare le spectateur.

Nos trois jeunes hommes traversent dans l'ignorance et la confusion les plus totales, un double drame : un drame intime et un de portée publique et politique.

Ils sont vierges de tout et impuissants à saisir les enjeux tant de ce qui joue là, en plein coeur du Pacifique, que de ce qui se noue et se dénoue entre eux et en eux.

image_noir_oceanTout se passe d'ailleurs avec peu de mots, les flux, pourtant violents, qui les traversent, sont peu légendés et leur désarroi est, le plus souvent, frappé de mutité.

D'abord reclus dans l'espace dramaturgique clos du navire, puis sur terre et au bord de l'océan, ils s'éprouvent, se heurtent, accèdent peu à peu, et dans l'écorchement, à eux-mêmes. Leurs traits se dessinent et se dégagent au fil des travaux et des jours.

Tout à coup les voici aux prises avec les deux infinis pascaliens et comme pris de vertige face à l'infime comme à l'infini qui se découvrent à eux.

Et l'on assiste aussi à la lente croissante d'une amitié qui, bien que riche et rugueuse dans sa forme, diffuse un parfum d'une extrême délicatesse et dégage, dans le même temps, une violence qui l'approche de l'amour.

Dans ce périple qui est avant tout intérieur, les jeunes acteurs font merveille. En particulier Adrien Jolivet, jeune arbre sec et souple, fascinant de maigreur butée et noueuse, nouée sur sa fureur rentrée. Mention spéciale aussi à Nicolas Robin, beau gosse à la blondeur encore virginale et tout en sensibilité vibratile et en sinuosités infiniment subtiles.

Le film est une adaptation de trois nouvelles d'Hubert Mingarelli mais il possède son écriture et sa langue propres et sa voix profonde qui, à l'instar de la rumeur océane, continue de battre entre les côtes du spectateur longtemps après la projection.

BH 07/11

"En ville" de Valérie Mréjen et Bertrand Schefer

en_villeC'est un film tout de ténuité, de transes vaporeuses et de grâce. Un film qui se tient en équilibre instable sur la pointe des pieds, à l'image de l'héroïne adolescente qui s'étire démesurément pour atteindre le ciel changeant de ses désirs. 

C'est un film en fleur comme Iris (Lola Creton, saisissante) la jeune fille qui éclôt délicatement sous nos yeux. Mais c'est une éclosion heurtée qui s'accomplit au fil des visages farouches et du corps buté qu'Iris offre et oppose, tout du long, à la caméra. Et il y aura aussi des rages crachées et d'insurmontables et dédaigneux dégoûts.

Iris est pourvue d'une meilleure amie frondeuse (Adèle Haenel, toute de désinvolture bravache), d'un père perplexe et démuni à qui l'opposent des conflits fréquents (et une incompréhension grandissante), d'un petit ami ad hoc (beau gosse joliment bouclé et gentiment insipide) qu'elle fait tourner en bourrique avec la valse-hésitation de ses sentiments et les intermittences de son coeur qui ne sait pas bien encore qui et comment aimer. Iris affole un quadragénaire égaré en boite de nuit et séduit un condisciple ambitieux et exigeant qui assène force propos définitifs... Rien que de très ordinaire en somme.

Et puis, l'extraordinaire va faire irruption en la personne de Jean, (Stanislas Mehrar, captivant d'indolence magnétique) la mèche et la quarantaire romantiques, Jean qui arbore un air lunaire, vague et perdu, qui est photographe échoué dans cette petite ville portuaire où il est venu en résidence et, semble-t-il, véritablement se perdre car il se concentre sur les zones désaffectées et que son objet est le vide et sa préoccupation première et passion principale l'ennui.

Iris et Jean se rencontrent en bordure, dans les marges, dans la voiture de Jean et il va se développer entre eux une relation d'une nature étrange, complexe, délicate et (à l'image de Jean) doucement violente.

en_villeEntre l'homme et l'adolescente se noue un dialogue ténu, subtil et, dans le même temps, extrêmement puissant car chacun est pour l'autre la limaille qui tire, qui aimante la vie tout entière et les gisements inexploités viennent au jour et toutes les sources cachées, démurées, affluent en secret.

Et on est loin des figures imposées et éculées. Car Jean le retranché, le doux rêveur doucement accidenté, est tout sauf un séducteur chevronné et Iris n'est pas davantage une Lolita calibrée.

C'est une vraie rencontre qui est ici filmée et une rencontre au plus profond car chacun trouve en l'autre la part de poésie qui manquait à sa vie.

Et comme toute vraie rencontre, celle-ci est atomique. Iris va réensemencer le flux créateur en berne de Jean. Elle va se faire, fugacement, presque forfuitement, égérie et modèle de Jean. Jean qui, jusqu'alors, ne photographiait que des lieux, des paysages industriels désolés et excavés et qui, soudain, se trouve entièrement requis par une matière humaine, une personne, quelqu'un à aimer. 

Les rêves qu'enfante ce drôle d'amour si fort dévorent l'écran. Mais tout, dans cette alliance aussi improbable que magique, est si fragile et menacé. Et d'abord parce que Jean est marié, pourvu d'une jeune femme (Valérie Donzelli, idoine) aussi pétulante que dévouée...

Et tout est filmé sobre et intègre, sans concession ni aux poncifs ni aux images suggestives et racoleuses.

Une étonnante première oeuvre, toute de pudeur et de délicatesse. Une dentelle de film.

BH 06/11

"Blue Bird" de Gust Van Den Berghe

blue_birdC'est un film de songes et de nuées mais aussi de chair et de chocs. Un film qui nous hale en douceur et sur le mode de l'enchantement sur la sente épineuse des apprentissages éternels.

Tout est baigné de bleu dans une Afrique intemporelle. Deux petits enfants, frère et soeur aux allures d'elfes charmeurs et facétieux, sont, avec une tendre rudesse, baignés par leur mère au matin d'une journée qui s'annonce torride.

Ces deux enfants seront les héros et les éclaireurs d'une quête dont ils sont à la fois les initiateurs et l'objet. Ils sont en possession d'un oiseau qui cristallise leurs désirs et dont l'envol déclenchera leur périple. Ils foulent des routes poussiéreuses et nues qui les conduisent de station en station, de rencontre en rencontre, lesquelles leur livreront chaque fois de surprenantes révélations.

Les routes sont poussiéreuses mais nos deux héros traversent cependant d'invisibles mais prégnantes forêts de symboles.

Au cours de leur périple, les deux ludions, les deux farfadets presque ailés, vont croiser des allégories et des prosopopées. La mort, le plaisir, le temps. Ils vont d'abord au bout, à l'extrême, à la mort qui leur apparaît sous les traits de leurs grands-parents bougons, chicaneurs, tracassiers, querelleurs. Ce sont des morts récalcitrants, singulièrement pleins de vie et de drôlerie. Nos gamins, avant de tourner les talons vont leur dérober leur oiseau encagé (celui-là même qu'ils restitueront au ciel et quêteront ensuite éperdument) ce qui inspirera au grand-père la savoureuse réplique suivante : "Ce sont des mal-élevés, ils partent sans dire au-revoir et nous prennent notre oiseau alors que je voulais le manger!"

blue_birdNos pérégrins tombent ensuite sur le chef des plaisirs entouré de ses sbires, satellites et courtisans. Ce dernier raille leur quête et invite le garçon à chercher le plaisir sur terre là où il ne s'envole pas, autrement dit auprès des femmes plutôt que dans le ciel. La petite fille, ulcérée, ponctuera cette recommandation d'un "J'espère que tu ne deviendras jamais comme ces hommes!".

Les deux enfants croisent enfin une théorie d'enfants sommés de chapeaux blancs et qui sont sous la haute garde du maître du temps : ce sont les enfants à naître.

Lorsqu'enfin, au soir, ils regagnent leurs pénates et que leur mère se voit contrainte de les relaver des pieds à la tête tant ils sont maculés, elle s'avise, perplexe, que leur chemise leur est devenue trop étroite...

L'ensemble est imprégné d'un entêtant parfum d'étrangeté car c'est du Maeterlinck transposé dans la touffeur de l'Afrique.

Toutes les images semblent des émanations songeuses car une lumière bleutée les baigne.

Un conte initiatique filmé dans un pur esprit d'enfance. Un enchantement.

BH 06/11

"Dharma Guns" de F. J. Ossang

image_dharma_gunsimage_dharma_gunsC'est un film noir et flambant. Un film noir et blanc irradié de l'intérieur.

La scène inaugurale est aquatique et d'une splendeur sidérante qui voit une femme d'une beauté racée et d'une sophistication anachronique (il s'agit d'Elvire, l'inoxydable égérie de F. J. Ossang) conduire sur une eau écumante et comme si elle était tractée par une charte d'anges, un hors-bord au bout duquel glisse, sur des skis nautiques, un jeune homme parfaitement médusé. La femme fatale (toute de noir lunettée comme il se doit) se retourne brusquement et adresse au jeune homme un baiser soufflé qui le pulvérise et le propulse dans les limbes.

C'est donc, dès l'abord, tout un arrière-fond mythologique qui est convoqué, toute une charge symbolique puissante laquelle inscrit le film dans un héritage et un sillage magnétiques que les eaux figurent.

A l'issue du foudroiement, le film se déploie sur deux plans simultanés : on se trouve alternativement dans une "cellule de crise" médicale où le jeune homme oscille entre la vie et la mort et dans l'antichambre de cette même mort qui génère pour notre héros une singulière aventure parallèle. Dans ce monde intermédiaire et interlope, il se retrouve sur une île volcanique à la tête d'une certaine "succession Strakov". Cependant, il ne peut entrer en possession de son héritage que sous condition : il lui est intimé de rédiger un texte sorcier susceptible d'agir sur le cours du temps ainsi que sur les principes de vie et de mort. En contrepartie de quoi la scintillante et magnétique conductrice de hors-bord qui est sa personnelle Eurydice lui sera rendue. Sur cette trame dûment établie, se déploie une fresque futuriste et paranoïaque qui réactive les récurrentes obsessions de F. J. Ossang : obscur complot mené par un personnage torve et despotique, menace larvée rôdante de propagation de virus, attentats programmés et attaques intempestives d'une faction terroriste (les énigmatiques et inassignables "Dharma Guns")... Et c'est ainsi que le plus brûlant romantisme côtoie les motifs et poncifs science-fictionnesques les plus glaçants. Et entre deux équipées aventureuses sur l'île, on retrouve notre jeune homme convulsé aux mains d'un professeur horrifique et d'une infirmière sadisante...

Mais ce qui frappe et reste en mémoire, ce n'est pas tout l'intrigue que la formidable liberté avec laquelle F. J. Ossang se balade entre les genres et les codes, fabriquant une mixture détonante et sans équivalent repérable.

Et l'empreinte primordiale et perdurante, c'est la beauté incendiaire des images, précipités de voyance qui font du film un itinéraire chamanique.

Un fascinant ovni à découvrir de toute urgence.

BH 03/11

"Puuypiru 2001-2008" de Daishi Matsunaga

imaghe_Puuypiru_2001-2008C'est l'histoire de l'identification d'une femme dans le corps d'un homme. On assiste - et c'est saisissant - à toutes les étapes de l'éclosion, on est l'invité presque indu, témoin stupéfié des phases de la chrysalide. Mais ce sculpteur de lui-même, ne se contente pas (si tant est qu'il s'agisse d'une action limitée) de façonner sa propre enveloppe afin qu'elle figure au plus juste l'âme qu'elle recèle, il étend ses tentatives sur le monde, y applique ses talents transformistes dans le but de le réenchanter - et il y a parvient. Pyuupiru donc, est le sujet et l'objet du film. C'est un jeune japonais qui se rêve en femme amoureuse (et aimée) et en artiste auteur de performances et d'objets symboliques (de préférence porteurs d'une dimension régressive, de qualités douces et moelleuses) visant à rendre plus hospitalier ce monde adverse voire inhabitable. De 2003 à 2009, le documentariste s'est attaché à ses pas et a enregistré l'évolution de la transformation physique comme de l'expansion créatrices. Les deux sont sidérantes.

Pyuupiru opère sur son corps et sur le monde en étroite connivence. Il modèle son corps jusqu'à ce qu'il soit un condensé du monde idéal qu'il porte en lui et, réciproquement, il projette dans le monde des créations fantasques, colorées, scintillantes, enchanteresses qui sont des corps glorieux et un prolongement de lui-même. C'est un portrait qui prend à la gorge car il est réalisé en résonance avec le tambour du coeur et celui de Pyuupiru est prodigue. On se trouve - et c'est poignant - face à un artiste d'une dextérité et d'une inventivité rares et face à un enfant dénué qui pleure tout haut de n'être pas aimé.

Il se crée intégralement, tout seul, au prix d'efforts et de mutilations terribles un corps (de fille), un monde (d'enfance) mais l'amour, qui dépend de l'autre, il ne peut y pourvoir seul et c'est ce qui le fend, c'est sa profonde déchirure.

image_Puuypiru_2001-2008Au bout d'un moment, tout semble pourtant lui sourire : sa notoriété va croissante, ses performances sont programmées aux biennales de Tokyo, sa famille (son frère, notamment, gros ours massif et débonnaire, antipodique de lui) accueillle ses métamorphoses successives avec une tolérance confondante et il rencontre même un jeune homme qui semble répondre à ses élans amoureux et qu'il s'empresse de rebaptiser "Papa". Seulement "Papa" se dérobe quant aux fins dernières, à l'ultime rapprochement sexuel et lorsque Pyuupiru se résout à accomplir (outre l'absorption d'hormones) l'acte radical, la castration, "Papa" ne trouve rien de mieux à faire que de rompre sur-le-champ et on assiste alors à une scène déchirante : Puuypiru mortellement seul, à l'hôpital (il a pris et exécuté sa décision à l'insu de tous) qui psalmodie "Pardon papa, maman, pardon !" et dont on ne sait par quelle perte broyé il est le plus atteint...

Un documentaire sur le fil qui funambule entre esthétique raffinée, images d'une frappante beauté (le corps que se constitue progressivement Puypiru est d'une grâce et d'une gracilité des plus troublantes), ludisme réjouissant (il réalise des peluches géantes qu'il investit, qui lui font une seconde peau) et séquences d'une nudité bouleversante.

Une beauté.

BH 02/11

"La mort de Maria Malibran" de Werner Schroeter

image_maria_malibranLa "Maria Malibran" de Werner Schroeter est une divagation des plus siphonnées. C'est un kaléidoscope de visages d'une étourdissante beauté. Une splendide déraison, presqu'éthylique, déclinée jusqu'à plus soif sur une heure quarante de temps. Une ivresse, en tout cas, une griserie sans pareille. Mais qui aiguise les contours, les volumes, les arêtes, les angles plutôt que de les estomper.

Schroeter nous présente donc des bouquets de visages, des arrangements floraux. Mais ses compositions sont, en vérité, bien plus tripales que florales même si elles sont aussi d'une esthétique si travaillée, si raffinée, qu'elle en devient affolante. Et ces floraisons sont aussi bien plus vénéneuses et inquiétantes que doucement parfumées. Ce sont des visages sans innocuité et dont l'apparente innocence couvre des émanations ébrieuses et fatales.

Ce sont des duos, plus rarement des trios qui occupent l'écran, le devant de la scène, et ces visages convergents, corrélés, développent une geste et un dialogue muets dont l'objet et le sens sont laissés à la libre appréciation du spectateur. L'imagination est sans bride, orientée seulement par les très expressives vagues d'émotions qui passent sur les visages de même qu'elle est soutenue par les cavales d'une musique si parfaitement ajustée à la dramaturgie figurée que les images semblent presque procéder de cette même musique.

Quant aux visages, ils sont, comme de juste chez Schroeter, outrageusement fardés et d'un kitsch et d'une théâtralité parfaitement assumés. Les scènes, donc, consistent en un florilège de visages saisis par deux, l'un vers l'autre tournés, l'un par l'autre magnétisés, happés, et qui déclinent des figures indéchiffrables de même qu'ils inventent un langage impénétrable.

Ce dispositif est sans équivalent dans l'histoire du cinéma. On a pu évoquer les ébouriffants premiers films de Philppe Garrel ("Les hautes solitudes", "La cicatrice intérieure") et leur sauvage liberté décrochée de toute convention mais chez Garrel on trouve quand même toujours un fil narratif, si ténu soit-il, et jamais il n'a poussé la radicalité jusqu'à filmer exclusivement des visages (et Dieu sait pourtant que c'est un art dans lequel il excelle).

De même, on peut songer à "Shirin" d'Amos Gitaï, film dans lequel le cinéaste a pris le parti de filmer un film (un mélo, une légende populaire, le "Tristant et Iseult" du cru) mais du seul point de vue de la salle, des spectateurs ou plutôt des spectatrices. Autrement dit, on découvre et on devine le sens du film exclusivement au travers des émotions qui se peignent sur les visages (dûment sélectionnés et qui sont ceux des actrices les plus somptueuses du pays) des splendides spectatrices. Mais là encore, le procédé est soutenu par une intention clairement affirmée. Or ce qui caractérise "La mort de Maria Malibran", c'est que c'est une oeuvre sans intention aucune. D'une gratuité totale.

Et l'on peut déplorer que, dans la dernière fraction du film, cette gratuité furieuse et flambante cède le pas à une réalisation beaucoup plus cadrée et scolaire (toutes proportions gardées bien sûr), comme si Schroeter, subitement saisi de tardifs scrupules, s'avisait du caractère météorique de son film et s'appliquait à en justifier in extremis le titre. Cela donne lieu à des séquences erratiques et assez fastidieuses lesquelles retracent censément (et de très loin) quelques scènes biographiques, la biographie en question étant celle de ladite Maria Malibran, mythique cantatrice du début du XIXème siècle, tragiquement fauchée à la l'âge de 28 ans. On a par exemple droit à quelques épisodes neigeux et vaguement gothiques dans lesquels la grande (à tous les sens du terme) Montezuma endosse le rôle du père-ogre de Maria.

Si l'on excepte cette dernière et superfétatoire partie, ce film est un tour de force et il est d'une force aussi prodigieuse qu'atomique. Les actrices choisies (Magdalena Montezuma donc, l'inévitable, mais aussi Ingrid Caven, Christine Kaufmann, Candy Darling et Manuela Riva) sont toutes dotées d'une beauté singulière, saillante et aussi magnifiquement distinctes les unes des autres que possible.

Une épiphanie.

BH 01/11

"L'ange noir" de Werner Schroeter

image_schroeterDans "L'ange noir", Werner Schroeter ne nous  invite pas seulement à une approche du Mexique insolite, altérée et profodément remaniée, il nous plonge dans un chaudron bouillant de sensations catapultées, de visions électrocutées autant qu'écartelées.

Le film se déploie sur deux versants entremêlés : une part qui rend compte de l'état délabré d'un Mexique contemporain en proie à une accélération et une corruption galopantes et l'autre front, infiniment plus présent et même aspirant, et qui consiste en une évocation-invocation des dieux anciens et cela à la manière tout à fait hantée de Schroeter.

A la ruine progressive qui affecte le Mexique actuel, tout de trépidation et d'avidité déspiritualisée, répondent les corps faillis de deux femmes qui fortuitement  se percutent sur les marches d'un temple car elles sont animées d'une aspiration commune : toutes deux sont en quête de l'esprit enfoui des dieux anciens.

Le film progresse au fil de téléscopages abrupts entre l'ancien et le nouveau monde. Il y a d'un côté la réalité actuelle plate ou sauvage crachée par un poste de radio tressautant dans un taxi lancé à vive allure et, de l'autre, les deux femmes, corps possédés et visages altérés par une transe extatique car frappés par l'intemporel et par l'empreinte divine. La partition s'effectue entre le délitement et l'expansion. Une autre ligne de démarcation traverse le film : celle qui sépare le corps des deux femmes. Car à la beauté étrange, et plus que jamais hypnotique (autant qu'hypnotisée) de l'inamovible Magdalena Montezuma s'oppose la singulière laideur blonde, sèche et flétrie d'Ellen Umlauf et, s'il n'y a pas de récit ni nulle linéarité, tout, en revanche s'articule autour de ces contrastes, de ces corps pris dans un ballet convulsif d'attraction-répulsion. Magdalena Montezuma, parfait androgyne, passant du féminin le plus languide au masculin le plus durci, visage et corps renversés, ployés, fléchés de surnaturel, révèle de particulières dispositions à incarner la transcendance. Elle est aussi Protée : tour à tour presque masculine, visage sculptural du chérubin sévère et quasi déesse elle-même ou alors femme futile et fatale, buste dénudé, revêtant, devant sa coiffeuse une longue et brune perruque de cheveux raides, elle aspire littéralement l'image dans le flux de son magnétisme. Nul doute, l'ange noir, c'est elle ...

BH 01/11

"Macbeth" de Werner Schroeter

image_schroeterLe "Macbeth" de Werner Schroeter est une aberration grandiose. C'est la pièce de Shakespeare combinée au livret de Verdi et cela donne lieu à un opéra punk. Un opéra que les personnages interprètent lèvres closes, visage halluciné.

Lady Macbeth est rousse comme toute sorcière qui se respecte, elle ressemble à s'y méprendre à Greta Garbo, elle lui a emprunté la netteté et la froideur de ses traits. Etrangement, ce n'est pas la grande, la magistrale Magdalena Montezuma qui campe Macbeth. Pour l'occasion, Schroeter lui a imposé une nouvelle épreuve métamorphique, presque contorsionniste : créature indécise, innommée et inassignable, la voilà qui surgit, crâne sommé d'un duvet hirsute d'oisillon, buste intégralement dénudé où pointent, qui aimantent irrépressiblement le regard, deux seins quasi inexistants d'adolescente. Le trouble ainsi suscité est extrême et cette sinueuse pythie ondule et ondoie, épousant une cadence interne autiste et pâmée qui achève de stupéfier. Macbeth, quant à lui, est une présence fixe spoliée de sa substance. Les scènes se succèdent dans une anarchie ébouriffée, portées par des personnages hiératiques baignant dans une lumière crépusculaire.

Les chants sont bleutés comme salves ecchymosées de sang royal s'écoulant hémorragique.

Tout est majestueux, spectral, frappé d'une inquiétante étrangeté. Mais tout est aussi d'une si souveraine liberté qu'elle en devient ludique, jubilante, défoulatoire et que ces arabesques si sophistiquées s'apparentent par moments à de cocasses, allègres, déliantes, délirantes et riantes mômeries.

Et là où passe Werner Schroeter ne repousse l'herbe d'aucun classicisme, d'aucun réflexe conditionné, d'aucune attitude apprise ou acquise.

Une grandissime déraison.

BH 01/11

"Salomé" de Werner Schroeter

image_schroeterLa "Salomé" de Werner Schroeter est une somptuosité ruinée, une plainte vénéneuse et malade, un organisme tentaculaire et cancéreux, attaqué de partout par la toxicité qu'il sécrète en ses propres tréfonds cependant qu'il projette un éclat parfaitement radioactif.

Werner Schroeter a adapté l'épisode biblique réécrit par Oscar Wilde et tout devient une histoire de désir frénétique et dédaigné, mué en furieuse pulsion vengeresse.

Il y a unité de lieu et répliques déclamatoires : tout est théâtral de bout en bout. Salomé est une affolante créature androgyne et chichiteuse qui exige, minaude, piaffe, trépigne et psalmodie son instant désir. Hérodiade est une harpie sèche et aviforme. Quant à Hérode, il est campé par l'immense Magdalena Montezuma qui est, pour l'occasion, chauve, blafarde, imposante, d'une écrasante et chlorotique majesté, d'un magnétisme qui va chercher dans des fonds primitifs, terrifiants, tératologiques.

L'intrigue wildienne est simplissime : Salomé, la belle rouée jette son dévolu sur Iokanaan, le prophète halluciné et doué d'une grâce égale à la sienne. Elle le poursuit de ses assiduités mais lui, tout requis qu'il est par ses incessants colloques avec l'outre-monde, ne daigne pas lui accorder un regard. Salomé ne désarme pas pour autant et le crible d'une prière incantatoire hypnotiquement répétitive : elle veut ses lèvres et n'aura de cesse qu'il les lui cède. Seulement, le refus qu'opposera l'irradié Iokanaan à Salomé la possédée sera aussi total que définitif. Et aussitôt se met en marche la mécanique vengeresse dont l'instrument sera le colossal Hérode, atteint en ses fondements, percé au flanc et considérablement affaibli par le désir fou que lui inspire sa belle-fille. Il veut la voir nue et sollicite la danse aux sept voiles. Et elle, murée et muée tout entière en mécanique pure, scande et psalmodie interminablement, corps onduleux et visage rapté, la même requête : la tête coupée de Iokanaan. Corps décapité, prix exorbitant d'un désir exorbité. Corps meurtrier et à jamais meurtri pour qui, à jamais amputée de son autre, n'a pas eu les lèvres fleuries du baiser convoité.

Si l'on excepte l'épisode de la danse au cours duquel Salomé serpente à ravir et révèle un corps de garçonne, maigre et racé, des plus troublants, la mise en scène est très statique. Hérode est un bloc livide, fantomal et somnambulique qui paraît rongé par une lèpre intérieure et Salomé est pareillement hantée et arrachée à ce monde. Le désir, selon Werner Schroeter, est pâle, infectieux, mortel. C'est une outrancière affection des plus toxiques qui fait le corps exsangue et l'esprit insensé.

Et Magdalena Montezuma est magistrale d'avidité absente, de boursouflure effondrée.

Une oeuvre saisissante, spectrale, d'une beauté navrée et lézardée.

BH 01/11

"Le dernier voyage de Tanya" de Aleksei Fedorchenko

image_FedorchenkoOn pourrait dire, si l'on ne craignait pas le caractère éculé de l'expression, que c'est un film de glace et de feu.

Un film de deuil et d'amour, d'amitié trouble et d'adoration tenue par-delà la mort.

C'est la Russie et ses rigueurs climatiques, l'austérité et l'endurance de ses âmes rompues aux conditions extrêmes.

Deux hommes accompagnent une femme vers sa dernière demeure. La métaphore est déroulée de la manière la plus concrète qui soit : elle prend la forme d'un voyage que les deux hommes accomplissent pour brûler, dans la région de la Volga, le corps de la défunte.

Naturellement, il s'agit aussi d'un voyage initiatique, révélateur et métamorphique, chacun des deux survivants s'éprouvant au contact de l'autre, s'identifiant, se déclinant et s'épluchant peu à peu au contact de la mort et de la morte.

L'âme des Meria, un peuple énigmatique et disparu (ce sont des "Ouraliens"), colore le film, lui confère son épaisseur et favorise son envol. Les deux hommes se conforment, pour les rites funéraires, aux prescriptions de ce peuple, qui sont poétiques et qui irriguent de sacré chaque image du film.

image_FedorchenkoPour les deux hommes (respectivement le mari et un ami), un périple intérieur se déroule au fil des paysages traversés, dévorés de vastitude et de nudité glacée. Ils sont taraudés, en proie aux évocations les plus intimes, les plus radicalement sensuelles de Tanya, la disparue.

Peu à peu se dégage la figure de cette femme qui apparaît dans sa glorieuse nudité et dans les rapports, d'une brûlante complexité, qui l'unissait à chacun des deux hommes.

A l'image de ces deux derniers, le film est lent, contemplatif, taiseux, travaillé par le secret, éclaboussé par des images d'une surnaturelle beauté et il se charge, peu à peu, d'une profondeur et d'une émotion presque suffocantes.

BH 12/10

"Shit year" de Cam Archer

Shit-Year1gC'est un film à la renverse. A l'envers des codes en vigueur et de tout l'attendu. Le portrait d'une actrice tendance pulpeuse et sulfureuse, blonde façon Marilyn mâtinée de Béarice Dalle mais bien plus sophistiquée. Un portrait qui tient de l'anti-portrait.

Colleen West, c'est le nom de cette actrice, héroïne et motif central, a résolu de se retirer du champ du regard public et élu, pour cette retraite, une maison un peu branlante, propriété familiale coupée du monde, sise quelque part dans les collines de Hollywood.

Et Colleen West dont la vie a consisté à s'exhiber se retrouve brusquement aux prises avec les flux invasifs de l'inconscient.

Un portrait comme au négatif. Un film en noir et blanc. Extraite du circuit magnétique qui faisait sa vie orageuse et la criblait d'étincelles, Colleen ne tarde pas à entrer en déshérence. La vacuité dont elle est prise ouvre le champ aux assauts des souvenirs et fantasmes résurgents.

Des images récurrentes, appartenant à un passé réel ou fantasmatique et fantomatique, envahissent l'espace mental.

Il y a tout ce qui relève de la vie d'actrice de Colleen, vie turbulente, glamourissime et indissociable de sa tumultueuse liaison avec un jeune ténébraux désaxé.

Shit-Year2gCes attaques de nostalgie amoureuse émaillent un quotidien par trop terne. Pour se supporter sans posture et sans apparat, pour meubler le vide proliférant, Colleen est contrainte de se lier avec sa voisine, jeune femme enjouée, fascinée par l'aura de l'actrice, caissière de son état mais par trop ordinaire aux yeux de l'ancienne icône laquelle s'estime mortifiée et dégradée par cette connexion hasardeuse.

De même, elle est amenée à renouer avec son frère, fantasque bonhomme prodigue en réflexions foutraques, en scansions déjantées, aspirant écrivain qui ambitionne de rédiger une saga dont les personnages centraux seraient des fournitures de bureau... Il se prédit un succès fracassant eu égard au fait que c'est un thème que nul n'a encore songé à traiter... Cependant, l'ancienne étoile, elle, s'ausculte, s'interroge sur la teneur et le sens de sa vie, présente et révolue.

Peu à peu, Colleen semble s'humaniser, s'attachant à sa pétulante voisine, se versant toute dans une collusion fortuite avec un adolescent mais il n'en reste pas moins que son rutilant et saignant passé contninue de la hanter et ses jours sont toujours zébrés de fiévreuses réminiscences, d'anamnèses furieuses et dominés par la figure obsédabte de "l'ange du péché", son inexorable et irrémissible amant perdu, voyou magnifique aux allures christiques. 

Un portrait tantôt doux-amer, tantôt saisissant par son inquiétante étrangeté.

Une belle figure de la perdition.

BH 09/10

"Freedom" de Sharunas Bartas

freedom2gC'est un film seul. Un film de solitaires, de hautes solitudes mais surtout un film seul. D'une radicalité folle, d'une sauvagerie entière, d'une beauté de foudre, à peine soutenable.

Un film sans latitude et de latitudes infinies. Un long poème presque sans mots. Un film où les visages et les paysages dévorent le temps et tiennent lieu de tout. Où les corps sont muets, murés, pétrifiés et pourtant extraordinairement  mobiles et d'une sensualité qui serre la gorge. Car, ici, c'est l'expressivité, l'intensité démentes qui font la vélocité.

Soit, au large de la côte marocaine, trois personnages en rade, en perdition. Crachés là parce que inassimilables. Une jeune femme autochtone et deux hommes, deux étrangers qui ne partagent pas la même étrangeté car ils n'ont pas de langue commune. Contrevenants tous les trois, traqués par les autorités pour cause de trafic illicite se soldant par échec et échouage, ils ne sont liés que par leur statut de hors-la loi.

freedom1pDébute alors une longue errance au travers des étendues illimitées. Désert et déshérence. L'arpentage physique se double d'une éperdue quête spirituelle. Les fugitifs semblent immobiles, cloués d'impuissance. L'épure est telle que le moindre regard fend et tétanise. Sharunas Bartas filme la perdition comme personne. Sous son regard, elle devient solaire. Les visages, pris, investis en longs plans fixes, sont des levées d'écrou, des épiphanies. De même que les espaces nus, brûleés, consumés d'incandescence et qui semblent des âmes grandes ouvertes, fauchées par le divin.

Entre les trois égarés, le langage s'articule très peu. Au bout d'un temps indéfini, l'un des hommes se détache, opte pour une voie divergente, laissant la jeune femme seule face à l'autre homme. Ces deux-là vont se chercher sans mots ( ou avec des cognements de mots incompatibles), tenter, du bout des doigts, du fond des yeux, un rapprochement qui est béance, tranchée ouverte et cri.

Ce qui se passe entre ces deux-là, qui sont sans mots pour se dire, est un fracas violent et sourd et c'est aussi d'une douceur infinie, c'est une grâce accordée.

Les visages sont élevés au rang d'icônes.

Bientôt il n'y a plus rien, que l'immensité.

Un film sans égal. Une boulversante odyssée métaphysique.

BH 07/10

"Adieu Falkenberg" de Jesper Ganslandt

image_falkenbergVoici un film tout en langueurs, longueurs et en apesanteur. Un film qui étreint le coeur, d'une infinie mélancolie et qui pourtant tient, de bout en bout, le pari du ravissement. On est ravi, rapté et le film défie les lois de la pesanteur dans toutes les acceptions du terme.

La voix off qui sinue entre les images, les cercle et les scande, annonce tout de suite la couleur : le film contrevient à l'injonction selon laquelle il  faudrait toujours "aller de l'avant" et il est, quant à lui, résolument tourné vers le passé.

A travers volutes, vapeurs et arabesques, il y a une vraie ligne qui se dessine. Film de brumes effilochées que coupe et tracte le dur rayon de l'été.

C'est sur un été particulier que se penche le réalisateur. Nous sommes à Falkenberg, petite station balnéaire étrangement désaffectée où vaguent cinq jeunes hommes en fin d'adolescence, cinq doux rêveurs unis par une puissante amitié. C'est la chronique d'un été à l'orée du XXIème siècle, un été de décisive rupture et du fracassement, l'été de la fracture, de la vie fracturée, l'été à bout bascula dans l'irréversible.

Il y a deux frères antipodiques : le gros nounours chevelu néo-hyppie, un tendron nonchalant à souhait et le ludion facétieux, tout de verve et saillies, bonds, rebonds, jets fusants, jaillissements crus et cadence accélérée. Ils débattent sur la question de savoir ce qui vaut mieux en matière de repeinte de la maison : un travail lent et appliqué au rythme rapide et un résultat bâclé (autrement dit s'agit-il de privilégier la quantité ou la qualité) et voici donc que, symptomatiquement, se dessine la ligne de partage entre eux.

Il y a le beau gosse hyperactif, issu des classes par "enfants difficiles" et qui déborde d'inventivité, de projets cocasses voire déjantés, d'énergie mal canalisée. Cet été-là, il se lance dans une aléatoire opération qui consiste à livrer des petits-déjeuners à domicile.

image_falkenbergIl y a le grand dadais, le monté en graine, physique ingrat, personnalité terne et peu mémorable.

Et enfin, l'écorché-vif à l'irrésistible magnétisme, l'adolescent rimbaldien dans toute sa splendeur, blonde chevelure dense et soyeuse, regard bleu perçant, gestuelle souple d'animal sensuel et acrobatique qui s'accroche, avec une grâce sauvage aux grillages.

Ce sont des extraits de son journal qui, en voix off, scandent et rehaussent le film.

Pages d'une grâce souveraine, elles aussi, traversées d'éclats mélancoliques, de questionnements cruciaux, infectées de tristesse, étreintes de la poétique beauté du quotidien quintessencié.

Lui, c'est David, le catalyseur du film et du groupe, l'avatar nordique du "Théorème" pasolinien et l'inséparable, l'ami passionnément aimé du gentil et roux trublion. Nos cinq compères habitent l'été de leurs grands corps malhabiles et sans emploi, de toute leur vacance désoeuvrée.

Entre vagues grattages de guitares, absorptions de substances illicites, explorations tout aussi illicites de maisons désertées par leurs habitants et heures entières dévolues au rien, on touche dans ce film la matière même du temps son épaisseur soumise à un perpétuel délitement.

Mais le fil rouge et l'arc qui vetèbre le film, ce sont les embardées de David vers l'au-delà, sa lente et fulgurante préparation à la mort (perçue par lui comme seul horizon possible) et qui donne lieu à des images d'une suffocante beauté : on le voit par exemple, de dos, s'avançant dans les chemins creux et dans la lumière rasante du jour déclinant qui magnifie la coulée dorée de sa chevelure floue et les lignes pures de son corps de gymnaste, racé, presque maigre et d'autant plus dessiné et presque toujours filmé torse nu. Il faut signaler aussi les nappes de musique languide qui baignent le film de lumière.

Une sensualité à fleur d'images.

Un hymne rare à l'amitié masculine.

Une ode au temps perdu. Une entreprise quasi orphique et envoûtante.

Un film qui poigne et hypnotise durablement.

BH 05/10

"Salamandra" de Pablo Agũero

image_salamandraC'est un film rêche et revêche. Une folie duelle zébrée d'éclairs noirs, semée d'enchantements abrupts. C'est un film à hauteur d'enfant, à hauteur d'enfance avec tout ce que l'enfance recèle de beautés exténuantes et coupantes cruautés.

La première scène saisit, déroute et donne le ton de ce récit bancal et éclaté, composé d'éclats nus, discontinus, de sensations bouillantes et glaciaires : on y voit un tout petit garçon dans son bain, on assiste très longuement au bain, il ne se passe presque rien sinon que l'enfant finit par jouer avec des lettres magnétiques disposées au mur, lettres à l'aide desquelles il agence des mots aléatoires qui ne signifient que pour lui. Il ne se passe presque rien et ce rien est le tout de l'enfance: l'instant se confond avec l'éternité, le temps constitue une épaisseur suffisante pour tout remplir à ras-bord.

L'enfant, c'est Inti, un regard sombre, dardé, ardent, regard vacillant mais toujours d'une intensité folle. Ce regard cogneur, instant, de l'enfance sans concessions. Et le corps est frêle, comme tombé du nid mais pareillement armé d'une détermination sans faille.

Nous sommes en Argentine dans les années 60. La jeune mère d'Inti, inconnue de lui et fraîchement sortie de prison, vient le cueillir à l'improviste et l'entraîne au fil d'une errance qui verra ce drôle de couple s'immerger, en Patagonie, dans des communautés hyppies ou mystiques déjantées de tous poils.

Inti s'éveille au premier jour de sa vie nouvelle, allongé sur une paillasse, cerné d'une portée de chatons nouveaux-nés, environné d'une ribambelle d'enfants qui connaissent le même sort insolite et son regard étourdi, interdit, peinant à s'ajuster, dit tout.

Le voilà contraint d'évoluer au millieu d'adultes désaxés et bien souvent défoncés, contraint de s'accommoder de la promiscuité, la crasse et la générale entropie.

imagae_salamandraMais ce qui préoccupe Inti, c'est moins cette anarchie pourtant anxiogène que la relation, ténue et violente à la fois, qu'il s'évertue à établir avec sa drôle de mère. Celle-ci apparaît tout en contraste : visage rude, taillé à coups vifs, au dessin cependant délicat , corps menu et solide à la fois, corps dont on devine qu'il a ployé et s'est marqué sous les coups reçus mais qui conserve une ligne et une allure adolescentes. De même et dans le même temps, on la découvre absolument démunie, proie d'un désarmement total. Elle se récite, comme des mantras, des raisons, argumentaires et systèmes, qui visent à conjurer sa terreur et à rationnaliser le chaos qu'elle abrite.

Cette femme qui éprouve tant de difficultés à vivre, Inti la somme, l'assigne d'un regard fusillant ou de paroles harcelantes. Il l'apostrophe par son prénom, Alba (la nomme plus rarement "maman" et cette alternance sème le trouble), l'interpelle et elle doit lui répondre. Car elle est son répondant sur terre.

Ces deux-là vont danser un envoûtant pas-de-deux. Ils vont s'apprivoiser à coups de regards furieux, de phrases cinglantes, de refus mortifiants opposés par la mère mais aussi de trêves tendres, perplexes, interogatives. Et le petit garçon aura fort à faire car dans cette odyssée invertébrée et cependant toute de chocs et de détonations, ce n'est pas lui le plus perdu des deux.

Pour parer l'incertitude, il se bâtit son propre royaume, son territoire inviolable, il s'agrippe au menues merveilles du quotidien, fait rouler comme des cailloux et chanter les signes qui lui parlent la langue magique et sûre dont il a besoin.

Un premier film chahuté tout en déflagrations, coups de freins, brusques accélérations, cadences folles et interminables étirements.

Une émouvante partition autobiographique.

Un très beau portrait de femme.

Un magnifique portrait d'enfant.

BH 05/10

"Helen : autopsie d'une disparition" de Joe Lawlor et Christine Molloy

image_helenC'est un film de brumes et de voiles qui peu à peu se défont et tombent. Une identification en forme de dépossession et de possession, une spoliation douce. C'est comme souvent, une quête en forme d'enquête, une enquête qui tourne à la quête identitaire. Helen est une adolescente d'aspect plutôt quelconque, qui est élue pour sa ressemblance présumée avec Joy, une lycéenne disparue dans des circonstances non élucidées. Helen est choisie par les enquêteurs comme corps-témoin pour reconstituer la scène de l'enlèvement supposé.

Helen est donc une doublure mais une doublure qui va s'animer et prendre de l'épaisseur au fil du film. Car, cependant que les adultes sont engagés dans la recherche de Joy , elle entreprend de se débusquer elle-même, de traquer ses propres origines. Helen est en effet une enfant abandonnée, vivant en foyer d'accueil, ignorant tout de ses géniteurs. Est-ce pour cette raison qu'elle paraît si désancrée, flottante, étonnamment diaphane et insuffisamment vertébrée ? Toujours est-il que l'intérêt du film réside moins dans la classique vampirisation de la disparue (parée, comme il se doit d'une aura charismatique) par son substitut (Helen pénètre l'intimité de Joy, est reçue par ses parents éplorés et entretient même un trouble rapport de séduction avec son amoureux) que l'émergence d'une personnalité, dans le cisèlemet d'une netteté de traits qui vient peu à peu à Helen.

image_helenGalvanisée par le rôle dont elle est investie, Helen gagne peu à peu en densité, en présence, en intensité. La fiction qu'elle incarne l'établit dans le réel, la responsabilité qu'elle assume vis-à-vis des proches de Joy éveille sa responsabilité envers elle-même. Elle prend conscience de ce qu'elle se doit pour accéder à l'existence.

De fantoche désarticulé et vacant qu'elle était au début du film, elle devient progressivement une jeune fille fermement présente et assurée de son droit d'être là. La métamorphose affecte ses gestes, ses attitudes mais aussi, pour ainsi dire, la substance même de sa chair : à la fin du film elle est presque éclatante de beauté.

Une oeuvre saisissante toute d'économie et de pudeur délicate et comme murmurée à l'oreille, qui, prenant le spectateur à rebours de ses paresseuses habitudes, fait naître un trouble hypnotique.

BH 04/10

"Amer" d'Hélène Cattet et Bruno Forzani

image_amerC'est un film de genre qui emploie les codes requis pour mieux les pulvériser. Il nous embarque sur des chemins de traverses et des voies rapides qui bousculent les clichés. Fantaisie érotico-horrifique qui emprunte à une tradition italienne, le film déploie, pour traiter les poncifs du rituel initiatique et de l'éveil de la chair, des trésors d'inventivité.

Le ton est incisif, les saillies et les clins d'oeil abondent. Jouant des ralentis et des brusques accélérations, des images étirées et des images syncopées, surfant au travers d'une esthétique chic et choc revisitée par l'auto-dérision, les deux auteurs nous proposent une drôle de balade au fil de trois âges successifs de leur héroïne. On est plongé dans des tribulations inconscientes, érotico-fantastiques et les fantasmes enfouis de la fillette puis de l'adolescente et enfin de la jeune femme sont projetés sur l'écran.

Simultanément la petite fille est confrontée à la mort de son grand-père et elle surprend ses parents en pleine scène primitive. La musique, grinçante et planante, psychédélique ad hoc, vient parfaire une atmosphère qui marie habilement la charge d'angoisse et la satire. Dans un second volet, on retrouve l'héroïne devenue adolescente lolitéenne, tous sens et charmes bourgeonnants dehors, physique provocant, mixte insolite entre Béatrice Dalle et Laetitia Casta, lèvres ultracharnues et corps de fusée. image_amerCette grenade promène son corps dégoupillé dans une robe échancrée, sur une corniche à l'aplomb de la mer scintillante, phosphorant sur le soleil, et en compagnie de sa mère, parangon de la bourgeoise arrogante et chiquissime. Mais, dès que livrée à elle-même, la gamine galvanique est entourée d'une nuée bourdonnante, assourdissante, de motards qui l'acculent. Les motos vrombissent, l'affolante môme frémit, peur et plaisir mêlés ...

Enfin, dernière section du film : la désormais jeune femme, toujours très estivale et déshabillée, livrée au souffle opportunément dévoilant de la brise, seule dans la maison vide de ses origines, se voit traquée par un homme ganté et cagoulé, se soumet et s'adonne à des pratiques délectablement terrifiques... Une fantaisie très stylisée, une variante réussie autour de l'éternel féminin aux prises avec Eros et Thanatos.

BH 03/10

"White Lightnin'" de Dominic Murphy

image_whiteCe film est fou. C'est un film de folie en même temps qu'un film sur la folie. Selon Michel Foucault, "Par le jeu du miroir comme par le silence, la folie est appelée sans répit à se juger elle-même. Mais en outre, elle est à chaque instant jugée de l'extérieur; jugée non par une conscience morale ou scientifique, mais par une sorte de tribunal invisible qui siège en permanence" et ce film en est l'éclatante démonstration. 

La vie retracée s'inspire d'une réelle existence cabossée, celle de Jesco White (lequel, désormais quinquagénaire, sévit toujours en dépit de son parcours accidenté) mais ce qui en est traduit est une trahison des plus réussies.

L'avatar de Jesco White, donc, né dans les Appalaches parmi les bouseux, est doté d'une famille chaotique, d'une histoire familiale sinistrée, houleuse mais d'un père aimant quoique fantasque et rompu à cet art très pariculier qu'est la danse des claquettes country. Il initiera son fils à cette pratique dans laquelle ce dernier s'illustrera si bien qu'il en deviendra l'une des figures emblématiques. Du moins dans ses trop rares périodes de lucidité car le gamin révéle, dès son âge le plus tendre, d'exceptionnelles dispositions pour la polytoxicomanie : dès l'âge de 6 ans, c'est un sniffeur d'essence émérite et dès cette période-là, l'enjeu consiste, pour le père, à l'arracher, par la pratique acharnée de la danse, aux séductions, aux sirènes des paradis artificiels.

image_whiteEntre deux séjours en maison de redressement ou en psychiatrie puis entre deux prestations électriques et azimuthées, notre homme soumet son corps aux traitements les plus insanes. Son corps, recel à lui seul d'une véritable démonologie. Et ces démons, loin de chercher à les conjurer, il cultive avec un zèle frénétique leurs vertus soufrées et pulvérisantes. Roi de la défonce dont aucune forme ne résiste à ses investigations, il ajoute à sa panoplie du maudit la pratique effrénée de l'automutilation.

Bien qu'il s'adonne à des rituels à teneur clairement satanique, notre zigue n'en revendique pas moins une parenté avec le Christ lui-même et plus le film avance, enchaînant les trips hallucinés, plus la ressemblance entre le modèle et l'aspirant crucifié devient saisissante. Le rockeur trash affiche en effet un corps décharné et un visage hanté de Christ parfaitement iconique.

Tout aussi saisissant est le traitement des images : syncopales, convulsives, entrecoupées d'écrans négatifs, de trous noirs aspirant toute substance vive, elles constituent une succession de vignettes épileptiques qui nous scotchent à même la conscience lépreuse du héros;

Pseudo biographie sans complaisance aucune puisque le mythe romantique du rockeur subversif mais finalement rédempté y est singulièrement mis à mal (ici, on n'assiste à rien d'autre qu'à une déchéance), ce film spasmodique à l'esthétique hautement stylisée exerce une forme de séduction trouble et hypnotique.

BH 03/10

"Louise Bourgeois : l'araignée, la maîtresse, la mandarineé" d'Amei Wallach et Marion Cajori

louise_bourgeoisLouise Bourgeois est une guerrière, une croisée. Elle l'affirme, le martèle d'emblée dans le remarquable documentaire que lui ont consacré Amei Wallach et Marion Cajori. Frappante est l'autorité naturelle qui se dégage de ce petit bout de femme. Elle déclare : "Pour être sculpteur, il faut être agressif." et aussi (en substance) : "Quand on n'arrive pas à se débarrasser du passé, on le sculpte". Le documentaire retrace classiquement le parcours de l'artiste mais il offre aussi une large part à sa parole tranchante, cinglante, sans concession, presque comminatoire par moments mais aussi à fleur de peau et d'émotion.

Louise Bourgeois est à la tête d'une oeuvre monumentale, singulière, déroutante, dérangeante et d'une rare puissance. Tous ces motifs conjugués justifient que la reconnaissance lui soit venue tardivement mais aussi qu'elle soit planétaire, universelle, incontestable.

D'une matière biographique saignante, elle tire des formes drues, percutantes, tirées à bout portant, des formes difficilement assimilables. Verre, latex, marbre, un grand nombre de matières sont convoquées pour dire une généalogie aux allures de tragédie grecque mais tout est recréé, recomposée, les sculptures ne sont pas une redite de la vie vécue, elles en sont l'au-delà symbolique, infiniment plus vaste.

De son enfance massacrée, Louise Bourgeois ne s'est jamais remise, ne veut pas se remettre, elle ne veut pas vider la querelle, elle la poursuit mais sous la forme cathartique, rédemptrice de l'oeuvre.

Voici donc la chambre des parents, lieu dramaturgique par excellence, chambre tout entière écarlate, sanglante, autel où s'accomplit le sacrifice de la mère, contrainte par le père de coexister avec sa maîtresse (la bien nommée Sadie) installée à demeure puisqu'elle est aussi et d'abord gouvernante des enfants. La chambre des enfants, elle, est rose idyllique mais il s'en dégage une atmosphère d'oppression qui prend à la gorge. La chambre des enfants est le lieu des larmes et de l'anxiété invasive, inflationnelle.

louise_bourgeoisEt puis il y a toutes les installations aux dimensions impressionnantes, aux formes anguleuses, acérées, contondantes. Et le père qui surgit partout à travers les formes phalliques déclinées à l'infini. La mère, elle, se réincarne dans la mythologie de l'artiste sous la forme surprenante d'une araignée. D'autant plus surprenante que Louise Bourgeois voue un culte à cette femme bafouée mais l'araignée figure à ses yeux l'intelligence rationnelle et l'endurance. "C'est quelqu'un qui peut beaucoup encaisser "souligne-t-elle, bousculant pour étayer ses dires, une installation qui résiste à tous les mauvais traitements et reste ferme sur ses pattes. Et elle ajoute : "J'ai pris la force, l'intelligence logique de ma mère mais hélas aussi la faiblesse de mon père : je me laisse submerger par mes émotions."

Père tortionnaire s'il en fut et qui, alors que sa fille a dépassé la quarantaine, continue de la représenter, à partir de pelures de mandarine sous la forme d'une figure dotée d'un pénis cependant qu'il martèle : "Si au moins ma fille réalisait des oeuvres de cette qualité-là, mais elle n'est de loin pas assez douée !" A l'évocation de ce camouflet, les larmes de Louise Bourgeois, 50 ans après l'incident jaillissent. Séquence poignante.

Au nombre des évocations plus anecdotiques s'inscrit le débarquement des surréalistes aux Etats-Unis (où Louise Bourgeois a passé la majeure partie de sa vie) pendant la guerre. Ce phalanstère d'artistes issus du même terreau qu'elle et qui ne demandaient qu'à l'inclure et l'adouber, elle s'en est d'emblée désolidarisée car tous ces hommes (et notamment André Breton) entraient trop en résonance avec la figure paternelle.

Louise Bourgeois, si elle est une femme meurtrie, n'est pas détruite. Elle rend coup par coup à la matière qu'elle pétrit. Sa colère a près de cent ans d'âge et elle n'est toujours pas éteinte, oui la rage est intacte et la nécessité cathartique est toujours vivace, prégnante. Mais l'artiste prend soin de malmener les matériaux plutôt que les êtres, elle a l'intelligence de déplacer le conflit, de l'amplifier jusqu'à des dimensions universelles.

Portrait d'une femme exemplaire dans toutes les acceptions du terme.

BH 12/09




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