"G."
est l'un de ces livres contondants : de quelque côté que vous le
preniez, il résiste, heurte, entaille. Livre inconfortable, il projette
le lecteur de-ci de-là, sur les bas-côtés, dans les hauteurs, dans les
fondrières et les chemins creux sans jamais lui laisser le loisir de
souffler, de trouver un semblant de répit le long d'une route au tracé
rectiligne.
Ce qui point et se développe a des allures de portrait, de fiction biographique suivant une ligne chronologique qui se déploie bien sagement, bien conformément de la naissance à la mort du sujet mais tout est d'emblée déjoué, pulvérisé même, l'auteur s'affranchit allègrement de tous les codes et normes en vigueur dans ce type d'entreprise et si entreprise biographique, c'est d'une biographie hallucinée qu'il s'agit.
Le héros de ce récit, Giovanni dit G.(rebaptisé en référence à Garibaldi à qui il est comparé), est né dans le dernier quart du XIX° siècle des amours illicites entre un négociant de Livourne et sa maîtresse anglo-américaine. Il est surtout un avatar de Don Juan et aussi une énigme, un quêteur et un guetteur immobile, un froid aventurier du sensible dont on suivra les pérégrinations au fil des turbulences qui agitent le XX° siècle commençant.
Le texte effectue des bonds, il est émaillé de syncopes temporelles, composé de quelques épisodes décisifs de cette vie singulière.
On assiste pour ainsi dire à la conception du héros et aux dissensions qui sont le lot du coupe si peu parental dont il est le fruit. Dûment abandonné par sa mère, notre héros bambin est élevé au vert, dans une ferme tenue pour un frère et une soeur, son oncle et sa tante et drôle de couple quasi incestueux.
De G., John Berger ausculte les sensations mais il le fait avec une attention maniaque, une précision quasi scientifique, il ne lâche pas l'analyse tant qu'il ne s'est pas heurté à l'indécidable si bien que certains passages sont soulevées par un souffle métaphysique et que les pages consacrées à l'enfance atteignent des pointes d'acuité tout à fait extraordinaires. L'auteur excelle par exemple à restituer l'état de perdition du jeune bâtard livré à lui-même, dénué du langage, des mots adéquats par lesquels il pourrait s'appropier le monde et cette déréliction sémantique donne lieu à des scènes poignantes où l'on voit l'enfant aux prises avec des sensations vibrantes qui lui demeurent cependant opaques, douloureusement indéchiffrables.
Tout aussi sensible et presque chamanique est le passage consacré aux premiers émois que suscite en lui sa jeune et tendre gouvernante alors qu'il n'est âgé que de cinq ans. Quant aux pages qui relatent son dépucelge, vécu comme il se doit sur un monde transgressif et avec sa tante Beatrice, elles relèvent de la scène d'anthologie.
L'empreinte de cette première étreinte demeurera indélébile et déterminante dans l'erratique quête sensuelle de G.
Sans préavis, on le retrouve adulte, à Milan, et témoin, en 1910, du premier vol de l'aviateur Chavez au dessus des Alpes. Quand tout le monde autour de lui vit suspendu aux prouesses et au tragique destin de Chavez, G., lui, ne se préoccupe que de conquérir Camille, jeune bourgeoise oisive et dûment mariée qui bovaryse à tout crin. Il ne semble pourtant pas attaché à savourer les fruits de sa victoire car, comme il le fera plus tard à Trieste et auprès de Marika, altière épouse d'un chef d'orchestre, dès la conquête assurée, il s'ingéniera à saborder l'histoire d'amour promise.
Entre Milan, Paris, Trieste et Londres, G. sillone l'Europe, il se trouve à l'épicentre des convulsions qui agitent le monde, aux confluences de remaniements décisifs, contemporain d'événements politiques majeurs mais rien ne le requiert davantage que la femme (de préférence engagée et empêchée) chez qui il se délecte à détecter les micro déflagrations que provoquent ses manoeuvres séductrices. Cette dilection revendiquée lui vaudra d'ailleurs d'être stigmatisé par ses pairs.
Car G. est un spectateur immobile, un personnage qui est agi bien plus qu'il n'agit et qui provoque, par sa force d'inertie, des bouleversements irréversibles. Il observe distraitement les révolutions politiques et, de même, il se tient, sur le chemin des femmes, à un tournant décisif de leur existence qu'il infléchit presque accidentellement, fort de toute la nonchalance et la désinvolture qui le caractérisent.
G. est une figure de la pure dépense, de la gratuité du désir sns but et ce qui le meut véritablement demeure celé.
C'est le mystère, mystère fondateur d'une personnalité impénétrable, qui est le pivot et la moteur de ce récit.
Texte inclassable en vérité et hautement déconcertant, entrelacs de réflexions personnelles, politiques, métaphysiques et de morceaux de narration pure d'une beauté renversante. Tour à tour introspectif, prospectif, lyrique et somptueusement romanesque, voici un récit d'une liberté et d'une modernité ébouriffantes.
BH 03/10
Alizé
Meurisse a encore quelque chose de la petite fille facétieuse qui saute
à cloche-pied sur la marelle de ses rêves. Elle vise le ciel mais ne
dédaigne pas les pauses, les détours, elle aime à marauder au fil de
son écriture buissonnière.
Son sens de l'observation est aiguisé et elle excelle particulièrement dans l'art d'épingler les détails insolites. Son texte est un drôle de tissage : elle entrelace les saisies sur le vif et les réflexions teintées d'adolescence sur l'amour, la dictature du paraître, la difficulté d'habiter un corps féminin...
La singularité de cet univers tient à la fantasque fraîcheur tant des observations que des réflexions, fraîcheur couplée à une authentique quête d'absolu.
La narration progresse par à-coups, au gré d'impulsions brusques et braques, d'autant plus séduisantes qu'elles sont immotivées. Alizé Meurisse nous immerge sans préavis dans ses divagations contrôlées dont les seuls dérapages sont verbaux, voulus, inventifs, parfois corrosifs et toujours bienvenus. De temps en temps intervient un narrateur masculin qui partage avec son pendant féminin un sens aigu des observations incisives.
Il y a des scènes croquées dans l'intimité bonbonnière d'un appartement, d'autres en extérieur, dans les jardins, les cafés. Des passants, des passantes sont crochetés, archétypes de l'époque ou au contraire, individus singuliers, capables du pas de côté salvateur.
Presque toujours
il est question d'amour. De l'amour en fuite, de l'amour qui ne
tient pas ses promesses, des normes sociales et des diktats culturels
qui favorisent le dynamitage, accèlèrent le processus de délitement. Ce
qui est touchant et parfois passionnant, c'est qu'on est face à une
pensée en pleine formation, une pensée qui se scrute, s'ausculte,
découvre et met en oeuvre ses propres ressources.
Dans le même temps c'est l'écriture elle-même qui s'éprouve, s'essaie, assiste à sa propre naissance. Et cette écriture-là possède une force rare : elle ne ressemble à aucune autre. Elle fourmille de trouvailles, de pépites poétiques, de fulgurances imagées, de percussions aussi inattendues qu'inusitées, de métaphores vierges, de télescopages électriques et d'associations qui font grésiller l'esprit de plaisir.
Le plaisir est manifestement ce qui préside au rapport qu'entretient Alizé Meurisse avec les mots. Il y a une très sensible volupté, une évidente jubilation dans le maniement du verbe, une relation à la fois ludique et essentielle. Un récit mené jusqu'au bout à cloche-pied, un récit jusqu'au bout bancal et qui percute, enchante, poursuit, distillant un charme à la mesure de son étrangeté.
BH 02/10
Retrouvez également l'interview d' Alizé Meurisse par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Eric
Paradisi doit aimer les défis, les marges, les états-limites du corps.
Il en fait la convaincante et troublante démonstration dans son dernier
roman "Un baiser sous X". Pour autant, s'il prise les extrêmes, il
opère en douceur. Il explore mais par touches légères, sans
appuyer, sans insister et sans prétendre à l'exhaustivité.
Il s'immisce en catimini, mais avec une belle droiture, une belle intégrité, dans un corps interdit, un corps impensable. Impensable et incompensable. Corps fantasme de plénitude que la société stigmatise, dont elle fait une déficience, une solitude qui ne peut s'apparier. Un corps doublement marqué car né sous X et d'une identité sexuelle indécidable piusqu'il est né hermaphrodite.
Le récit alterne les chapitres consacrés à cet être double, répondant à l'androgyne prénom de Camille et ceux qui relatent le parcours de sa mère, jeune adolescente paumée et camée, peut-être reconvertie, à l'âge adulte, en pop star charismatique, énigmatique et qui compenserait dans la célébrité son propre déficit d'identité.
Ces deux êtres cabossées, balafrés profond, ne vont cesser de se chercher, de s'invoquer secrètement, chacun étant la béance de l'autre, sa faille avouée ou masquée, inscrite, incrustée au plus profond de sa chair. Camille a terriblement soif de sa mère qui, elle (si c'est bien elle et le mystère ne sera pas levé), s'évertue, des années durant, à fuir son fils.
Deux trajectoires également chaotiques. Notre héros est élu par Bettina, femme généreuse est fanstasque, désireuse d'adopter mais qui balançant quant au sexe de l'enfant, trouve en Camille la forme révée de son désir duel. Le père nourricier n'apprécie guère l'initiative et s'absente très vite mais il y a déjà un autre enfant, une petite Margot qui deviendra soeur aimante et complice idéale car inconditionnellement aimante. Bettina laissera Camille libre de choisir son identité. Les premières années sont à peu près préservées. La première butée est la première passion. Celle que Camille voue à la vaporeuse petite Laura pour l'amour de qui il se veut garçon. Laura gratifiera Camille d'un baiser flambé, soufré qui lui sera une empreinte cruciale, un marquage qui le hantera à sa vie, un fléchage inaugural autour duquel se condensera sa quête érotique. Puis c'est l'adolescence et les sens douloureusement bridés car le désir ne peut s'assouvir sans qu'interviennne l'impensable dévoilement.
Dans une gare, alors qu'il
traque d'incisifs baisers
volés, Camille est débusqué par une moderne prédatrice, une photographe
en quête de beautés insolites. Camille deviendra fille et mannequin
dont la troublante androgynie s'exposera sur la place publique. Elle se
fera rebaptiser Camille Lou en hommage à la très magnétique
et
masquée Lady Loup, avatar de Mylène Farmer sous acide, star alors au
faîte de sa célébrité et dont les chansons éveillent en Camille de trop
vibrants échos... Les deux corps, devenus iconiques, soumis à la
crudité de la lumière artificielle traquent d'autant plus éperdument
l'étincelle d'authenticité et la trace perdue des origines. Interdite
d'amour parce qu'elle s'auto-censure, Camille se projette jusqu'au
vertige en lady Loup en qui elle se réinvente et s'amplifie.
Roman des corps meurtris et des vies mutilées parce que riches de trop de possibilités, "Un baiser sous X" explore avec une rare délicatesse, les états et les métamorphoses des corps extrêmes, des corps empêchés et des âmes brûlées par la soif d'absolu.
C'est aussi une radioscopie des tourbillonnaires griseries contemporaines, des âmes sous influence, des corps soumis à la dictature de l'image.
Irrigué par un romantisme assumé, le texte évolue par salves et par saccades, dans une langue sèche, presque râpeuse et le contraste entre l'acuité des phrases et la tendresse du propos fait merveille.
BH 02/10
Retrouvez également l'interview d' Eric Paradisi par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Jose
Luis Peixoto est un acrobate hors pair et aussi un écrivain d'une
infinie sensibilité. Que les deux se trouvent rassemblés en un même
être, la virtuosité et l'aptitude à restituer des émotions vibrantes,
est une chose si rare qu'elle mérite d'être mentionnée. Si Jose Luis
Peixoto brouille les pistes, s'il joue avec la chronologie et va
jusqu'à confondre les identités, ce n'est pas seulement pour éprouver
ses dons de créateur surdoué mais pour mieux faire jaillir l'émotion
brute.
Nous nous trouvons à Lisbonne au tout début du XXème siècle. Deux voix, successivement, alternativement, nous guident dans le dédale des sensations buissonnières, arborescentes. Deux voix, la voix du père, la voix du fils auxquelles s'adjoindra, sur la fin, celle du petit-fils. Trois générations : on pourrait presque se croire dans une très familiale saga sauf qu'on est bien plus dans le poétique que dans l'épique et que la narration n'a rien de classique.
Tout commence par la fin, c'est-à-dire par la mort. La première des voix qui s'élève, celle du père, nous parvient post-mortem. L'homme est mort mais sa conscience, avisée et comme affûtée, est très agissante : depuis son no man's land, il observe les survivants, les membres de sa famille, et il commente. A l'examen du présent se mêle, s'agrège, dans un ordre tout à fait arbitraire des bribes de souvenirs et des pans entiers de passé exhumé. Ainsi, les scènes se succèdent dans une chronologie bousculée, une chronologie anarchique qu'il appartient au lecteur d'éventuellement rétablir. Eventuellement car le tissage subtil et complexe qui se tresse et secrètement se trame au fil du texte se préoccupe bien plus des parfums, des perceptions de toute nature et des sentiments submergeants que de l'ordre chronologique.
Au tiers du texte, le pèere passe la main, il est relayé par son fils cadet, Franscico, lequel parle aussi depuis sa mort et entrelace aux souvenirs sensoriels, kilomètre par kilomètre, la course haletée du marathon de Stockholm qu'il effectua en 1912, marathon qui causa sa mort par épuisement et dont il consigne, à vif, à bout de souffle, dans un présent contracté, affolé et syncopal, la manière dont il modifie son corps et affecte son esprit.
Au fil des évocations qui se télescopen et se catapultent, apparaisent ceux et celles qui ont fait la matière de ces vies en allées. Il y a les amoureuses d'abord, créatures vaporeuses, sublimes et sublimées parce qu'intouchables mais devenues bientôt épouses ternies et délaissées voire bafouées. Et puis les frères et soeurs et enfin les enfants, neveux et nièces et, dans le cas du père, les petits-enfants.
Il y a Maria et Marta, soeurs de Franscico. Maria, intoxiquée depuis sa prime adolescence par les romans d'amour dont elle se perfuse et qui tombera sous le joug d'un mari insignifiant lequel cependant la malmène et la violente. Marta en apparence plus ferme, moins friable mais que son mari trompe sans vergogne et dont le corps enflera à mesure que se multiplieront les frasques de l'époux. Et puis il y a le frère, Simao qui, tout comme l'oncle du père est borgne car Franscico lui a, par inadvertance, crevé un oeil lorsqu'il était âgé de quatre ans et le jeune marathonien porte, depuis, silencieusement cette croix. Heureusement il y a aussi les enfants de Marta et Maria, frêles silhouettes, elfes graciles, farfadets facétieux porteurs d'insouciance et de joie, créatures mercurielles dont les rires et les jeux crépitent entre les pages.
Le "cimetière des pianos" est un point nodal dans la vie des personnages, lieu dramaturgique qui revêt des dimensions mythologiques et où se nouent et se dénouent des destins, où éclatent des scènes brûlantes ou tragiques.
D'une voix à l'autre, d'un récit à l'autre, les jeux d'écho se multiplient jusqu'au vertige. Les frontières se font indécises, les temporalités et les personnalités en viennent presque à se confondre.
Ce renvoi perpétuel de l'un à l'autre fascine et la langue fait le reste : aérienne, poreuse et parfois toute de saccades épileptiques, elle est d'une rare force évocatoire, elle irrigue le texte d'une poésie vibrante autant qu'envoûtante. L'écriture est d'une grâce féerique, zébrée de non-dits, d'ellipses déchirantes.
Et rarement l'enfance a été évoquée avec autant de justesse et de sensibilité : comme si l'auteur n'avait pas débranché ses antennes de ce territoires-là. Les scènes qui se succèdent sont souvent quotidiennes et paraissent parfois sans impact, immédiat, essentiel mais elles charrient toute la matière dont est pétrie l'existence et chaque fois saisissent par l'incroyable finesse de l'approche.
Un texte nervuré à l'extrême, un texte écorché, à fleur de larmes enfouies et de rires inhumés. Boulversant.
BH 02/10
Céline
Curiol nous entraîne dans un voyage sonore. A la rencontre de New-York,
appréhendée à travers les voix et les rumeurs qui s'y déploient.
Deux femmes, une ville. Deux femmes à l'aube du nouveau millénaire, à un tournant de leur vie personnnelle, amoureuse, une ville, New-York. Deux femmes sans connexions apparentes, inconnues l'une de l'autre et que seule rassemble la ville qu'elles investissent le temps d'un week-end, celui du 4 juillet, le temps nécessaire pour s'ausculter et déterminer l'orientation qu'elles vont imprimer à leur existence.
La ville bruit, mugit, rugit et accompagne de ses clameurs les interrogations intimes.
Au départ, tout est mêlé comme dans les eaux de la Genèse : voix, histoires, temporalités, rien n'émerge clairement, aucune silhouette ne saille distinctement.
Milena est la première à apparaître, la première dont les traits se dégagent. Française d'origine, mariée depuis dix ans, tant par commodité que par amour, à Peter, un américain de facture classique, elle est aussi un écrivain suspendu, en mal de confiance et de matière. Non pas que la matière à traiter lui fasse défaut mais elle est entièrement requise par l'office de vivre, par la vie immédiate, instante.
Elena surgit plus tard et sous une forme plus confuse. Ses angles sont moins vifs, sa personnalité moins dessinée. Elle est, avant toute chose, l'épouse de Martin, un homme brillant que son emploi prestigieux amène à fréquemment se déplacer.
Ces deux femmes vivent depuis longtemps dans une douleur sourde, informulée qui, tout à coup, les digues du non-dit étant rompues, va trouver un mode d'expression.
Au début du texte et assez longtemps, l'auteur nous égare délibérément. Le récit progresse par à-coups, embardées et volte-face labyrinthiques. On passe sans crier gare de la première à la troisième personne, du monolgue intérieur au récit distancié et cela sans que soient à jamais précisées, marquées, l'identité et la vie explorées. A cela s'ajoute une nouvelle source d'énigmes : des lettres très amoureuses qui émaillent le texte, signées de l'initiale M. et émanant indifféremment, alternativement, d'un auteur masculin ou féminin.
Des arabesques se déploient qui nous déroutent et nous envoûtent.
Elena et Milena, revisitent des états émotionnels qu'elles ont traversées au cours des dix dernières années. Restituant des scènes quotidiennes et emblématiques avec un luxe de détails souvent crucifiants, elles interrogent le processus de désagrégation qui a mené à l'actuelle faillite de leur vie amoureuse.
Les trajectoires paraissent antipodiques car Milena s'est progressivement détachée de Peter, s'accordant même la bagatelle d'une liaison avec un écrivain prestigieux tandis qu'Elena se cramponnait à un Martin de plus en plus évanescent et dont l'opacité la convainc qu'il s'est mis à aimer ailleurs. Autant Milena se dresse, résolue et percutante, apparemment maîtresse d'elle-même et de sa vie, autant Elena se dessine fragile, dépendante, proie de ses incertitudes et de ses angoisses lesquelles culminent dans des attaques de panique qui la foudroient. Mais les deux femmes se rejoignent dans l'ombre portée de l'amour qui s'en va, du duo qui se délite. Et Milena, qui paraissait si assurée, s'effrite dans les doutes qui la poignent et qui corrodent aussi bien l'amour que la force créatrice toujours en fuite.
Portraits croisés et récit d'une double odyssée intérieure, le texte va fouiller les zones d'inconfort que recèle nos vies et c'est à une saignante mise à nu qu'on a à faire. Il est question, dans les deux cas, de se réapproprier une identité menacée, de restaurer une intégrité malmenée.
Récit de combat, mais récit sur le fil, sur le tranchant d'une quête sans réponse univoque, "Exil intermédiaire" nous aspire dans sa spirale interrogative et la beauté du texte réside autant dans ce qui est pointé avec une lucidité acérée que dans ce qui demeure secret et in connaissable. C'est l'une des choses précieuses que Céline Curiol nous réapprend : les trouées, les échappées belles recèlent autant de sens que les développements explicites.
BH 01/10
Brina
Svit s'est lancée dans une étrange entreprise dont elle explique la
genèse complexe, semée de tribulations, agitée de moult convulsions
morales.
Il paraîtrait que (si toutefois nous sommes suffisamment centrés et équipés pour) nous allons toujours vers ce qui nous fait le plus peur. Question d'intensité mais aussi de sens à imprimer à notre terrestre trajectoire, rapport aussi au nécessaire dépassement. C'est donc parce qu'elle croyait redouter au-delà de tout la rupture que Brina Svit s'est attachée et attaquée à ce motif dont elle décline les différentes figures explorant les configurations qu'elle a revêtues dans sa propre vie. Voici donc, selon Brina Svit la rupture amicale, familiale, mais aussi bien sûr (et au premier chef) linguistique puisque notre auteur écrit dans une langue qui ne lui est pas originaire, maternelle. La rupture amoureuse, elle, fera l'objet d'un traitement particulier puisqu'elle est abordée sur le mode de la fiction.
On a droit, d'abord, dans un long passage introductif, aux doutes qui étreignent notre écrivain avant qu'elle ne se collette avec son projet devenu sujet. Elle balance, hésite : ne ferait-elle pas mieux de célébrer la tendresse ainsi qu'on le lui a conseillé ? Mais la tendresse étant sa pente naturelle, il faut qu'elle s'en détourne pour avancer. Elle s'entretient avec son éditeur (Richard Millet, croqué à traits vifs, tendrement ironiques et qui apparaît plus vrai que nature). Toutes ces tribulations inaugurales, préambuliques, qui nous font pénétrer aussi bien dans less arcanes de la création que dans l'intimité de l'auteur nous rendent cette dernière présente et attachante.
Elle ambitionne, pour ce présent ouvrage, d'expérimenter une forme nouvelle : les fragments, la narration éclatée. Elle va ainsi explorer, entrelaçant les motifs, non seulement les figures que revêt la rupture dans la vie mais aussi la manière dont ces ruptures résonnent en elle, l'avivent, l'obligent à se déloger de ses ornières.
Il est donc question de son rapport fondamental, fondateur, à la langue, du passage de la langue maternelle à la langue d'adoption, la langue originelle étant répudiée au profit de la langue élue, le français dont la maîtrise encore imparfaite lui interdit toute virtuosité mais l'oblige, en revanche, à se tenir près de l'os, du noyau des choses. Et la contrainte se mue en exaltante exigence.
De même la rupture ou du moins les rapports conflictuels avec une mère acrimonieuse et tracassière ouvrent finalement sur une étrange douceur, une acceptation apaisée de l'autre.
A travers ces entrecroisements apparaît aussi la figure d'Elisabeth Barillé, romancière (sous la houlette, la gouverne du sieur Richard Millet elle aussi) et anciennement amie de Brina Svit. La rupture amicale, douce est finement traitée, l'investigation met en lumière tout ce que la proximité entre deux femmes écrivains peut receler de fiel jaloux, de rivalité embusquée, d'amertume lissée. Pourtant, là aussi, l'avenir reste ouvert, une chance est offerte à la relation rénovée, refondée, vécue en clairvoyance, en pleine conscience de ses ramifications vénéneuses.
Et il y a les messages goguenards et savoureux qui émaillent le texte et émanent de l'ami-amant virtuel Gil Courtemanche. Ce facétieux et vibrionnant auteur québécois bombarde Brina Svit de messages pleins de verve et de propositions déshonnêtes (le québécois flirte outrageusement avec notre narratrice, c'est dans un flirt brûlant qu'il l'entraîne). On ne sait ce qui prime de la séduction littéraire ou de la séduction amoureuse. Qoiqu'il en soit, la relation est vécue sur un mode ludique, joyeusement provocateur et Gil Courtemanche y brille de tous ses feux de ludion, de trublion, de zébulon inspiré jusqu'au jour où il propose à Brina Svit un rendez-vous torride à l'hôtel, rendez-vous qui serait suivi, dans l'instant, d'une rupture définitive.
Cette invitation semble coïncider, pour Gil Courtemanche, avec une rupture amoureuse réelle et vécue, pour le coup, sur un mode tragique. Dès lors, pointent des accents poignants et les messages du québécois s'imprègnent d'une mélancolie, d'une gravité inaccoutumées et touchantes.
La rupture amoureuse, narrée sur le mode fictif, constitue la partie la plus faible du texte, la présence de l'auteur y étant beaucoup moins prégnante.
Une exploration sensible, singulière, passionnée dans laquelle l'auteur s'engage de tout son être.
Où l'on constate que la rupture peut être un dénouement dans la double acception du terme...
BH 12/09
Retrouvez également l'interview de Brina Svit par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Gombrowicz
est un prestidigitateur qui nous balade dans les bois sombres, dans la
forêt touffue de ses fantastiques et fantasmagoriques divagations.
Cette fois, il s'attaque au chapitre de l'érotisme qu'il s'attache à
renouveler et il y réussit au-delà de toute espérance : il va si loin
dans l'insolite, dans le dépaysement que la déroute est aussi totale
qu'est complet l'enchantement. Car il invente des chemins et des
cheminements qu'on ne savait pas pouvoir emprunter. Et il égare, avec
une évidente délectation, les processus et les procédés ordinaires. Tout
d'abord, Gombrowicz l'espiègle, le joueur, se met en scène lui-même ou
un alter ego plus caustique que nature et affublé de son patronyme. Il
se décrit, débarquant, sans ambages ni egards, désinvolte et dégagé,
flanqué de son acolyte Frédéric, chez Hippolyte, bourgeois dans toute
sa médiocre splendeur et possesseur, à la campagne, d'une vaste demeure
entourée d'un parc. Dès
lors, les deux acolytes, sans aucunement se concerter mais mus par une
impulsion identique, ourdissent leur plan. Il s'agit de précipiter
Hénia et Karol l'un contre l'autre, de faire en sorte que le duo
amical, tout d'innocuité, se mue en un irradiant et subversif tandem
amoureux. Subversif car un obstacle se dresse, et de taille : il se
trouve que la capricante Hénia est fiancée, promise par ses amidonnés
parents à un homme "fait", un notable qui répond au nom d'Albert et
séjourne lui aussi dans la propriété. Cela
dit, pour nos héros, l'enjeu va bien au-delà d'une manoeuvre
vaudevillesque. Il s'agit d'arracher l'amour à la corruption, de le
rendre à la fraîcheur, à la beauté édénique de l'adolescence. Et, ce
qui se développe au fil du texte, c'est une esthétique doublée d'une
éthique très particulière, propre à Gombrowicz : l'âge adulte est la
lie, la déchéance de l'être humain, seule vaut la jeunesse et
l'immaturité est la cime. Du
reste Frédéric et le narrateur ne se plaisent pas entre eux, chacun
étant le miroir de la décrépitude de l'autre. Quant à leurs hôtes, ils
leur inspirent la plus vive répugnance, eux qui barbotent en toute
insouscience dans la fange, installés qu'ils sont dans le bourbier de
l'âge adulte. Ce n'est qu'au contact de Karol et d'Hénia que nos deux
Machiavel quittent le territoire de la momification et reprennent vie.
Et donc, pour que leur règne, pour que le règne de la dive jeunesse
arrive, il faut absolument provoquer la fusion de ces deux-là. Surgit
alors un autre fleuron de cette glorieuse et convoitée jeunesse en la
personne de Skuziak, un jeune miséreux qui'assassine (semble-t-il
accidentellement) l'auguste mère (seule adulte qui trouve grâce aux
yeux du narrateur) d'Albert. Ce drame est une aubaine aux yeux de
Gombrowicz (le réel et l'avatar) : en effet, selon lui, l'érotisme ne
peut éclore parfaitement que sur fond de complicité criminelle. Le
jeune Skuziak sera donc séquestré, officiellement dans l'attente d'un
jugement et parce qu'il est comptable de son crime mais il constitue en
réalité, pour nos compères, un potentiel coorosif inespéré qu'ils
entendent employer au mieux... L'âge adulte, âge déchu et dégradé n'a
jamais été décrié avec tant de mordant, tant d'incisive ardeur et une
si folle inventivité puisque l'antidote à cette dépravation ne se
trouve que dans l'infraction au tout premier commandement... Tout
cela grinçant en diable, déroutant à souhait et tout à fait
fascinant... C'est féroce, irrévérencieux, glaçant, jubilatoire, inouï. Une
singularité absolue, une approche de l'érotisme et une célébration de
l'âge "tendre" sans équivalent... 12/09"La pornographie" de Witold
Gombrowicz
Frédéric
est un individu louche, une sorte de jumeau astral, spirituel, de
l'avatar de Gombrowicz. Ensemble ils se meuvent, immergés dans cette
villégiature improvisée et en compagnie d'Hippolyte le brave et son
évanescente épouse, dans un ennui torpide et dissolvant. Il n'y a là
rien qui puisse les aimanter. Par bonheur, ledit Hyppolyte, par trop
inoffensif et la fleur de serre qui lui tient lieu de femme ont
procréé. Hénia, adolescente tout juste éclose et qui présente aux yeux
des compères un intéressant potentiel vénéneux. Cependant, seule, Hénia
est sans promesse, sans horizon, elle ne vaut qu'alliée, appariée à
Karol, son ami d'enfance lequel produit immédiatement sur le narrateur
une commotion émotive d'une rare acuité. Et il perçoit, sur le visage,
dans les yeux de Frédéric et onde sismique à l'appui, que la collusion
des deux jeunes gens occassionne chez lui une épiphanie analogue.
Ce
qu'on entend s'égale d'abord presque au silence. Un silence
soudain zébré de vives lacérations. Des silhouettes floues, indécises
se dessinent peu à peu, fines, légères, qui peinent à prendre corps.
Fragments émergés, surgis bruts d'une mémoire fracturée, réminiscences
transpersonnelles qui se jouent des frontières du temps et des corps. Deux
générations de femmes, vies lovées, recueillies les unes dans les
autres. Vies qui résonnent, se répercutent les unes dans les autres.
Deux fois deux enfances pétries de cauchemars, les unes directement,
les autres par réfraction. Mona et Luisa, d'abord, en Argentine, Katia
et Lisa ensuite, en France. La
réalité cauchemardesque, diurne des unes, se réverbère dans les
cauchemars nocturnes et les paniques apparamment irraisonnées des
autres. Il y a un entrelacement inextricable entre passé et présent,
entre les générations entrechoquées, femmes et filles soumises à des
chocs d'une violence inouïe, les unes par impact direct, les autres par
effet retour. Il
est questionde terreur et de tortures, invasives, qui remontent, comme
des eaux, irrépressibles dans le corps. Le corps des enfants est le
réceptacle, la chambre d'écho impuissante mais sonore des horreurs
subies par les parents. Longtemps pourtant, les petites filles, les
adolescentes ne savent pas pourquoi, ni de quoi elles souffrent. Katia
ignore pourquoi la terreur cogne à ses tempes et dans ses veines de
même que Lisa ne comprend pas pourquoi elle est talonnée par ce besoin
de fuite impérative. Elles
savent uniquement que Mona et Alberto, leurs parents, ont fui
l'Argentine sinistrée pour gagner la France. Mais Mona sait que sa
mémoire défaille, que l'oubli déferlant va bientôt tout recouvrir et
elle se hâte alors, tâchant de transmettre, de verbaliser l'indicible
héritage. C'est
un livre sur les flux aveugles de la mémoire, sur le trajet cellulaire
de la souffrance qui traverse, transperce les parois temporelles et
corporelles. Tout transpire et se communique par capillarité. On
ne peut pas dire que le récit soit elliptique : il est troué de
partout. Ce sont de fines grappes, de minces cordages et colliers de
mots qui émergent de l'abîme, qui encadrent le silence et l'horreur
inscrutables. Les
parents ont été brisés, les filles sont démantelées mais les mots, peu
à peu, pansent et recousent ce qui peut l'être. Ophélie
Jaësan explore, avec une délicatesse et un doigté infinis, ce mystère :
la façon dont la douleur transite de corps en corps, la façon dont les
mots viennent au corps et montent aux lèvres de ceux qui furent si
longtemps bâillonnés. Un
livre précieux. BH
12/09 Cela,
qui émerge, se passe en Argentine au début du XX° siècle mais cela
pourrait se produire à peu près n'importe quand et sous n'importe
quelles latitudes tant ce qui importe ce n'est pas l'inscription dans
le temps et dans l'espace mais l'essence même de l'enfance que Norah
Lange ressuscite avec une éblouissante maestria doublée d'une économie
de moyens impressionnante. Et ce qui saisit, c'est que chaque page est
d'une portée universelle et cependant le regard qui sévit est d'une
singularité totale, d'une singularité telle qu'on prend conscience de
n'avoir jamais rien lu d'équivalent auparavant. Le
texte est composé de brèves séquences, découpes lapidaires, mémoire
lamellisée. On entre abruptement, comme dans un bain d'eau froide, dans
une scène restituée avec une précision implacable. La plupart du temps
la narration débute par un "Elle" (plus rarement "il") indéfini dont
l'identité se précise ou non à mesure que la scène se déroule, que le
portrait se déploie ou se cisèle. Bien sûr, il est question des
proches, des très proches de Norah : sa mère, son père, ses cinq
soeurs, son unique frère mais aussi les gouvernantes, les bonnes, les
voisins... Peu à peu, les spécificités de chaque soeur se dégagent et
saillent : il y a Irène, l'aînée, l'éclatante, la radieuse, la
souveraine irréprochable qui aimante et impressionne, il y a Martha, la
frondeuse, l'enragée, l'alternative, puis Georgina la douce, la
vaporeuse, la fragile, si méticuleuse et Esthercita la prématurément
disparue et enfin Susanna, si proche de la narratrice qu'elle ne se
distingue quasiment pas d'elle. Il y a, certes, une progression
temporelle linéaire et il y a aussi la classique évocation des
événements marquants, des drames fondateurs : l'enfance insouciante à
Mendoza jusqu'à la mort du père qui motive une autre fracture, à savoir
le déménagement, l'installation à Buenos Aires, très rapidement suivie
de cette secone tragédie que fut le décès précoce de la benjamine des
soeurs. En
dehors de ces grandes lignes bien rectilignes, Norah Lange ne sacrifie
aucunement aux codes de la narration conforme. L'enfance, pour elle, ce
sont surtout des sentations et c'est la perception des visages aimés,
des êtres chers mais perçus sous un angle tel qu'ils portent la
signature inaliénable de l'artiste et ne paraissent probablement
familiers qu'à elle seule. Tant son regard prélève dans le réel des
fractions insolites, du pur inattendu. Il
y a par exemple beaucoup de place accordée aux très fréquents et très
obsessionnels rites conjuratoires et propriatoires, une attention
extrême portée aux jeux d'ombre et de lumière et à tout ce qui, de
manière générale, relève du visuel. Il est question aussi des sons qui
acquièrent une valeur hypnotique et suscitent terreur ou envoûtement.
Et puis on assiste à toutes les tractations et négociations auxquelles
l'enfant se livre, accomodements intimes pour rendre le monde pliable
et le réel habitable. Il
y a aussi des pensées tout à fait spécifiques que la jeune Norah
nourrit, devenues talismaniques et ne souffrant aucune remise
en
cause. Elle est par exemple convaincue que le degré de féminité se
mesure au degré de faiblesse, de fragilité, à l'aptitude à s'alanguir,
se décolorer, s'évanouir voire s'évaporer. Ou
alors il y a le rapport précocement passionnel au langage, aux mots qui
la fascinent d'abord et exclusivement dans leur aspect purement
typographique. Puis qui à l'adolescence, deviennent mantras martelés et
offensifs, force de frappe, arme de destruction massive. Tout cela est
écrit au cordeau, ciselé dans une langue suprêment sèche, tendue,
acérée, qui claque comme un coup de fouet. Une
vraie rareté. Un poème de givre.. BH
11/09 Il
nous balade dans le bassin d'Arcachon et sur la surface moirée,
miroitante d'une mer redoutable. L'intrigue avouée, "visible", parait
plus que rectiligne. Mais peu à peu, on découvre des strates, des
ramifications, des sédiments enfouis qui lancinent l'esprit et le
lancent sur d'innombrables pistes d'interprétation. L'écritutre
elle-même procède par coups de sonde, par interrogations ouvertes, elle
se déploie sous forme de quête et d'enquête. C'est
l'histoire de deux frères, Bertrand et Philippe Feltram qui,
accompagnés de Sylvie, la jeune femme de Bertrand se replient, pour
cause de banqueroute, dans la maison familiale. C'est l'été, Bertrand
passe ses journées reclus à faire ses comptes, à tenter de rétablir sa
fortune enfuie cependant que Sylvie rissole sur la plage, nage, lit des
romans policiers et que Philippe guette les vagues pour s'illustrer sur
sa planche on se cloître au grenier, où il farfouille, exhumant des
reliques, débusquant on ne sait quoi. Assez vite, on apprend que
Philippe est un vague cousin, fantasque, de Bertrand et non pas son
frère mais qu'il est traité comme tel depuis des décennies pour réparer
le tort causé par le grand-père Feltram à sa défunte première femme et
à la branche issue d'elle et, depuis, bafouée. Et tout se révèle
progressivment ainsi, à double fond, crypté. Les
jours s'égrènent et la mer mue avec l'allongement des ombres, la chute
et la décapitation de l'été. Car ce roman est peut-être avant tout
celui de la mer et des rapports infectés qu'elle entretient avec les
Feltram. Il court en effet sur eux des rumeurs étirées jusqu'à revêtir
l'ampleur d'une légende, rumeurs complaisamment colportées par la
commérante épouse du médecin. Il est dit et c'est élevé au rang
d'axiome, que les Feltram sont mauvais nageurs, qu'ils ne sont pas
solubles dans l'élément marin, pas compatibles avec une mer qui les
vomit ou les engloutit. La notion de malédiction rôde et il est
question de secrets de famille et, à nouveau de Louise, la première
femme du grand-père Feltram, morte noyée dans de troubles circonstances. La
mer est perfide, la mer est traîtraisse et elle est redoutable pour
ceux qui, tels les Feltram entretiennent un rapport litigieux avec
elle. Bertrand est ombrageux, taciture et tourmenté, Philippe est plus
léger, plus volatil mais ils sont marqués du même sceau. Les
apparences se craquellent, les fantômes surgissent, se surimpriment aux
vivants s'avèrent receleurs de vies fantômales, fantastiques,
insoupçonnées. Sylvie,
la blonde, belle, énigmatique et solitaire épouse dévoreuse de romans
(policiers) est plus et autre qu'on ne croit. Philippe, convaincu de
vol par son frère et dès lors proscrit, se précipite du haut de la
falaise et est tenu pour mort. Il "ressuscite" pourtant miraculeusement
et, absous d'une faute qu'il n'avait pas commise, entreprend une
seconde vie qui est pour ainsi dire une vie parallèle. Survient
un étrange personnage commis à la garde et à la promenade du chien et
qui se fait appeler Bel... Zébuth... Très vite son rôle va largement
excèder ses fonctions officielles. Bertrand,
irrésistiblement happé par une mélancolie qui tourne à la manie et
prend des tours insanes, est de plus en plus absent, au propre comme au
figuré. Sylvie et Philippe se rapprochent dangeureusement. Ainsi, au
fil des mois, la mer orchestre son indéchiffrable ballet. Il
y a des manoeuvres toutes vénales qui voisinent avec des phénomènes
quasi surnaturels. Des réseaux, des ramifications innombrables
apparaissent, des faisceaux de sens multiples se font jour. On est à la
croisée du fantastique, du roman policier, égaré quelque part entre la
quête et l'enquête. Mais ce qui, plus que tout surprend, requiert,
intrigue et déroute, c'est le traitement , le regard, l'approche qui
sont d'une singularité absolue. Les
personnages (surtout Sylvie et Philippe) sont des surfaces lisses qui
semblent réverbérer l'énigme de la mer. On ne sait presque rien de ce
qui les meut sauf quand il prend au narrateur la fantaisie de procéder
à une incursion dans leur âme opaque. Car ce dernier est un personnage
à part entière, observateur actif du drame. Tantôt il pénètre les
pensées des protagonistes et tantôt il nous apprend qu'on n'en peut
rien savoir. L'écriture
est plate, neutre, concise et sans saillie aucune, inquiétante comme
une mer faussement étale. On est face à une véritable création, un
récit qui ne ressemble à aucun autre, une expérience littéraire. BH
11/09 Dès
les premiers mots de Bobin, tous les autres livres semblent caducs,
tous les autres livres tombent en désuétude et en poussière. On a
subitement le sentiment, très rare avec un livre, de rentrer au pays,
de revenir chez soi, d'être délivré de l'exil et de l'égarement dans
lesquels tous les autres livres nous plongent. C'est
que Bobin nous parle depuis ce qu'il nomme "le tambour du coeur", il
nous parle dans la pulsation de la vie essentielle, fondatrice, il ne
craint pas d'aborder ce pays que les autres négligent de voir et
répugnent à visiter, ce territoire sacré et déserté : l'âme. On
n'est pas, pour autant, face à ce que ses détracteurs ont cru bon de
stigmatiser, à savoir une parole mièvre et exagérément suave. Non, la
parole est vive, aiguisée, elle brûle comme es arêtes de diamant taillé
sur le tranchant de l'adversité. C'est
une parole qui bat et bout, qui avive et éveille, qui fustige toute
médiocrité et confond sans merci toute forme de facilité. Bobin
nous parle depuis un lieu dont rares sont les hôtes et dans les
escarpements duquel la plupart renoncent à s'aventurer. Il
nous parle et ce qu'on entend, c'est l'exactitude, c'est que sa parole
n'a rien de falsifié, chaque mot tombe comme le pesant exact de son âme
jetée sur la balance. Car
on n'est pas dans le lénifiant ni dans l'angélisme. On est dans la
croisade de l'impossible, dans l'étreinte et la folie de l'absolu, on
est avec le Christ qui porte le glaive. Christian
Bobin écrit à part, à côté, il est dans le lointain et au plus proche,
loin de tout ce qui perd et disqualifie les autres, loin de tout
artifice, de toute virtuosité, afféterie, forfanterie et au plus proche
de la source du sang, de la sève vitale. Il
écrit comme on crie mais c'est un cri tellement traversé de douceur et
de bonté qu'il déchire toutes les fibres de l'être. A
lire Bobin, on reprend souffle, on retrouve la source démurée car cet
homme restaure à l'aventure de vivre sa saveur, sa grandeur et son sens
plénier. A
le lire, on peut continuer à croire que la lumière existe et on sait,
en tout cas, qu'elle rayonne dans ces pages. BH
11/09 A
écouter également l'entretien entre Bénédicte Heim et Antoine de
Kerversau à propos des livres de Christian Bobin "Ressusciter" et "La
lumière du monde" sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. Voici
un trio familial bien policé, bien sanglé dans ses certitudes
bourgeoises bien-pensantes. Il y a Samuel, le père, Lise la mère et
Nina, l'unique fille adolescente âgée de 14 ans. Les parents se sont
mis en tête, pour redorer leur blason moral, de pratiquer une sorte de
parrainage de proximité : ils s'occupent depuis quelques mois de
Sabine, adolescente elle aussi et "issue d'un quartier défavorisé".
Jusqu'à présent, les bonnes oeuvres ou le geste humanitaire se résumait
à quelques après-midi, excursions pédagogiques visant à extraire Sabine
de son milieu délétère. Mais voilà que ça se corse : dans un grand élan
donateur, le couple prental a décidé de se charger de la petite
déshéritée durant le temps des grandes vacances. Ils l'embarquent sur
le lieu de villégiature arguant que (en plus de soulager leur
conscience et rehausser leur image intime), Sabine fera une compagne
idéale pour Nina, rompant de fait sa trop grande solitude. Sabine
est cependant traitée par Lise et Samuel comme un animal d'une race
indéterminée, potentiellement dangereux et qu'il faut manipuler avec
les plus extrêmes précautions. La
collusion avec Nina semble se faire d'emblée, sans heurt apparent.
Pourtant la disparité, l'hétérogénéité est perceptible, pointée en
amont déjà à travers le choix des prénoms : Nina a quelque
chose
de raffiné, d'un bibelot précieux, Sabine est assené sans recherche et
trahit le manque d'imagination, l'extraction modeste. Peu
à peu, la proximité forcée de Sabine va changer la donne, modifier son
rapport au monde, à ses parents, à elle-même, à tout ce qui réagissait
et régulait son univers sécurisé et barbelé. Conformément
aux poncifs qu'elle est censée incarner, Sabine est rude, brute,
frontale, butée, un brin vulgaire. Peut-être aussi cynique et perfide.
Mais on ne peut la réduire à ce cliché ambulant. Elle a aussi
d'étranges accès de délicatesse, de courtoisie, de silence, elle semble
se fondre sans friction dans la routine familiale. Les
glissements, les variations et chutes atmosphériques se produisent
d'abord de façon imperceptible. Puis les chocs interviennent moins
graduellement, les percussions frappent de manière moins espacée. Sabine
initie Nina aux traditionnels jeux adolescents : prise de possession de
son propre corps, séduction etc... mais chaque fois il se glisse dans
cet apprentissage un élèment cruel propice au basculement, quelque
chose d'indiscernable, empreint d'un parfum vénéneux... Dans
le même temps, Lise et Samuel (surtout Samuel, opiniâtredans sa
suspicion) s'avisent qu'ils ne savent rien de Sabine, qu'elle leur
échappe intégralement et que tout leur bel édifice idéaliste repose
peut-être sur un leurre... La
dernière partie est la plus surprenante qui se déploie presque en
lisière du fantastique et où l'on apprend que le péril ne réside
peut-être pas dans le périmètre où l'on croyait pouvoir le circonscrire. Entre
prédateurs et proie la roue tourne, la tendance s'inverse, la frontière
devient étrangement floue. L'intrigue tourne à la fable et pointe les
dangers de la tentation sécuritaire. Sismographe
des détraquements infimes qui procède par éraflures, par coups de
pointe incisive, voici le récit d'une altération générale, d'une
contagion dont l'ampleur et l'impact dépassent ceux qui la générent.
C'est aussi le récit de l'inquiétante étrangeté, de l'altérité
inassimilable. Un
roman étonnamment maîtrisé qui distille un constant malaise et une
persistante force d'envoûtement. BH
11/09 Retrouvez
également l'interview d' Hélène
Gaudy par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. Sauf
que c'est fautif parce que cela n'épuise de loin pas la substance du
texte. Sauf que cela ne résume pas le texte qui, d'ailleurs, ne se
résume pas. Il
est question de rupture, donc, et de lente recomposition. Si ce n'est
que le renouement avec la campagne s'effectue d'abord aussi sous le
signe de la rupture, dans le sentiment de la perte et le fracas d'une
solitude hantée. Car
Milo est étranger chez lui et rien ne lui est moins familier que cette
maison de famille qu'il réinvestit. Maison du reste en piteux état
qu'il va s'employer à rendre moins délabrée. La réfection extérieure,
tangible, s'accompagne d'un vaste chantier intérieur : Milo rendu,
revenu à lui-même, entreprend de se renover, de se revirginiser. Ce
renouvellement passe par le corps qu'il faut plier à des gestes neufs,
frotter à des moeurs inusitées. Pour autant, il ne s'agit pas du
rebattu "retour aux sources" ou à l'état de pure nature. C'est à un
combat qu'on assiste. Mené par Milo contre lui-même et contre
l'altérité redécouverte. Y compris celle qu'il recèle. Milo
fait aussi l'expérience du temps redevenu sensible. Il se colette avec
la matière, avec l'élément, l'élémentaire. Mais cela n'a rien d'une
révélation : c'est un lent ravaudage et c'est d'abord une perdition un
égarement, Milo se dépouille, s'élague et, bien sûr, cela ne va pas
sans douleur. Il
finit aussi par sortir de sa retraite forcée, sa forteresse de
désespoir. Il se frotte aux autochtones et aux "étrangers", à ceux qui
partagent le même espace. La vieille Emilie qui se prend pour lui
d'affection et le nourrit de ses mets de son babil. Il fréquente,
fantomatique, décalé, le seul café, rade perdu du soin où les frustes
saisonniers viennent ravitailler leur âme béante de paroles éventées. Et
puis il devient l'observateur sismographe d'une bande de vibrants
adolescents. Il enregistre leurs rituels, leurs manèges, les rapports
de force ou de séduction qui les régissent. Il se laisse frôler,
charmer un peu par de diaphanes jeunes filles au parler vert et rude. Milo,
notant, ébahi, les moeurs des gens du cru, est un Candide, un Persan
réinventé. Puis il retourne à sa solitude qui le sculpte. Ce texte est
un recueil et un recel sensoriel. Un réseau de sensations à vif qui
s'éclairent progressivement par capillarité et produisent de la lumière. La
langue est onduleuse, intrépide, toujours surprenante, elle est une
mine de jaillissements crus et de pépites poétiques. C'est une langue
neuve, une langue de rupture et d'hommage, une incantation souvent
hypnotique, un régal. BH
10/09 Car
être une petite fille, c'est toute une affaire et ensuite, c'est
l'affaire d'une vie que de chercher à restituer, à ressusciter cet état
au plus juste, que de restaurer le lien avec ce monde enfui (enfoui ?),
tout de périlleux enchantements. On pouvait craindre la mièvrerie
béate, la condescendance ou l'ironie facile mais Eva Almassy aborde ce
territoire mystérieux avec une révérence, une finesse et une
sensibilité qui forcent le respect. Ce
que l'on redécouvre d'abord, c'est qu'être petite fille constitue un
travail à plein temps et requiert une intelligence supérieure. Car la
petite fille entretient un rapport étroit, crucial, fondateur avec
l'être. Elle est plus proche de l'être petite fille qu'elle ne le sera
jamais par la suite et c'est une charge écrasante mais qu'elle porte
avec la grâce qui la caractèrise. La petite fille sait d'emblée, d'un
savoir immémorial, qu'elle est faite pour enfanter et cela conditionne
son rapport au monde. Elle est potentiellement "porteuse d'être" et
déjà tout entière femme, consciente et soucieuse de sa séduction, dans
un corps de gamine. Et Eva Almassy de convoquer les figures
mythologiques de petites filles : Alice, Maisie, sainte Thérèse de
Lisieux, la petie fille aux allumettes, Zazie... La
petite fille (à l'encontre du petit garçon) noue aussi avec le langage
une relation passionnelle : Au
passage, notre auteur s'insurge contre le conditionnement infligé aux
petites filles tenues de comprendre et d'excuser les abus, les
exactions des adultes et des garçons... Dans
la dernière et poignante section de l'ouvrage, on comprend pourquoi Eva
Almassy s'est penchée sur le sujet avec tant de coeur et pourquoi elle
a mis tant d'ardeur dans la fréquentation des petites filles : le
manque d'une petite fille la fonde, la fend et l'excave, il constitue
peut-être même l'un des moteurs de l'écriture. Et on suit notre auteur
dans ses évocations à mots feutrés, à mots pleins de douleur ouatée.
Evocations de parrainages qui "avortent", de maternités substitutives. Un
livre modeste d'aspect mais beau et grand par sa teneur. BH
09/09 Retrouvez
également l'interview d' Eva Alamassy (1ère
partie) (2ème
partie)par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers
éditeurs. Nous
sommes quelque part dans un indéterminé hameau de montagne. Les jeunes
et frustes gars du village viennent, par un hasard souverain, de
capturer l'ennemi numéro un, le redoutable dissident en cavale lequel,
contre toute attente, s'est livré à eux. Mais les gamins sont tous trop
jeunes et inexpérimentés et tremblants et ils ne savent pas que faire
de ce trophée ("Papa" de son nom de code) tout de suite trop pesant
pour leurs frêles forces morales. Alors ils vont tambouriner à la porte
de Julia, l'institutrice, seul référent valide en l'absence du maire et
de toute autre autorité locale. Julia se voit donc, en pleine nuit,
confier ce fardeau, cet opaque paquet de chair sanguinolente
recroquevillée au fond de sa salle de classe. Julia a 19 ans et un
esprit buté qui s'insurge contre cette intrusion, cette abusive
effraction de même qu'elle stigmatise la lâcheté des gamins. Elle n'en
veut pas de ce corps puant, suant qui halète d'épuisement et de
souffrance animale à quelques mètres d'elle. Lui échoit pourtant la
charge de le soigner, de le nourrir et elle s'acquitte d'abord de sa
tâche avec un dégoût suprême. Débute une longue nuit, un face
à
face oppressé entre deux êtres traqués, deux corps meurtris, deux âmes
en bout de course. Car Julia, si elle ne se mêle pas de politique, mène
sa propre croisade : il s'agit pour elle de s'affranchir d'un joug
intime, d'un chagrin dément, de la béance laissé par le départ d'Abel
son fiancé, son unique amour. BH
09/09 Retrouvez
également l'interview d' Anne
Plantagenet par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. On
a, au départ, les éléments suivants : une jeune femme, Efina, qui se
rend au théâtre et T., un comédien d'âge mûr, brillant semble-t-il.
Efina voit T. se produire et s'entiche de lui. Il y a un échange de
lettres. T. répond aux emballements et embardées d'Efina avec
complaisance et condescendance. Cas de figure classique. Oui, sauf que
tout de suite un déraillement intervient qui grippe la mécanique et
déporte la suite attendue. Une dose insolite d'irrévérence irrigue la
révérente prose d'Efina cependant que T. est d'une forfanterie à
laquelle se mêle une naïveté hors normes. On pourrait croire à un
marivaudage, une vlase-hésitation amoureuse qui s'étire, s'allonge sur
toute une vie mais c'est de tout autre chose qu'il s'agit : un jeu de
rôles, un jeu de langues qui s'entrechoquent. La
correspondance qui débute sur le mode homologué du jeu de séduction,
dérape insensiblement et verse dans la percussion, l'échange de coups,
de couteaux gantés et veloutés. Nos deux doux dingues se happent, se
harponnent, s'enlacent, se désenlacent au long de longs jours, le temps
d'une vie. Vies
parallèles et séparées d'abord, scandées par leurs multiples unions
respectives et par les insolites lettres qu'ils échangent comme des
passes d'armes. On est loin, cependant, des "Liaisons dangereuses" : ni
manipulation ni stratégie machiavélique mais une sorte de dépense
gratuite, de tentative d'amour vouée à l'échec car chacun des
personnages est compressé dans la geôle de ses empêchements mentaux.
Déroutants personnages en vérité, dotés d'une candeur hors saison et
d'un aveuglement exaspérant. T., hâbleur, s'étale avec fatuité et une
complaisance obscènes et Efina, piquée au vif, lui répond sur un ton
piquant, pointu, acide, et, à l'occasion, cinglant. Personnages qui
pourraient être des archétypes (le comédien fanfaron et l'admiratrice
transie) mais ils sont sans cesse déboutés de leur cadre. Pas
de collusion entre ces deux-là, encore moins de communion mais une
aimantation perpétuellement inaboutie, chacun fantasmant l'autre comme
un horizon toujours possible et une réponse, un comblement potentiel de
sa béance fondamentale. Le
traitement de ce motif classique, de cette lancinante obsession d'un
autre toujours dérobé est des plus atypiques. Nos
deux irréductibles finissent par se percuter le temps d'un simulacre de
vie commune. Mais là encore ça ne "prend" pas car ils ne veulent, ni
l'un ni l'autre, se laisser prendre, surprendre ni non plus se donner
et ils ne sont pas davantage aptes à recevoir. Il
est aussi beaucoup question de chiens qui jouent, dans les alliances
successives que noue Efina, le rôle du tiers catalyseur et révélateur.
Cela donne lieu à des épisodes cocasses, désopilants, grotesques,
pathétiques, parfois poignants, lesdits chiens ayant partie liée avec
le scatologique autant qu'avec l'eschatologique... Dans
ce récit, tout est déconcertant et le lecteur est désarmé, démuni de
ses repères, de ses outils et voies d'accès habituels. C'est que Noëlle
Revaz joue en orfèvre de la langue qu'elle tord, altère, renouvelle à
sa guise (elle en avait déjà fait l'éclatante, la magistrale
démonstration dans le formidable "Rapport aux bêtes"). Elle joue en
orfèvre et en prestidigitatrice de la langue ici amoureuse. Langue
frondeuse et facétieuse sans arrêt déportée sur des rives étrangères à
nos attentes. C'est
un récit drôle, surprenant, inclassable, parfois irritant mais c'est
surtout autre et neuf. On
est en présence d'une expérience artistique, on est en présence, et
c'est rare, d'une voix inédite, de l'invention d'une langue. Retrouvez
également l'interview de Noëlle
Revaz par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. BH
09/09 On
se trouve dans un ranch isolé en Australie. Il y a Chloé,
la narratrice, encore enfant, il y a sa mère, Linda, il y a
son
père très tôt soufflé, expulsé du récit, mort à la suite d'un accident
équestre, alcoolisé et troublement familial. Il y a encore Ilana,
demi-soeur adolescente de Chloé, née d'une première noce de Linda. Et
puis il y a Rockie et Lorna, couple d'amis proches, débordants d'une
sollicitude embarrassée. Les
malheurs se succèdent : en plus d'avoir perdu son mari, Linda est en
train de perdre la vue et Chloé assiste, impuissante à ces cataclysmes
et délitements. Mais ce texte est tout sauf un mélo. C'est une
eau-forte. Chaque trait est net, sèchement tracé, chaque mot est clair,
précisément ciblé et pourtant l'ensemble dérive et se décale et se
décalque en marge du réel homologué. Cela tient à la vision. Celle de
Chloé qui est tout à fait singulière. Elle observe et rend compte de
ses observations, elle sent et rend compte de ses sensations. Pas
d'analyse, rien que du brut. Pas de hiérarchie non plus, pas de
classements ni de clivages dans les facteurs qui affectent sa
sensibilité. Les variations atmosphériques, le défilement du paysage
sont répercutés par Chloé au même titre que les troubles qui frappent
sa mère. Et
Chloé se fait témoin du chaos et des étrangetés qui l'entourent. La
lente déchéance de sa mère qui se voulait, se rêvait photographe mais
dont la progressive, l'inéluctable cécité la condamne à ne plus
distinguer que des formes troubles. La défection d'Ilana, la demi-soeur
idolâtrée, sa fuite chez son père car elle ne supporte pas d'assister
au déclin de sa mère. Les collusions, les frictions trop intimes de
ladite mère, fraîchement veuve, avec un jeune commerçant puis, plus
tard, avec un pêcheur quasi aveugle, lui aussi, et croisé chez
l'ophtalmologiste.Le délabrement inévitable de la ferme et du jardin
dont la mère n'est plus capable de se charger correctement. Les
efforts, touchants et pathétiques, de Rockie et de Lorna pour leur
venir en aide. Chloé
semble condamnée à un face à face asphyxiant, presque spectral avec une
mère de plus en plus ectoplasmique, de moins en moins fiable
et
qui pèse sur elle de ses attentes et exigences exorbitantes. Mais au
sein du périmètre qui lui est alloué, Chloé fugue elle aussi. Et elle
explore. Echappement par l'imaginaire, bien sûr, évasion mentale mais
aussi physique. La sauvage qu'elle est fusionne avec le sauvage de la
nature environnante, elle exacerbe ses sens, se gorge d'odeurs, de
saveurs. De visions, aussi, outrancièrement. Presque comme si elle
était animée d'un esprit de revanche. Non pas qu'elle soit insensible
mais il est question pour elle plus que la traditionnelle émancipation
: de survie, de la préservation de son intégrité physique et morale. La
mère devient étrangère au monde cependant que Chloé l'apprivoise. Bien
que la fillette soit la proie d'émotions violentes, tout est rapporté
sur un mode distancié car, en Chloé, s'est d'abord le corps qui parle
et le corps a l'intelligence de ne pas se laisser déborder
par
ses affects, de les sérier et les réguler grâce à une observation
minutieuse, presque clinique, de ses effets. Ainsi,
tout est tranversal par rapport à une narration traditionnelle. Cela
donne lieu à un texte d'une grande poésie, d'une fraîcheur et d'une
virginité éblouissantes mêlées à une brutalité vertigineuse. Un
premier roman d'une rare force évocatrice. Un texte qui hante. BH
09/09 Mais
c'est aussi et d'abord un hymne éperdu à la femme aimée et perdue.
Cantate et thrène. Cadence incantatoire et Cantique des cantiques
ébouillanté, versé vif dans le chaudron des ténèbres. Le
coeur du livre, c'est Anna, femme sublime et épouse du narrateur qui la
vénère mais femme frappée, atteinte d'un mal sans remède, d'un cancer
de l'âme : elle courtise la mort, longe le néant avec passion. L'amour,
pour ces deux-là, se vit sur un mode absolu mais aussi sursitaire et
triangulaire : il y a cette tierce instance qui s'invite et s'interpose
constamment entre eux. Le
désespoir est térébrant mais il est aussi fleuri, luxueux, privilégié.
Entre deux crises on s'étourdit de mondanités, on croise des artistes
prestigieux (Helmut Newton, un musicien de haut vol, des actrices de la
nouvelle vague...), on part en villégiature à Rome, à Lanzarote... Un
calvaire de nantis, un calvaire doré et dandy mais un calvaire quand
même. Anna est un sombre joyau mais un pur joyau. Le narrateur brosse
d'elle un portrait à faire pâlir bien des héroïnes. Surtout, il lui
prête une grandeur d'âme qui ne trouve personne à sa mesure,
une
soif de se donner qui ne trouve pas à s'étancher ni à s'employer et une
faim d'aimer qui la consume et ne trouve pas d'aliment qui lui suffise. En
contrepoint se déploie un autoportrait féroce, sans concessions. Le
narrateur s'est assigné pour mission de protéger Anna, de différer le
plus longtemps possible l'inéluctable mais chaque fois qu'il
s'interroge, il pointe l'ambivalence qui l'anime : il est tout entier
dévotion pour Anna, il veut faire obstruction à la mort qu'elle porte
en elle mais, dans le même temps, cette part obscure le requiert,
l'envoûte et structure sa vie autrement vide de sens. Et cependant
qu'éclate la pureté d'une Anna dévastée mais brûlante d'amour, le
narrateur, lui, se complaît dans la luxure, s'abîme dans la duplicité,
enchaîne turpitudes et souillures qui l'écoeurent mais l'aimantent
irrésitiblement. L'écriture
est sobre, classique, presque sèche et cinglante par moments, d'une
coupante élégance à l'image de ces destins flambants, météoriques et
foudroyés. Une
perle noire. Un magnifique tombeau d'Anna. BH
09/09"Iceberg Memories" d'Ophélie Jaësan
(Actes Sud)
Ophélie
Jaësan évolue sur un fil si ténu que c'est le souffle retenu et parfois
coupé qu'on la suit, qu'on l'accompagne dans la crainte constante
qu'elle ne se brise. Sa voix est murmurée, c'est un chuchotement frêle,
une confidence sectionnée de partout et, en dépit de toute cette
apparente fragilité, la violence amassée entre ces pages est extrême."Cahiers d'enfance" de Norah Lange
(éd. Christian Bourgois)
Les
souvenirs d'enfance de Norah Lange sont des vitraux découpés à même le
gel. Ils brillent, scintillent et se détachent avec une précision
inouïe. Chaque détail est d'une netteté tranchante, un trait pur et
sans repentir."L'hiver des Feltram" de Pierre
Cassou-Noguès (éd. MF)
Pierre
Cassou-Noguès est un roué et un vorace. Il ne peut se contenter de
simplement écrire. Il faut qu'il nous manipule et nous égare et aussi
qu'il se livre à de très sophistiquées démonstrations et expériences.
Et tout cela, il le fait avec une évidente délectation et avec un non
moins évident brio."Ressusciter" de Christian Bobin
(Gallimard)
Ce
qui advient, quand on ouvre un livre de Christian Bobin, c'est qu'on
ferme tous les autres. Et on le fait avec un soulagement infini. On
sort enfin de toute démonstration, qu'elle soit virtuose ou pas. On est
dans le vif, le nu, le feu qui éclaire et réchauffe.
Et
il parle de ce dont personne ne parle : de la bonté, des saints qui
nettoient le monde, des fous, des idiots inspirés, des miracles infimes
qui ouvrent sur l'infini, des colloques muets avec les nouveaux-nés, du
coeur irradiant et de l'âme ouverte en l'absence desquels le monde se
meurt, des impostures de l'intelligence et du brio qui égarent et
enténèbrent, du combat incessant que livrent les êtres de lumière, du
prix à payer pour préserver le moindre atome de pureté."Si rien ne bouge" d'Hélène Gaudy (éd.
du Rouergue)
Hélène
Gaudy est une marionnettiste, une manipulatrice de premier ordre. Elle
se plait à détraquer insensiblement les atmosphères et elle excelle à
ce petit jeu : elle opère l'air de rien, par petites touches, par
petites phrases toutes de suggestion et d'ellipses, phrases d'apparence
anodine mais de portée assassine, forces de frappe, recels de charges
atomiques.
C'est
Nina pourtant qui, bien qu'enveloppée de la large cape ou chape
parentale protectrice, apparaît la plus vulnérable. Gauche dans ses
mouvements et bien que massive, Nina a quelque chose de ténu,
d'impalpable. Elle n'habite pas son corps mutant ni sa parole qui
s'articule hoquetante, fastidieuse et comme en marge d'elle-même."Milo" de David Bosc (Allia)
David
Bosc a inventé un genre. Ou il a écrit un récit inclassable. Mais la
première hypothèse est plus excitante. On pourrait croire que ce
singulier tissage qu'il a réalisé ressortit au récit poétique mais
c'est bien plus complexe que cela. Il s'agit d'un texte situé en
contrebas et à l'envers du récit normé et amarré. Un exode inversé. Un
retour amont sur les lieux rustiques, élémentaires de l'enfance
campagnarde. On pourrait avancer qu'il y a un héros, un personnage,
Milo qui, à l'aube de la quarantaine et à la suite d'une rupture
amoureuse, quitte la ville de ses déboires, réintègre la campagne de
ses jeunes années et que ce texte est le récit de cette réimmersion, de
cet apprentissage tardif, de cette étreinte longtemps différée avec les
origines."Petit éloge des petites filles"
d'Eva Almassy (Folio Gallimard)
Eva
Almassy parle des petites filles comme personne. Elles apparaissent,
ciselées sous sa plume, plus vraies que nature. Les fictives et les
réelles.
elle
l'investit, se l'approprie, lui fait subir une refonte à caractèe
souvent poétique et Eva Almassy cite à l'appui des mots assez
éblouissants glanés auprès des petites filles de sa connaissance."Le prisonnier" d'Anne
Plantagenet (Stock)
Anne
Plantagenent écrit à l'économie et sur le fil d'une fièvre continue.
Elle resserre l'espace, raréfie l'air à mesure qu'elle dilate l'âme,
ouvre les portes de l'esprit. Elle maintient tout du long une cadence
haletée qui oblige à lire, à regarder à neuf . La tension qui jamais ne
décroît nettoie et annule les scories. On est happé par une force
centripète qui pulvérise le superflu.
Alternent
le monologue intérieur de Julia qui se livre à une cinglante et
sanglante récapitulation de son histoire amoureuse et la friction, le
corps à corps abrupt, primaire entre la jeune femme et le prisonnier.
Car c'est d'un corps à corps qu'il s'agit bien qu'ils se touchent à
peine : le contact est brutal, sans merci, tout est physique, tout
passe par les humeurs et par les souffles. Par la parole aussi, au bout
d'un certain temps, car les langues se élient, les deux blessés se
flairent, se reconnaissent, s'explorent à mots nus et rugueux et "Papa"
n'est pas le plus captif des deux. C'est un affrontement qui se double
d'un apprivoisement, une chorégraphie viscérale. Il est question
d'engagement, de trahison, de loyautés réversibles, de luttes menées
à corps perdu jusqu'à épuisement des ressources. Il est
question
du corps qui se donne à une cause ou à un homme. Le temps d'une nuit,
les vies s'échangent les sangs se mêlent et se découvrent jumeaux. Le
récit est servi par un âpre lyrisme, une sourde incantation, les
phrases sont sèches comme des détonations, ce sont des sarments
craquants qui crépitent et se consument dans une belle incandescence."Efina" de Noëlle Revaz (Gallimard)
Noëlle
Revaz est une joueuse. Elle a l'esprit; le verbe, l'approche, l'accent
et la cadence ludiques. Elle joue des mots et des codes et
ses
phrases ont l'oeil qui frise et les pointes qui pétillent."Regarder le soleil" de Anne
Provoost (Fayard)
C'est
une histoire d'étrangeté, une histoire voilée, un texte qui joue du
clair-obscur jusque dans ses phrases filtrées et tamisées.Une dureté
inouïe élimée, vaincue par le génie d'une petite fille. "Anna la nuit" de José Alvarez
(Grasset)
C'est
un récit colchique. Un texte fleur-vénéneuse qui prend racine en vous
et diffuse loin dans le corps ses pousses et son magnétisme funestes.
Il y a un parfum à la Huysmans, des raffinements corrompus, une
jouissance perverse à étreindre la noirceur, un vif plaisir à se gorger
de délices décadentes.
Elle
nous emmène, nous tient, nous ferre avec de l'infime et du ténu. Son
texte a quelque chose de nacré, de vaporeux, d'immatériel. Un texte
comme une buée en suspension. La narration se déploie sur quatre
fronts, il y a quatre entrées, quatre pistes qui s'entrelacent pour
former ce tissage sybillin. Il
y a d'abord le lecteur lui-même, interpellé, pris à parti par un "vous"
butorien. Ce "vous" fait l'acquisition, aux Puces, de bobines de films
qu'on lui dit être "familiaux". Il y a ensuite la description de ce que
ces bobines mettent en scène : le déploiement d'une jeune "Aurore"
(ainsi péremptoirement, aléatoirement prénommée par la narratrice)
filmée par son père depuis le berceau jusqu'à son accession à l'état de
jeune fille. Et sur le filigrane de ce film, se greffe le destin d'une
certaine A. (avatar de ladite Aurore ?), jeune télépathe dont nous
suivons les singulières tribulations. Enfin se fait entendre une
dernière voix, celle de la naratrice elle-même qui évoque un poignant
amour effiloché. Tout
tient dans l'écriture, délicate, aérienne, onirique. Arachnéenne même.
Hélène Frappat procède par petites touches successives : les fragments
en apparence hétérogènes se répondent en un jeu de dupes envoûtant. On
est pris, porté, emmené comme au fil d'une rêverie méthodique, claire
et obscure, cotonneuse et affûtée, éthérée et sensuelle, dansante,
mobile et minérale. L'afflux constant de tous ces contraires qui
s'épousent et fusionnent égare, réjouit, ensorcelle. On est enfin
débouté, expulsé des ornières harassantes du connu et répété. On ne se
pose jamais, on visite, ébloui, le texte en apesanteur. On entre dans
des zones familières toujours altérées d'étrangeté. On est dans du
vierge, du vivace, du bel art. Retrouvez
également l'interview d' Hélène
Frappat par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. BH
09/09 Nous
sommes à Cuba au début des années 90 et le narrateur, Pedro Juan,
tenant une sorte de journal erratique et ventral, orchestre une visite
guidée du chaos, de la vie éclatée et il nous offre, ce faisant, une
chronique magistrale de Cuba en ses bas-fonds. Il
fut un temps un nanti, journaliste en vue, résidant dans les beaux
quartiers, marié à une artiste, une sculptrice. Mais le confort,
l'aisance, la vie bourgeoise n'étant manisfestement pas sa vocation, il
s'est sabordé, sapant ses propres bases. Il n'en pouvait plus de
rédiger des articles léchés, policés pour complaire à ses lecteurs et
les endormir cependant que la terreur et la ruée sauvage faisaient rage
autour de lui, en lui. Il n'en pouvait plus d'abuser son public, de se
livrer à d'ignobles tractations et manipulations verbales visant à
déguiser la vérité. Offense
et trahison, voilà à quoi il avait le sentiment de se livrer jour après
jour, il s'éprouvait collaborateur, contribuant au complot général,
répandant l'obscurantisme. Il avait soif de clarté, d'authenticité,
soif de coller à la réalité nue. De s'y colleter avec ses mots. Dès
lors, c'en fut fini de ses privilèges. Evaporé son emploi de
journaliste, envolée à New-York où elle courtisait le succès, sa femme
sculptrice. Et ce fut la dégringolade, il gravit, en vrac, tous les
degrés de la déchéance : expropriation, précarité absolue, alcool,
drogue, prostitution, prison... Il finit par atterrir dans un immeuble
insalubre, vétuste, haut lieu de la dégradation. C'est là qu'il
croupit, survit, c'est de là qu'il nous envoie des nouvelles, hautes en
couleur, de Cuba. Pedro
Juan trempe dans des combines, dans divers trafics plus ou moins
lucratifs. Mais ce qu'il préfère, c'est "se mettre à la colle"
avec une "cavaleuse", une tapineuse (éventuellement qualifiée de
"porcasse") qui leur assure à tous les deux un train de vie, sinon
confortable, du moins supportable. Témoin
majeur du délitement, Pedro Juan rapporte des épisondes insanes dans
lesquels le burlesque le dispute à l'horreur. Il côtoie en permanence
les abîmes de la folie, de la maladie, du crime, de la mort mais il est
capable de tirer, même de ce situations-là, des pépites de cocasseire.
Et tout est toujours à fleur de chair, il se reproche de "trop penser",
prétend que réfléchir quand on est pauvre, est fatal, ça vous cloue,
vous fusille, vous paralyse, vous empêche de réagir, d'oeuvrer à votre
survie. Il ne mène pourtant aucune analyse fouillée : l'immédiat,
l'urgence de vivre, de continuer sont là prégnants qui le cueillent et
le bousculent. Il
constate que les élans de compassion, de générosité le désertent : ce
sont là des luxes réservés aux privilégiés. Lui, il s'est cimenté, il
est dans le sec, le dur, l'implacable, il laisse crever les faibles,
pas le choix. Tout cela est terrible mais l'écriture, toute
d'immanence, qui colle à la crasse, est d'une étrange fraîcheur et
éclate d'un contagieux appétit de vivre. BH
08/09
Hélène Frappat aime les jeux de
miroir, les jeux d'écho, et c'est une orchestratrice virtuose de
sortilèges.
Hélène Frappat ne
s'embarrasse pas d'explications ni de précautions. Elle vous lâche en
plein coeur de ces vies volées (les bobines suscitant l'"Aurore") ou
voleuses (la jeune A. kleptomane malgré elle de l'âme d'autrui) et vous
sèvre de tout repère orthonormé. Mais si c'est en effet par effraction
que l'on pénètre dans ces vies ouvertes, cela ne relève jamais de la
violation car le secret est préservé, l'opacité demeure, ces
vies
forcées restent scellées."Trilogie sale de la Havane" de Pedro
Juan Gutiérrez (10/18)
Vous
qui entrez ici, abandonnez toute velléité de raffinement. Ici, c'est du
cru, du pulsant, du pulsionnel absolu. Ici le corps est roi, d'une
royauté déchue, il se commet avec l'ordure, l'abjection, il n'écoute
que ses humeurs, ses appétits, il a de constants démêlés avec la peur,
la faim, la violence, la souillure, il a sans cesse à en découdre pour
sa survie.
Les
réflexes de journaliste ne l'ayant pas quitté, il observe, note,
enregistre et restitue au plus près de la sensation viscérale. Dans ses
mots, il capture surtout son entourage immédiat et c'est une galerie
d'ébouriffants personnages qui se déploie. C'est une cour des miracles
explosive, une bande d'éclopés de la vie en perpétuelle ébullition
qu'il met en scène. Il fraie avec les "crève-la-faim", avec les
"freaks". Comme pour porter le motif de la chute à son point d'orgue,
il se dégotte des boulots (éboueur, assistant de médecin légiste) qui
l'enfoncent un peu plus dans la noirceur et la souillure. Mais peut
importe, ce gaillard-là a la vie, le désir de vivre chevillés au corps.
Même lorsqu'il est au plus bas, ses pulsions restent vives et il ne
résiste jamais à l'appel du sexe. Les femmes, métisses, "mulâtresses",
"négresses", jeunes, vieilles (de préférence maigres mais il
fait
des exceptions) le requièrent toutes du moment qu'elles sont partantes
et sensuellement prodigues. Et dans ce contexte de déshérence, de
misère sans fond, fleurissent des collusions sexuelles qui donnent lieu
à des scènes érotiques hallucinées, sensationnelles, parmi les plus
furieuses et sulfureuses qu'on ait jamais lues. Le récit est
littéralement gorgé de sexe, comme si le dénuement total appelait ces
étreintes aussi triviales que frénétiques, urgent raccordage à la vie,
affirmation percutante et triomphe de la vie viscérale. Conjuration de
la mort qui partout vous tire par les pieds.
C'est un roman qui s'avance masqué. Un piège ensorceleur qui se referme sur le lecteur. Des cailloux de petite poucette sont semés en grand nombre le long du chemin, lovés au creux des phrases. On frémit parce qu'on sait avant de savoir, l'art consommé du subliminal, les indices distillés en filigrane, en transparence, agissent avec force et pourtant la révélation finale produit l'effet d'un choc tétanique. Pour autant, il ne s'agit en aucun cas d'une enquête et même s'il y a plusieurs énigmes, c'est un texte purement atmosphérique, une décoction vénéneuse, un long philtre envoûteur qui vous tient en son pouvoir, provoque des états modifiés de conscience et une exaltation parfois à la limite du soutenable.
C'est
une histoire de famille et de destins brûlés. Une histoire
crépusculaire baignée de lumière aurorale. Il y a des amours,
tortueuses et torturées, qui éclosent, des amitiés qui laissent des
empreintes de fer rouge, un goût de fruit éclaté et de cendres.
Ca commence par la fin. On est au Brésil, dans une fazenda isolée. Candice, 47 ans au compteur, recluse dans la demeure familiale, attend la venue de sa soeur cadette, Maria Ines, qu'elle n'a pas vue depuis 15 ans. Candice a un voisin, Tomas, peintre raté qui végète et s'avoue aimanté, électrisé par l'arrivée de Maria Ines.
Et la narration commence son travail de couture décousue, de passerelles jetées vers le passé. La remémoration est minutieuse et n'élucide rien, elle opacifie et accroît le mystère à mesure que des éléments surgissent et s'agrègent.
Il y a les figures parentales qui s'étiolent et se délitent dans un mariage qui ne tient pas ses promesses.
Il y a Clarice 9 ans, au centre d'un phalanstère d'amis, fourmillante de dons artistiques, se tenant, heureuse, en voie d'accomplissement, sur la pointe des rochers estivaux, sur un point d'équilibre précaire.
Il y a Lena, l'amie noire de Clarice, époustouflante de splendeur, déjà femme en ses formes fines, porteuse de la beauté du diable, d'autant plus belle qu'ignorante de sa beauté et que Clarice, subjuguée, sculptera.
Il y a Lena, saccagée, massacrée, corps divin profané, abandonné seul et mort en la lisière de la forêt.
Il y a Maria Ines, 9 ans à son tour, qui, du jour au lendemain, s'invente et porte un regard de meurtrère pour avoir surpris une scène interdite.
Il y a Clarice qui, à 15 ans, est exilée de la demeure familliale, proscrite, ennvoyée à Rio confiée pour le temps de ses études, à une vieille tante en sucre mais sagace.
Il y a Maria Ines, restée, qui developpe et cultive une inarrétable sauvagerie. Maria Ines si farouche qu'elle devient, en son regard attentatoire, la peur et la hantise de ses propres parents.
Il y a Maria Ines qui succèdera à Clarice, revenue amont, chez la tante miellée. Maria Ines qui prend Tomas, le peintre prometteur, pour amant.
Il y a la mère qui s'abîme dans une mystérieuse, une indicible maladie.
Il y a Clarice qui brade et enterre ses dons artistiques. Clarice qui, après quelques années d'un plat mariage de raison, se déchaîne, prend les chemins de la drogue et de la perdition. Clarice qui devient maigrissime, restera décharnée.
Il y a Maria Ines qui, semble-t-il, tourne le dos à sa jeunesse bohème, à la force indomptée qui lui est venue, à son âme vif-argent, pour emprunter une voie rangée, sécurisée...
Et il est question d'un foulad orné de roses rouge vif...
Mais ce sont moins les faits qui importent que la manière dont ils sont évoqués, fragments d'une mosaïque tournante, motifs repris, retissés, chaque fois mêmes et autres et différemment entrelacés.
C'est un antienne, une mélopée aux accents de rhapsodie, un chant couvert, une mélodie lancinante comme une blessure sans cesse rouverte mais pas en grand, juste entrouverte, faille fascinante et revenante à la manière d'un refrain entêtant.
Un style de très haut vol, un récit délicat et ravageur, une finesse dentelée et une douce langueur qui électrochoque, une douce drogue dure, une percussion, un arrachement, un choc littéraire.
BH 07/09
Nathalie
Constans n'a pas froid aux yeux. Elle n'a pas peur des rapprochements
insolites et incongrus, elle orchestre les collusions les plus inouïes,
elle fait oeuvre surréaliste au sens plénier et original du terme.
Ce sont deux voix des confins qui s'élèvent, d'abord distantes et distinctes puis qui s'entrelacent et se mêlent. Un homme, une femme. Elle, c'est Kimi, elle est la petite-fille du guerrier apache Géronimo, seule survivante d'une lignée décimée par les guerres successives. Elle est sans âge, elle est intemporelle, elle est dans un isolement tragique et euphorique, elle danse nue sous le ciel nu, elle est sans dents mais pourvue de seins lolitéens, elle dit qu'elle a échoué car ses seins n'ont nourri personne, elle attend la quatrième geurre.
Lui, c'est James Newell Osterber Jr alias Iggy Pop venu se ressourcer sur les lieux de son enfance. La percussion a lieu à Detroit, en plein coeur d'un terrain vague que Kimi a élu pour y établir son campement et qui fut, anciennement, l'aire de jeu d'Iggy Pop. D'abord chacun, ignorant de l'autre, soliloque et rumine. Iggy s'interroge, se sonde pour établir si oui ou non, il désire rejoindre ses acolytes Ron et Scott et reformer avec eux la phalange des"Idiots" ces "fuckin' Stooges". Kimi, elle, cherche trace de ses semblables et de ses ennemis, elle a besoin d'éprouver son identité, de la frotter à ceux, proches ou garants d'altérité, qui la définissent.
Lorsqu'ils
se repèrent et s'aperçoivent enfin,
chacun apparait à l'autre comme une créature fabuleuse doublée d'une
menace potentielle. Débute alors une lente et hypnotique chorégraphie
d'apprivoisement. Chacun est supérieurement intrigué par l'autre. Kimi
se demande si l'homme qu'elle découvre est un guerrier, un apache, car
il en présente certains traits distinctifs (le torse nu, les cheveux
longs, le corps marqué). Iggy, lui, est captivé par cette femme qui
unit dans son corps habité les antipodes, les extrêmes irréconciables,
l'enfance et la vieillesse, les origines et les fins dernières,
l'aprêté et la douceur, les ondoiements du féminin et l'inflexibilité
masculine. Elle est une figure de la complétude, de l'éternité. Ils
s'appréhendent et se rapprochent à travers des objets, des substances
(de la liqueur de maïs, des fûts d'huile, un marteau) qui revêtent un
sens singulier pour chacun mais se font aussi les médiateurs d'un
langage commun. Ces deux parangons et fleurons de la
sauvagerie, se reconnaissent et s'adoptent mutuellement. Ces existences
à forte teneur musicale, poétique, dissidente, confondues le temps
d'une transe dansée, d'une danse entransée, vont diverger mais chacun
aura puisé en l'autre la force
de poursuivre sa route et d'épouser son destin inaliénable.
Nathalie Constans invente une écriture faite d'arcs électriques et de courants alternatifs, une écriture visionnaire qui remonte aux sources d'un langage originel, une écriture qui marie, avec un bonheur singulier, verdeur langagière et fulgurances poétiques inouïes.
C'est l'ardeur brute, le pulsionnel, le tripal et aussi le céleste, le limpide, la simplicité cristalline, la beauté et la bonté divines.
Un récit qui a la grâce.
Un texte culotté, une jubilation, une urgence.
BH 06/09
photographie de Nathalie Constans par Raymond Loewenthal
Retrouvez également l'interview de Nathalie Constans par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Les
nouvelles de Julien Campredon sont de petites grenades dégoupillées,
une poignée de crépitantes pépites, une décoction un peu sorcière, une
combinaison de saveurs épicées qui éclatent sur les papilles.
Nous voici en compagnie de personnages archétypaux, de figures qui ressortissent souvent de la fable, de la légende ou des poncifs littéraires (le chevalier, l'ermite, le marin, le notable, la femme adultère, l'employé malmené, l'amoureux transi) mais rien n'advient de ce qu'on pourrait attendre car Julien Campredon déroute les progressions formatées, il pulvérise les clichés et court-circuite les voies balisées. Si les personnages sont des prototypes, des archétypes ou des parangons, le texte effectue toujours le pas de côté qui les tire vers la singularité. S'ils peuvent, pour certains, paraître datés, relevant d'une veine passéiste, c'est cependant l'intemporel que nous rejoignons à travers eux. De même si les nouvelles sont ancrées dans une sud aussi aisément identifiable que fermement revendiqué, il ne s'agit en aucun cas d'une littérature "de terroir" car c'est bien à l'universel que nous avons à faire.
Notre jeune auteur est un facétieux farfadet, un trublion frondeur qui manie la cocasserie avec une rare dextérité et pousse très loin le sens de l'absurde.
Nous
frayons avec un jeune homme qui, comme tout jeune homme qui se
respecte, rêve de vivre "sous les jupes des filles". Sauf que le
fantasme, comme une métaphore filée jusqu'au bout du bout,
prend
corps de la plus surprenante façon. Il y a aussi un musée attaqué par
une milice de punks qui dézinguent les elfiques employés (coup de
chapeau, au passage, au très accrocheur
titre du recueil et de la nouvelle éponyme). Il y a des notables qui
ont d'étranges pratiques et sont soumis à d'étranges influences. Il y a
des statues douées de pouvoirs quasi surnaturels, des chevaliers qui
traversent avec succès les siècles et même l'épreuve de la mort. Il y a
un flibustier à la petite semaine, plus soucieux de lever des filles
qu'autre chose et une "pachole" qui révèle des aptitudes et des
attributs de sirène... On est à la lisière du fantastique mais on n'y
verse pas car Julien Campredon possède l'art consommé des brusques
coups de frein, des voltes-face qui réinscrivent les récit dans le réel.
Il
aime à brouiller les pistes, à mélanger les genres et les registres et
aussi les langues et les registres de langue. Il mêle allègrement une
langue orfèvrée aux salves et formules d'une extrème crudité et il y a
même une nouvelle entièrement bilingue qui fait se jouxter le français
et l'occitan cher au coeur de l'auteur.
La langue pratiquée est
savoureuse et colorée, elle regorge de trouvailles décoiffantes qui
font sourire et même rire aux éclats.
L'ensemble est enlevé, incisif, décapant, drôlement rageur et rageusement drôle, déconcertant toujours, dépaysant, merveilleusement loufoque et décalé, terriblement juste et succulent en diable.
Un recueil étonnant autant que détonnant !
BH 06/09
Retrouvez également l'interview de Julien Campredon par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.