C'est
un texte séparé et qui, de toutes les manières possibles et par tous
les moyens stylistiques dont il dispose, profère cette séparation.
C'est une voix des tréfonds, la voix d'un revenu de tout, d'un méconnu de tous, d'un pourfendu, un déclassé, un oublié de la vie, un mal-vivant, un laissé pour-compte, un collectionneur du mécomptes, un laissé tout court, un absolu délaissé. C'est un autre. Un radicalement autre. Un étranger à tout, même à son propre corps. Un être vierge à perpétuité en qui les expériences ne forment pas de dépôt, un être nu, sans filtre ni enveloppe protectrice.
L'homme qui parle (et qui se considère à peine comme tel) égrène des épisodes, des instantanés de sa vie avortée.
Dès l'enfance, tout était scellé : entre son père "immobile", granitique et sa mère courbée, il était "l'enfant sans sexe"" : rien de lui ne saillait, rien ne circulait qui fût susceptible de le nourrir et le hausser. Il a été, dès l'origine, une matière meuble, un être poreux et perméable, une plaque photosensible qui tout réfracte et réverbère sans sélection aucune, sans jugement porté. Il est devenu un adulte sans horizon et sans essor, un être mazouté, grippé, parfaitement englué. Une coquille vide pour qui codes et critères en vigueur ne sont pas opérants.
Pourtant, le levain de l'espoir agit un temps : notre homme a d'intempestifs accès de foi : il croit pouvoir, par éclairs, par saccades propulsives, s'extraire de la tourbe dans laquelle il croupit.
Il se fait alpaguer dans la rue, on le distingue pour sa gueule et il fantasme une vie rédemptée et de comète, un destin astral.
Mais la fiction glorieuse se dissout dans les venelles de Pigalle où notre homme, entre autres activités, goûte à l'amour tarifé, le seul dont il se répute digne. Et c'est dans les parages et au contact de Sally, pute par lui magnifiée en madone, qu'il se dissout tout à fait.
Il se bâtit une romance de ver de terre amoureux d'une étoile et il finit à l'ombre, lui qui goûtait déjà si peu à la lumière.
A sa sortie, sa vie épouse un cours zigzaguant, entre plages de terne et morne conformisme et brusques à-pics, plongées dans les abîmes où il s'ingénie à déchoir.
Un temps veilleur de nuit, il devient la créature manipulée et travestie d'un nanti, un beau dandy qui l'ensorcelle.
Puis, ouvreur à l'opéra, titulaire d'un emploi stable et tranquille, il s'évertue à se saborder, il va jusqu'à détruire le repaire qui l'abrite.
Tant il est partout, et essentiellement, déplacé. Tant il est peu équipé pour gravir les escarpements ordinaires et peu outillé pour faire, où que ce soit, retentir son existence et entendre sa voix.
Mêmes les hautes montagnes dans lesquelles il croit avoir trouvé un sûr refuge, un endroit où se fondre sans regard pour le torpiller, même les montagnes lui deviennent à la fin hostiles et douloureusement, contraires. Du moins trouve-t-il, dans l'ascension des cîmes, à se fondre dans une blancheur qui lui ressemble et le renvoie à son essentiel dénuement. C'est sa transe, son assomption.
Ce n'est que dans l'emploi, toujours obscur, de pion d'un lycée de banlieue, qu'il trouvera à étoiler sa vie dans le voisinage d'une jeune élève turque, une adolescente par qui, pour la première fois de son existence, il sera élevé au rang d'élu.
Mais cette dilection dont il fait l'objet, cette inespérée distinction, ne suffira pas à le relever.
Cet itinéraire maudit est scandé par des saccades successives, des salves crachées cru qui transpirent le dégoût de soi.
Tout est formulé à la deuxième personne : c'est une adresse de l'homme à son alter ego absent, c'est comme si même son âme, même son ombre se dérobaient et qu'il n'y avait pour lui aucun répondant dans le monde, nul accord, nulle jointure possible et surtout pas avec lui-même.
Ce mode opératoire accuse la solitude, creuse la désespérance.
La langue accroche, ripe et râpe, c'est une sourde litanie monocorde, une vrillante mélopée, un cantilène entêtant qui, cognant dans les veines du lecteur, distille un charme vénéneux, dégage une étrange et poignante poésie qui serre la gorge et roue le coeur.
Car il y a une tendresse infinie dans le regard que porte l'auteur sur son personnage et cette vie si démarquée et en apparence si déchue, se veine d'un mince et lumineux filet d'espoir.
Ce pourrait n'être que sinistre, c'est bouleversant.
BH 01/12
C'est un livre de failles et de fractures. Un livre irrigué par une sourde violence.
C'est une langue qui
semble tissée de douceurs et de lenteurs. Mais c'est trompeur : c'est
une écriture à bout portant,
qui troue le corps et dont la force d'impact et la vitesse d'exécution
agissent à retardement. La lame se plante dans l'embrumement d'un
distillat trouble, d'une fausse anesthésie.
Le nu saille et la part dévolue à ce qui se dérobe est infinie.
L'écriture tourne autour de ce dont le dit ne peut rendre compte. Tout est allusif et il y a, dans cette parole, des pans entiers, immenses, de silence qui régulent le souffle et l'amplifient. Les rares mots posés sont si vastes et ils sont agencés dans une langue si purement poétique qu'ils convoquent toutes les ressources de' l'imaginaire.
Le dénuement, ici, est d'une richesse foissonnante. Il est question d'un homme et d'une femme, Adèle et Matteo, couple archétypal et absolument singulier et d'un accident mortel.
Il est question de l'amour simultanément zénithal et foudroyé, de l'amour qui, dans le même temps, se fait et se défait.
Mais on est surtout face à la nudité totale de l'écrivain qui cherche son centre et sa voix sur la page.
L'auteur scrute l'énigme qui préside tant à l'apparition de l'homme dans sa vie qu'au foudroiement de l'amour. Pour ce faire, elle utilise le détour qui consiste à se projeter, elle sur Adèle et l'homme aimé sur Matteo.
Marie Cosnay se collette avec l'informulable et l'infigurable. Une scène hante la narratrice ou l'auteur (au jeu de qui est qui, on sait jamais, surtout ici). Et elle ne peut l'approcher qu'avec des mots qui cinglent et clouent et, dans le même temps, se détournent et ciblent à côté.
Celle qui parle à voix de lame, précise et syncopée, s'évertue à dire la beauté et le mystère d'un homme. D'un amour. Cet amour est de l'espèce terrible, de celles qui écorcent, dépècent. L'amour comme l'homme sont rétifs, cabrés, ils ne se laissent encager dans aucune formule usuelle.
C'est un livre sur l'impossiblité de dire le secret qui le fonde. Sur l'impossibilité de dire et d'aimer. L'impossibilité de dire l'amour pour un homme qui emplit les pages de sa défection et de son absence obsédante. Un homme qui gonfle le texte de son pesant de chair en allée et l'évide et le creuse à proportion.
Le subterfuge de la fiction (Adèle et Matteo et un troisième personnage, Stéphane Matthieu soudain surgi - peut-être pour l'euphonie du nom) n'opère pas car il est désigné comme tel (et donc dès lors torpillé) et il demeure inaccompli, sans cesse contredit par les interventions de l'auteur et ses coupes, ses doutes cisaillants.
Car tout, dans ce texte, est question, béance interrogative et tout demeunre soulevé, suspendu, irrésolu.
Et la beauté surgit à l'improviste, elle éclate dans les interstices, les ellipses, entre les mots qui frappent à l'aveugle pour dire l'inconnaissable et que l'autre aimé reste irrémédiablement autre et imprenable.
C'est, finalement, à la plus intime des cérémonies que nous convie Marie Cosnay : on assiste à l'avènement d'une oeuvre bouleversante de nudité.
BH 01/12
C'est un
texte qui fuse, taille, entaille, cisaille, crisse,
siffle, perce, vrombit, vire, troue, tire à hue et à dia.
Un texte dans lequel l'écriture est à elle-même son propre objet, sa propre nourriture et qui, tel un cyclotron, attire et broie toute forme de vie au coeur de sa machinerie infernale.
C'est le combat, toujours perdu, toujours réengagé, de l'écriture contre elle-même. C'est une empoignade féroce, un corps à corps sans merci, la meule qui tourne et broie toute chose et l'on sent le souffle court, la sueur versée, le sang jailli et l'on voit le corps éventré, la face tuméfiée, la tête perforée de l'écriture.
Il est question de la mère, bien sûr, centenaire, et devenue l'enfant inversée de son enfant. Il est question de la famille et de ses méfaits, des prédations et prévarications qu'elle opère sur le corps de l'écrivain, sur le corps même de l'écriture.
Il est question de l'amour qui se délite, d'un certain O. dont la présence, sonore, marquée, exaspérée et ulcérante pèse et épuise. En dépit de l'amour même.
Il est question de "Montaigne" lieu-dit qui cristallise tous les flux contradictoires, les "revirements" qui traversent le corps de l'auteur. Hélène Cixous bataille contre la chair des sentimens au-dedans de la chair des mots.
Et c'est à une corrida sans nom que l'on assiste. Une corrida sans nom et qui est sans équivalent dans la littérature contemporaine.
C'est la marque d'Hélène Cixous qui agence et concasse, de manière absolument inédite, les événements de la vie et les défis de l'écriture. Et c'est le propre de son écriture de racler, haler, hisser, tendre, pecer et triturer ces éléments jusqu'à produire un texte qu'on pourrait croire purement cérébral mais qui regorge d'émotions subreptices.
Un texte d'une aveuglante singularité et qui plonge dans une stupéfaction éblouie.
BH 01/12
C'est
un texte tout en apesanteur, un texte aérien aux ailes diaprées dont
nous enchantent les vibrations fines et les nuances scintillantes et
ocellées.
C'est, sous la forme d'un vagabondage rêveur d'une infinie légèreté, une profession de foi et de ferveur.
Matthieu de Boisséson est l'orpailleur de sa propre vie. Il baguenaude au fil des jours et il en extrait de précieuses et perçantes pépites.
Ce sont beaucoup des jeunes filles qui ainsi étincellent au fil des pages mais aussi des écrivains, des enfants, des amitiés, stellaires de préférences, des individus et des instants qui soudain s'inscrivent en décalage, rompent avec la monotonie des jours, bondissent "hors du rang des meurtriers", confèrent à la vie sa part indispensable de brillance et procurent à l'auteur la livrée d'émerveillement qui lui est nécessaire pour poursuivre la lutte.
Matthieu de Boisséson opère ses prélèvements sans logique apparente si ce n'est celle, arbitraire, bondissante, inassignable et infiniment exigeante, de la poésie. C'est une marquetterie infiniment délicate composée de frêles lueurs attrapées au fil des heures radieuses. Les jeunes filles, d'abord, tiennent la haute main et se taillent la part du lion. Les jeunes filles puis les écrivains et aussi les montagnes et les animaux et les amitiés improbables.
Les jeunes filles et leurs grâces alanguies et leurs brusques embardées et leurs manières souverainement gauches et leur matière magnifiquement indéchiffrable.
Les
grandes
amoureuses, aussi, requièrent notre auteur : Mireille Sorgue, la si
fervente et si honteusement méconnue et Tina Jolas la renversante.
Les étincelles surgissent dans les failles ouvertes par l'incongru, pratiquées par la malice ou le génie de la vie et des êtres. C'est l'éclair salubre qui soudain pulvérise le roulement mécanique des choses.
C'est, par exemple, notre auteur qui prodigue d'improvisés soins médicaux à quatre sublimes mannequins expatriées qu'il héberge provisoirement. (Et, autre effraction ou incongruité jubilatoire: parmi ces toutes belles, sa préférence va à la plus teigneuse...).
Ce sont des correspondances (dans toutes les acceptions du terme) qui, inespérément, rapprochent des écrivains qui se tiennent à grande distance d'âme les uns des autres tels Valéry, Gide et Pierre Louÿs. Ce sont ces mêmes circulations et corrélations mystérieuses qui, par la grâce des amitiés passeuses de trésors, nous mènent d'artiste en artiste, d'oeuvre en oeuvre, toutes nourricières.
Ce sont les microscopiques prodiges quotidiens. C'est encore un colloque aux accents métaphysiques en plein coeur d'un zoo. C'est la cliente d'un cabinet d'avocats qui porte le nom d'une héroïne victorienne et infuse, dans la routine professionnelle, un parfum romanesque.
C'est un jeune homme aux allures de rustre buté qui, fortuitement, initie l'auteur à la parole, solaire et déliée, de Spinoza. Et tous ces recensements sont effectués sans s'appesantir, à la pointe d'une plume légère et élégantissime.
C'est surtout, à chaque instant, l'aptitude (cultivée) à voir plus loin, en contrebas, dessous le glacis figé des apparences.
C'est le sens, rare et infiniment précieux, du décalage salvateur, des percées poétiques. C'est voir l'ailleurs en plein coeur du dedans.
Cela s'appelle la grâce.
BH 12/11
Retrouvez également l'interview de Matthieu de Boisséson par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
C'est
un texte ciselé très au-dessus du niveau de la mer, dans la tessiture
d'une voix haut tenue, dans la matière même des songes ou presque.
C'est une quête menée au nom de l'amour mais qui prend tout de suite des allures de composition poétique et abstraite, d'élaboration raffinée et diffractée.
C'est un texte dédalesque mais aux accents beaucoup plus durassiens que borgésiens car sculpté dans une brumeuse indistinction.
C'est un torrent aménagé en jardin, une foudre apparemment quadrillée.
C'est donc le roman de Thomas Lilienstein tel qu'il est rêvé, et presque halluciné, par Mikel, la jeune femme qui l'aime et le cherche et le traque partout y compris quand il se trouve à ses côtés.
Car Thomas est un mystère et même une mosaïque d'énigmes à l'image des paysages qu'il dessine et architexture dans sa tête.
Pour extraire la figure de son amant embusquée dans les replis du passé, Mikel convoque des témoins dudit passé et c'est donc un cortège ou une cohorte de voix qui s'élèvent tour à tour (sans jamais former un choeur unanime) pour évoquer une figure, en effet, mais protéiforme et labile au possible et qui s'apparente bien plus à un profil perdu échappant un peu plus à mesure que les révélations surgissent.
Repliée à Khila, dans une attente avide, Mikel recueille les signes et les bribes éparses de témoignages. A défaut de toucher Thomas lui-même, elle approche ses proches et recense leurs paroles qui tournoient kaléidoscopiques.
Il y a Milan, l'alter ego inversé, dans la chaleur et contre le corps de qui Mikel tâche de reconfigurer les membres manquants de Thomas, Milan qui va sa propre vie, labyrinthique. Et il y a aussi Paula l'amie de Sylvia, la mère ogresse de Thomas. Il y a surtout Sylvia elle-même, paysagiste toute de démesure, qui conçoit des jardins fabuleux et improbables, Sylvia dans laquelle s'originent la vocation, la forme visible et la forme secrète, cryptée de Thomas, Sylvia, autre mystère granitique et concassé contre lequel Mikel se heurte et se fissure sans trêve.
Et il y a aussi, en grappes ou disséminés selon l'angle du regard, les amants de Sylvia, magnétisés et satellisés (et vassalisés) par elle qui, cependant, vit dans une intense, entière et inaliénable solitude. Il y a surtout Armand Precht (très jeune homme au nom d'ancêtre) qui fut l'élève puis l'amant de Sylvia, entre tous favori puis éconduit et qui nourrit rancoeur et fomente probablement vengeance. Armand Precht, amant tortueux, retors et redoutable et rival de Thomas dans l'amour de Sylvia.
Mais il y a Sylvia d'abord, figure hiératique, souveraine, d'une puissance dévorante qui rafle toute une part ou l'entièreté de Thomas et par qui Mikel se sent évincée et spoliée.
Et il y a le silence et l'absence de Thomas qui trouent le temps. L'absence qui polarise l'attente. L'absence, centre magnétique et méphitique autour duquel s'agrègent tous les fantasmes.
Et, tout de suite, il n'y a pas de cloison étanche entre les temporalités qui fluent et confluent.
A la suite de Mikel, on plonge à pic, au fil d'une coulée vertigineuse mais, dans le même temps, on ne chute pas, on se maintient, en équilibre instable, sur le bord et dans l'écume mousseuse et moutonnante. Et c'est toute la paradoxale beauté de ce texte (et le tour de force de son auteur) que d'orchestrer, avec une adresse virtuose, ce double mouvement paradoxal : nous faire aller loin dedans les entrailles et, dans le même temps, nous tenir haut dans l'aérien, le céleste, l'arachnéen.
A mesure que le texte se déploie, il se ramifie, gagne en profondeur et en complexité. De nouveaux personnages surgissent, telle Rose-Hélène (au prénom si doucement euphonique) qui fut l'infortuné fiancée de Milan.
Laurence Werner David nous fait atteindre le coeur en nous promenant le long de toutes les périphéries.
Les jardins (hautement raffinés, magistralement conçus) de Sylvia Lilienstein sont suspendus. Dessous fermente et gronde le bouillant mystère des origines.
Laurence Werner David nous mène, à flanc d'abîme et en apesanteur, au fil d'une quête aussi rêveuse que cinglante et l'écriture, magnétique et enveloppante, parachève l'envoûtement.
BH 12/11
C'est
un texte brut qui gifle, cingle et arrache. Une menée abrasive qui
arase au plus juste, au plus net. C'est une écriture qui, à la fois
plonge dans l'embué, le vaporeux, et qui taille au plus tranchant et au
plus vif.
Et c'est, par salves successives, le portrait d'une femme singulière et sensationnelle.
Cette femme porte, de façon très préméditée, très délibérée, le prénom chargé de Norma-Jean. Elle enseigne, avec une coupante ferveur, la philosophie à des étudiants magnétisés, enamourés voire pâmés. C'est une prof avec des allures et une aura fracassantes d'héroïne frappée par le sort, élue pour figurer dans la légende.
Elle apparaît donc comme source et réservoir de fantasmes mais il y a quelque chose en elle de flou, de mal fini qui empêche que la cristallisation ait lieu.
Norma-Jean, conçue et désignée pour être objet fantasmatique, est en fait le sujet des fantasmes qui traversent le texte. Et c'est à ses compositions internes, aux motifs obscurs qui la régissent que nous aurons à faire. Tout s'articule autour des ruses de l'inconscient, des chemins de traverse qu'emprunte l'esprit épris de vagabondages intrépides au point qu'il s'aventure dans les parages et peut-être dans le coeur de la folie. Le texte est construit selon un jeu de miroirs biseautés, le lecteur est constamment dérouté, débouté de l'attendu et de ses positions acquises.
Tous les éléments se présentent comme autant d'énigmes à percer, mais dont il n'est pas certain qu'elles recèlent un sens univoque.
Par exemple, Norma-Jean est dotée d'un ex-mari qui s'appelle Jean et il ne semble pas hasardeux que mari et femme partagent le même prénom. Ni que Jean ait été l'analyste de Norma-Jean. Entre eux se joue une partie des plus singulières, à la fois tendre, bizarrement amoureuse et d'une cruauté terrible, une cruauté qui prend des accents et un tour meurtriers. Une partie dont les tenants et les aboutissants semblent échapper aux protagonistes eux-mêmes et qui plonge ses racines loin en amont dans le terreau secret de Norma-Jean.
L'autre pôle de la vie de Norma-Jean se prénomme Marco. Ce fut l'un de ses étudiants et elle nourrit pour lui une affection trouble et si puissante qu'elle la conduit, métronomiquement, semaine après semaine, au parloir de la prison de Sollicciano où cet homme est détenu pour meurtre.
La chronologie est brouillée, les épisodes se bousculent, se percutent et, plutôt que de s'élucider les uns les autres, ils tendent souvent à accroître la nuit qui les fonde.
Chemin faisant, on apprend que l'alliance entre Jean et Norma-Jean fut fracturée par un événement aussi traumatique qu'apparemment inexplicable.
De même, on s'interroge longuement sur ce qui motive l'intérêt obsessionnel de Norma-Jean à l'endroit de Marco lequel traite sans ménagement et même malmène son entêtée interlocutrice.
Ingrid Thobois navigue en eaux troubles et entrelace motifs et pistes avec une science virtuose.
Et le tout est porté par une écriture d'une élégance aristocratique et d'une force tout à fait percutante.
Une plongée brillamment orchestrée dans les territoires de l'indécidable.
BH 12/11
C'est un texte qui fulgure lentement. Un alliage insolite entre trépidation et ressassement. Entre percées fracassantes et délitement. Entre brusques accélérations, sorties de route inopinées et enfoncements dans les tourbes et les eaux les plus troubles. C'est une histoire qui déroute tout du long, à chaque angle, à chaque carrefour, mais c'est surtout une langue sans équivalent qui restitue, avec une précision métronomique, le tracé sinueux d'une quête à la fois heurté et comateuse. C'est la redoutable radioscopie d'une âme en pleine désintégration et c'est aussi le regard sans complaisance et même sans merci que porte un homme sur une certaine forme de perdition féminine.
C'est
une langueur tout en alarmes, en chocs électrostatiques et en plongées
traumatiques.
C'est une fuite et une chute immobiles, une lancée à fond de train dans une voie sans issue. Si l'intrigue est surprenante, son caractère déconcertant paraît très vite secondaire en regard de la singularité qui réellement prime et qui est celle de la langue. Une langue qui, sous des dehors galcés et aseptisés, charrie, bouscule, éventre, violente continûment.
Tout aussi singulière et saisissante est la figure de la narratrice: elle semble offrir un profil plein d'aspérités mais celui-ci se dissout à mesure, comme attaqué à l'acide, dans les troubles exponentiels qui l'affectent.
L'intrigue nous engage, avec Joy, la narratrice, sur les routes du territoire européen, dans une quête étrange. Aiguillée au fil d'un dangeureux jeu de piste, elle enquête, au travers des capitales européennes, sur la mort de son mari, survenue dans des circonstances troublantes. Joy pénètre des milieux interlopes et déviants et, au fil des découvertes sinistres voire glauquissimes qu'elle fait, elle mesure à quel point elle avait de Vincent, son époux, une parfaite méconnaissance. Comment faire coïncider la figure de l'époux avec cet homme aux agissements inavouables autant qu'illicites? La personnalité désunie de Joy se fissure et se diffracte toujours davantage à mesure qu'elle se confronte à ce vertigineux dédoublement.
Car ce qui happe, c'est moins ce que Joy débusque et les révélations fracassantes qui s'abattent sur elle en rafales, que les convulsions de sa conscience dans laquelle l'auteur nous plonge et qu'il transcrit en sismographe virtuose.
Et le lecteur est, d'un bout à l'autre, aux prises avec l'intériorité d'une femme qui n'est pas seulement altérée ou double mais multiple : polytoxicomane pathologique (à la fois alcoolique, anorexique et camée, dopée à l'hypoglycémie comme aux produits pharmaceutiques), Joy perçoit tout ce qui lui arrive en fonction et à l'aune des troubles psycho-physiologiques auxquels elle est sujette. Avec elle, tout est renversé, il n'est pas de système de valeurs fixe et priorités et proportions s'intervertissent sans cesse. Ce qui, à tout instant, régit le rapport au réel, c'est le degré de manque auquel le corps se trouve soumis. Et Nick Barlay réussit le tour de force de nous immerger dans ce corps satellisé et spasmodique au point de nous rendre sensible la moindre de ses oscillations. C'est un corps de manque et l'auteur fait de son texte cette trouée vertigineuse : le manque est le corps du texte, le texte est le corps même de Joy. Toute les perceptions de Joy sont énumérées, recensées, épinglées et circonscrites au fil d'une psalmodie maniaque, d'une scansion hallucinée (pulsation affolée et ivre de contrôle) qui font de nous l'otage d'un esprit addictif, obsessionnel et aliéné. Et le fait que la litanie obsédée soit tout entière déclinée à la deuxième personne du singulier rend plus prégnant encore le sentiment d'inquiétante étrangeté et de redoutable familiarité qui tous deux prennent aux tripes dès les premières lignes.
Bien que Joy ne soit pas un personnage sympathique, on est rivé, irrépressiblement, à elle. De même, la langue qui épouse les flux de conscience qui la traversent n'est pas séduisante, elle est rêche, âpre, clinique, durement syncopée et pourtant elle exerce une fascination qui est sorcière.
Et Nick Barlay est cet ensorceleur qui réalise un portrait de femme d'une puissance et d'une modernité sidérantes.
BH 12/11
C'est
une somme romanesque éblouissante, une oeuvre grandiose et étonnamment
méconnue voire ignorée. Quatre récits qui, d'une manière et dans une
langue virtuoses, se répondent, se percutent, se font écho, se
corrigent et se complètent.
On se trouve clairement face au fantasme qui agit tout écrivain : celui de l'oeuvre totale. Sauf qu'ici le rêve et son accomplissement coïncident presque. C'est une rhapsodie, une fugue et de pleines pages de plain-chant. Une cathédrale proustienne sur un mode baroque.
C'est une approche prismatique, un kaléidoscope enragé qui travaille, torture et tord indéfiniment en tous sens le même matériau. Comme si l'artiste voulait, non pas épuiser la substance dont il dispose, mais donner à voir la vertigineuse infinité des aspects et des possibles qu'elle recèle. De livre en livre et même de page en page, les rapports initiaux (et même le logos fondamental) ne cessent de se modifier.
Cette entreprise romanesque est aussi une machinerie d'une puissance redoutable. C'est une centrifugeuse qui broie les données et pulvérise toutes les certitudes.
Et si Durell est expert dans l'art de sonder les abîmes de l'âme humaine, c'est aussi, essentiellement, un joueur qui manifestement se délecte des très savants et perfides dispositifs qu'il a mis en place.
Dans chacun des quatre volumes, l'angle d'attaque est différent bien que, dans trois des quatre, le narrateur soit le même. Il s'agit de Darley, un écrivain anglais qui, à la veille de la première guerre mondiale, a élu domicile à Alexandrie, a intégré un cercle de personnalités brillantes et fascinantes et qui, tout en observant d'un regard artiste (et hautement poétique) les moeurs de la ville et le grouillement des passions, est entièrement partie prenante dans ce tumulte.
Le dispositif romanesque est le suivant : le premier volume ("Justine") expose la ronde des événements et des passions tels que perçues par le seul Darley qui en fait le récit (ainsi qu'un roman). Le deuxième tome ("Balthazar") est toujours rédigé par Darley mais il s'agit de sa version des faits dûment annotée, corrigée et remise en perspective par l'un de ses amis (le dénommé Balthazar) médecin et philosophe. "Balthazar" est le prolongement et la face cachée de "Justine" car l'ami médecin apporte un certain nombre de démentis cinglants aux croyances, aux illusions dans lesquelles barbotait et s'enferrait Darley.
"Mountolive",
le troisième opus, tranche par rapport aux
autres. Ce n'est plus la voix de Darley qui se fait entendre mais celle
d'un narrateur classique, potentiellement omniscient. En outre, le
centre névralgique n'est plus le même puisque l'attention se porte sur
le destin de Mountolive, jeune diplomate anglais posté à Alexandrie
qui, dans les précédents volumes, ne faisait que de brèves et
superficielles apparitions.
De plus, une partie de récit nous reporte dix ans avant les événements relatés dans "Justine" et Balthazar" et tout ce qui apparaissait corrigé et fixé dans "Balthazar" est encore une fois demantelé, pulvérisé et entièrement remanié.
Enfin, "Cléa" qui se situe dix ans après le centre battant de cette somme romanesque, apporte encore un éclairage inédit : de nouvelles intrigues se nouent cependant que d'ultimes retouches sont apportées aux précédentes versions.
Les personnages sont les suivants : Justine (selon le titre éponyme du premier volume), sorte de paradigme de la femme dangereuse, flambante et fatale. Justine est mariée à Nessim, riche propriétaire terrien et leur union paraît, aux yeux du monde, aussi lisse et parfaite qu'elle est en réalité complexe et tourmentée. Justine entretient avec Darley une liaison clandestine et intranquille car elle semble redouter les représailles de Nessim par qui elle se prétend traquée. Darley, lui , est fou de la perçante Justine mais cette passion le taraude tant parce que son amante perpétuellement lui échappe que parce qu'il est officiellement le compagnon de la tendre et frêle Melissa laquelle est danseuse et anciennement prostituée.
Balthazar, lui, est un homosexuel parfaitement assumé qui refuse de s'attacher.
Il y a également, au centre de ce cercle amical, de cette constellation affective, Clea, jeune et blonde artiste-peintre souvent évoquée sous les traits d'une moderne Artemis, aussi belle et intègre que vierge et intouchable.
Enfin, on trouve, un peu plus à la périphérie, Pursewarden, écrivain au talent semble-t-il éclatant, qui tourmente le candide Darley de ses traits acerbes et dont les sentences sarcastiques émaille l'ensemble de la somme romanesque (l'humour, l'ironie sont des caractéristiques constantes de l'oeuvre de Durrell). Autre figure d'écrivain récurrente : Arnauti, un français, premier mari de Justine (désormais volatilisé) et auteur d'un unique récit "Moeurs" dont Justine aurait été le modèle et l'inspiratrice. Tout comme les foudroyants et corrosifs précipités de Pursewarden, des fragments de cet ouvrage apparaissent çà et là, disséminés dans l'ensemble de l'oeuvre. Après "Justine", donc, le deuxième volet remanie et "rectifie" la matière romanesque. On apprend, entre autres choses, que Darley aurait été instrumentalisé par Justine, qu'il aurait constitué un leurre pour égarer les soupçons de Nessim car la redoutable Justine était en fait éperdument éprise de Pursewarden...
Se découvre également une société secrète constituée autour de Balthazar et attelée à percer les secrets de la cabale. Dans "Mountolive" tout bascule encore une fois : apparaît une autre confrérie cachée, une association de coptes politiquement virulents et versés dans le trafic d'armes. A la tête de ces hommes enragés se trouve Nessim, activement secondé par ... Justine. Tout l'intrigue est donc "redressée", relue et réévaluée selon la théorie du complot. Le suicide de Pursewarden, par exemple, dont les causes demeuraient énigmatiques, se serait supprimé parce que, affecté à un poste diplomatique, il n'aurait pas supporté d'être mêlé à ces turpitudes. Enfin, "Cléa" lève le voile autrement encore. On découvre Liza, la soeur aveugle de Pursewarden, on apprend que le frère et la soeur étaient unis par un amour incestueux, véritable motif du suicide de Pursewarden.
C'est une oeuvre vertigineuse qui propose non seulement plusieurs approches mais plusieurs niveaux de lecture. Il y a le plan purement romanesque, l'intrigue de base, puis la relecture politique, puis la dimension mystique et enfin la dimension démiurgique, l'acte esthétique mystagogique de Durrell lui-même qui 'affleure à travers les pages et tire le tout vers quelque chose de véritablement divin.
Et tout n'est que délectation : l'étourdissante virtuosité de la langue, l'ample souffle lyrique qui soulève nombre de passages et la hauteur, saisissante, de la vision. Sans compter que Durrell scrute les âmes et l'amour avec une acuité au moins proustienne...
"Le quatuor d'Alexandrie" ou la beauté à l'état pur.
BH 08/11
Retrouvez également l'émission de Bénédicte Heim sur "Le quatuor d'Alexandrie" sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Domique Conil raconte une histoire crachée, expulsée dans une salve de rage, condensée dans le nom monosyllabique qu'elle attribue à son héroïque : Ka.
Ka grandit au sein d'une famille qui érige en règle une magie aux effets pernicieux, délétères et même dévastateurs.
C'est un livre qui
tout entier s'articule autour du pouvoir des mots, pouvoir perçant,
pulvérisant ou salvateur.
C'est l'histoire d'un rapt, d'une rafle, d'un ravissement. D'une hégémonie. D'une famille qui souffre d'un mal étrange : l'invasion du verbe qui colonise la vie.
Le père écrit par rafales des romans policiers et la famille vit selon le tempo despotique de la machine à écrire paternelle.
La mère, elle, emprunte des chemins plus buissonniers : elle consigne en vrac, sur des blocs rhodia, le réel et l'irréel, le quotidien le plus trivial et des lambeaux de romances échevelées. Elle consigne tout et n'achève rien et elle finira par se dissoudre dans cette ronde et ritournelle perpétuelle, cette vie écrite qui jamais n'atteint au chant, cette obsession nue sans butée.
Ka, elle, se dresse contre cette enfance vampirisée. Elle trouve d'abord en Félix, le petit frère à l'esprit fulgural qui tout devance et court-circuite, un allié idéal. Mais Félix sera, lui aussi, rattrapé - atavisme familial oblige- et rongé.
Mais alors Ka sera déjà loin et depuis longtemps. Car Ka est un être de rupture, une fille qui tranche et ne concède et ne concilie rien.
Elle veut la vie, la vie pure de toute majuscule, de toute transcription, pas les mots. La vie crue et nue. Aussi élira-t-elle pour compagnon Manuel, tendre petite frappe. Pour vivre au coeur les casses et forfaits que son père écrit. Et ce sera Manuel aussi parce qu'il est bègue, aussi éloigné que possible de l'aisance et la fluidité verbales.
Mais, comble de déveine, Manuel sera inquiété, intercepté, incarcéré et, en prison, ne trouvera d'autre remède, d'autre rempart au désespoir, que l'écriture...
Cette trajectoire qui mêle subtilement l'ironie au tragique est décrite avec une force fusante et dans une langue des plus percurtantes.
Le dire de ce récit, qui est celui de Ka, de son enfance ingouvernable autant qu'irréductible, est abrupt, rêche, revêche même, tout de syncopes et de cisaillements fulguraux.
On pourra déplorer des accents un tantinet trop durassiens et mimétique mais l'ensemble frappe par une force d'impact remarquable.
L'enfance, notamment, restituée dans sa cruauté nue, sa voracité sans frein, son élan inarrêtable même quand brisé, constitue la part magnétique et fondatrice du roman.
Une singulière, gaillarde et véhémente façon d'évoquer l'éternel dilemme : écrire ou vivre.
BH 08/11
On pourrait croire qu'on se trouve face à une énième version de l'archirebattu triangle amoureux (le mari, la femme, l'amante) et c'est le cas, en vérité, mais Mario Soldati (l'auteur des magnifiques et mémorables "Lettres de Capri") réussit le tour de force de déjouer l'attendu, de ne jamais puiser dans ce réservoir à clichés ni glisser sur la pente du vaudeville.
Et comment s'y
prend-il pour ce faire
? Il nous présente son héros en état de surprise et même de sidération
continue si bien que nous sommes conduits, nous aussi, à envisager la
situation sous un angle singulier et inédit.
Eduardo, le narrateur, est assistant dans une université du Connecticut et momentanément arraché à son Italie natale. Durant le temps de son exil, il cherche refuge et réconfort dans un bar dont la jeune serveuse, Edith, l'aimante plus que de raison. Seulement cette jeune femme est tout sauf aisée, accorte, source de sécurisante douceur. Elle se révèle d'emblée abrupte et même brutale et surtout abrasive et continûment imprévisible.
Elle représente pour Eduardo un tourment et un défi, elle ira même jusqu'à l'aiguillonner d'un "Tu n'es pas pour moi", raison pour quoi il n'aura de cesse de la ferrer et ira même, au terme de moult tribulations, jusqu'à l'épouser.
On est enclin à penser qu'ayant enfin en sa possession une personne si rétive, dotée d'une si coupante (et par là même si brillante) séduction, Eduardo s'emploie dès lors à la chérir sans faillir. Or, il n'en est rien : le jour du mariage, à l'instant même de prononcer ses voeux, le jeune homme découvre Anna laquelle se trouve être la femme (fraîchement épousée) de Vaclav, le frère d'Edith, de même que la meilleure amie, suprêmement aimée, de cette dernière.
Et c'est le coup de foudre instantané : Eduardo tombe raide d'Anna qui est on ne peut plus antipodique d'Edith.
Autant Edith est longue, maigre, aiguë, d'une frondeuse et rebelle blondeur coiffée à la garçonne, pourvue, corps et âme, d'angles et d'arêtes qui percent tout, autant Anna, italienne, tout comme Eduardo, est brune, plantureuse, moelleuse, d'une provocante sensualité et sans aspérités apparentes.
Et Eduardo est désespérément épris des deux. Les deux couples effectuent ensemble leur voyage de noces à Venise et durant ce séjour, il se scelle entre Eduardo et Anna, à la faveur d'un éclat de rire, quelque chose comme un pacte tacite, une promesse qui est aussi un basculement dans l'irréversible. Tout est joué dès avant que d'être incarné et pleinement vécu.
Celle qui véritablement échappe à Eduardo, c'est Edith avec qui il entretient des rapports heurtés, conflictuels autant que passionnels, Edith qui est toute d'imprévisibilité, d'irascibilité et parfaitement impénétrable.
Tout s'élabore donc à l'encontre du schéma classique : c'est Edith qui échappe et cependant c'est Anna qui hante le narrateur. Anna et son corps ouvert, accueillant, odorant, obsédant. Et lorsqu'Anna, séparée de Vaclav, vient vivre chez Eduardo et Edith, tout se précipite. Tout se précipite mais dans la lenteur et la langueur de ballets hypnotiquement répétitifs. Et c'est ainsi, par de brusques pas de côté, que le texte déjoue tout du long les poncifs attendus.
Et, de même, les personnages demeurent, d'un bout à l'autre, merveilleusement opaques : on ne sait rien de cette rage essentielle qui gouverne Edith, on ne pénètre pas davantage les mobiles d'Anna, souriante et close comme un sphinx et quant à Eduardo, il a beau, via la plume extrêmement subtile de Mario Soldati, se sonder et s'ausculter sans trêve, il ne parvient pas davantage à clarifier les choses, à démêler et mettre au jour ce qui l'anime.
Et l'inépuisable énigme du désir demeure, dans ce surprenant et délicat roman, entière.
BH 08/11
Quand
on entre dans les "Cartnets" de Marina Tsvetaeva, tout autre journal
intime, et quelle que soit sa qualité, est instantanément frappé de
discrédit et même tombe en poussière.
Car ces pages ne sont pas des pages, ces écrits ne sont pas des écrits.
C'est une expérience physique qui frappe au plexus et transperce au plus profond et laisse étourdi, le coeur gonflé, rempli et vacillant, dansant sous les étoiles.
Ce qui ressort de ces carnets, c'est que Marina est un monstre au sens mythologique du terme.
Elle est brûlante et glacée et les deux dans des proportions sidérantes et sidérales.
Elle est d'une sensibilité et d'une réceptivité folles, elle perçoit tout avec une acuité hors-normes, elle est l'exacerbation même et elle est, dans le même temps d'une puissance phénoménale, il y a en elle quelque chose d'indéracinable et d'absolument invicible.
Tout, chez elle, est poussé à l'extrème et atteint des dimensions surhumaines. Et, non seulement elle perçoit tout mais elle possède la faculté, géniale et rarissime, de mettre en mots l'indicible, de transcrire instantanément, et de la façon la plus pénétrante qui soit, ce que les autres ne perçoivet pas. Et ce que les autres ne perçoivent pas, elle le rend lisible, transmisissible, partageable et c'est cela que ces carnets sont une oeuvre à part entière et même un éblouissant chef-d'oeuvre.
Les carnets couvrent les années 1913 (Marina a 21 ans) en 1933. Marina écrit au jour le jour et même souvent plusieurs fois par jour. Elle énonce, consigne et recense le quotidien n'est jamais ordinaire. Tout toujours fuse, carbure et fulgure. Les premières années rendent compte de la relation stupéfiante que Marina tisse avecd Alia, sa fille aînée qui est une enfant elle-même stupéfiante. Donc les carnets, Marina note essentiellement, s'agissant d'Alia, son rapport génial avec la langue, ses propos absolument renversants, et qui sont ceux d'un pur poète. Et ce qui frappe, éblouit et perturbe tout ensemble, c'est que, dès sa plus tendre enfance, Alia érige sa mère en absolu, la peint en déesse, lui voue une passion dévorante et un culte des plus fervents et passe le plus clair de son temps à énoncer des hymnes à sa gloire. Ce que, bien entendu, Marina, assoiffée de grandiose et de dévotion totale, ne fera rien pour décourager. Il y a là, dans cette relation mère-fille qui s'élabore sous nos yeux, quelque chose de sublime autant que de monstrueux. Mais ce qui est purement monstrueux, c'est la manière dont Marina sacrifie sa fille cadette, Irina, la laissant mourir de faim au motif que la petite est une attardée pour qui elle n'a jamais éprouvé le moindre sentiment. Ce défaut d'intelligence et d'affinités condamne l'enfant et Marina ose l'écrire sans ciller.
Elle est comme ça, Marina, géniale et terrible, elle s'affranchit de toute catégorie morale, se situe par delà le bien et le mal, elle est le centre souverain qui édicte ses propres lois.
Ce qui la préoccupe au premier chef, ce sont les rapports qu'elle entretient avec son âme. Le dialogue avec elle-même est le plus fructueux car elle est seule à être à la hauteur de ses propres exigences.
Elle traverse la guerre et les avanies afférentes (faim, froid, privations) sans une plainte car elle dédaigne de s'arrêter aux contingences physiques (elle va même jusqu'à désirer, pour tremper et bronzer son âme) les atteintes de l'insomnie, les morsures du froid, de la faim. La seule faim qui importe à ses yeux étant celle de l'âme.
Seulement, elle a besoin de combustible et elle s'éprend donc régulièrement et férocement (son pâle mari Seroja étant d'abord au front et puis absent même quand présent) d'hommes qui que peu banals eux aussi, sont bien en peine d'étancher la soif de Marina et se dérobent à peu près continûment.
Il faut lire cette oeuvre qui est un précipité fulgural, et, tout du long, un recueil de phrases qui sabrent, lapident, transpercent, phrases de pure foudre qui concilient les paradoxes les plus intenables, phrases qui sont toute de l'inédit et de l'inouï et qui sont toutes de verticalité et ne quittent jamais des hauteurs de beauté et de justesseà couper le souffle.
Femme-monstre, oeuvre-monstre et monde.
BH 06/11
C'est
un entrelacs de voix cassées, éraillées, parfois caracoleuses et
bondissantes mais toujours fragiles, toujours prélevées sur le
tranchant du péril.
C'est un texte d'une beauté amère et désolée. C'est un sang véhément, violent même, qui irrigue ces voix mais la vie qui bat dans ces corps est une vie captive, une vie sans exutoire.
C'est un texte qui met en scène et en voix les enfants de l'Algérie contemporaine et ces enfants-là sont gravement désaxés.
Tout s'articule autour des membres d'une même famille, grouillement passionnel, centre de gravité et principe gravitationnel de ce texte kaléidoscopique. Cette famille est constituée de personnalités singulières, saillantes qui cristallisent des sentiments violents et ce sont aussi ceux qui la composent qui, tour à tour, prennent la parole.
Il y a d'abord Adel et Yasmine, jeunes gens et frère et soeur d'une stupéfiante beauté qui éblouissent autant qu'ils inquiètent. Adel et Yasmine sont comme des jumeaux inversés, Adel assumant la part ténébreuse du duo cependant que Yasmine incarne la beauté solaire et expansée. Mais ce couple faussement gémellaire est aussi scindé et même fracturé : longtemps unis par une concordance profonde et sans faille, les deux jeunes gens vivent désormais une relation désertée au sein de laquelle ils ne parviennent plus à se rejoindre. Plus aucune parole n'a, entre eux, droit de cité.
Adel, le beau ténébreux, est frappé d'un mal obscur, d'une fondamentale inaptitude à vivre qui semble n'avoir d'autre cause que le défaut de sens qui affecte son existence. Existence qui n'est soulevée ni gouvernée par rien. Il se condamne donc lui-même à des nuits excavées, dévalisées, ravinées par ses pleurs incessants.
Yasmine, quant à elle, promène son éclaboussante beauté dans les couloirs et les amphis de l'université où se déroule sa vie d'étudiante faussement désinvolte. Elle observe, épingle les codes, tics, failles et travers des autres. Elle est incisive et dénuée de compassion, elle a la vaine férocité de la jeunesse apparamment triomphante. Elle captive et virevolte mais, au fond, peine autant que son frère à trouver sa place.
Ces deux-là sont dotés d'une soeur aînée, Sarah, qui vit confinée dans la maison familiale, inapte, elle aussi, à surmonter le sort qui lui échoit, perdant sa vie, sa jeunesse, sa beauté déjà corrompue aux côtés d'un mari, Hamza, que la folie a foudroyée.
Et il y a leur mère à tous les trois qui les conspue et presque les maudit de n'être pas les enfants glorieux, adaptés et sans aspérités dont elle avait rêvé. Une mère qui n'a, pour la visible désaxation et la criante détresse de ses enfants, ni compréhension ni compassion.
Autour de Yasmine, à proximité et dans le sillage de son champ magnétique, évoluent des garçons qui trempent tous plus au moins dans des trafics louches et s'inventent un avenir sans clarté.
Enfin, il y a les enfants: Mouna la fille de Sarah qui s'excepte du désastre général par sa candeur, son sens de l'émerveillement et l'amour qui l'unit au très jeune Kamel et Tarek, douze ans, l'accompagnateur et le protecteur de Mouna, qui, atteint d'un syndrome de dégénerescence précoce, n'en est pas moins résolument planté dans la vie et espère follement dans le retour d'un père atomisé.
Le tableau brossé est sombre mais irrigué par une grande énergie vitale, une révolte aussi bouillante que contenue et maîtrisée, et le tout est porté par une écriture sèche, nerveuse, tranchante qui, pour être efficace, n'en est pas moins empreinte d'une puissante poésie.
Une belle promesse que ce premier roman.
BH 05/11
C'est
un livre de cabrioles, de voltes, de saltos et de salves furieusement
inventives. Un texte aux allures de cavalcade et de valse légère. Avec
des phrases frondeuses qui claquent et rendent un son absolument inédit.
C'est une histoire éternelle contée dans une langue singulière et, surtout, sur un mode radicalement neuf.
On se trouve en Australie, en 1944. Celle qui parle, c'est Gin, une femme qui est tout entière une étrangeté et dont la voix alerte et saisit en ce qu'elle se fait le relais d'un regard qui est d'une rare acuité et d'une singularité totale.
Depuis des années, Gin croupit dans une ferme du bush australien en compagnie de son époux (qu'elle ne nomme pas autrement que Mr. Toad) qui n'est pas moins surprenant qu'elle et auquel elle s'est unie par défaut.
Gin est albinos, une pure, une radicale albinos et en elle aucune concession à la normalité physique ne vient tempérer cette particularité qui conditionnera tragiquement sa vie. Elle est, en effet, musicalement surdouée et était taillée pour devenir pianiste, concertiste brillantissime sauf que, à l'instant où elle aurait dû être distinguée et propulsée, les membres du jury et fabricants de destins lui ont préféré, au mépris de ses dons éclatants, une candidate dont l'apparence jurait moins. Car elle est celle dont le physique blesse l'harmonie exigible de qui prétend évoluer en millieu mélodique.
Or, Gin n'étant pas seulement physiquement extrémiste, elle est percée jusqu'au tréfonds par cette éviction et elle s'alite pour ne plus se relever. En suite de quoi, son père l'expédie sans état d'âme en hôpital psychiatrique. Et c'est au coeur de cette fournaise mentale où se grillent ses synapses (et où elle se livre à une forme particulière d'automutilation) que la débusque Toad. Lui est, comme elle, un disgracié, un relégué, un être à part. Il est ridiculement petit et doté d'un esprit oblique et torve. Il sera cependant pour Gin l'instrument d'un salut temporaire puisque, lui offrant de l'épouser, il lui permet de fuir l'asile où elle aurait autrement moisi probablement jusqu'à la fin de ses jours.
On pouvait espérer que ces deux-là trouveraient dans leurs singularités alliées une rédemption. Mais il n'en est rien : leurs manques s'additionnent, se potentialisent, se font même exponentiels par moments et ils creusent entre eux une incompréhension qui devient abyssale.
Qu'ils aient conçu ensemble deux enfants attachants, ne les rapproche pas pour autant. Clouée par sa différence, Gin s'était plus ou moins résignée à cette assignation jusqu'au jour où débarquent dans la ferme deux prisonniers de guerre italiens, Antonio et John, reconvertis pour l'occasion, et à l'usage de Toad, en ouvriers agricoles.
Gin qui, outre les avanies indélébiles subies dans sa jeunesse, porte le deuil d'une enfant, Joan, précocement fauchée, et se trouve accablée d'une nouvelle grossesse indésirée, voit subitement en Antonio un horizon possible.
Bien que dûment marié en Italie, Antonio se montre envers Gin doux, attentionné, prévenant, tendre, élogieux (il va jusqu'à la trouver belle et à le lui déclarer) mais aussi virilement présent quand Toad le nain est à peu près uniment abrupt, hargneux, chicaneur, tracassier, méprisant, démissionnaire et défaillant. Auprès d'Antonio qui l'entoure d'une inlassable et patiente affection, Gin se reprend à espérer, elle renoue avec des pans d'elle-même verrouillés, tombés en déshérence, sa vie sacrifiée se réensemence et s'irrigue. Pendant un certain temps elle lutte contre l'infatigable afflux de tendresse et puis elle s'abandonne, elle est toute ouverte, armure fendue et défenses fissurées. Et le désir cogne contre toutes les parois et fait effraction et chaque geste, chaque inflexion de voix (sans parler des regards) le trahit. Et, bien entendu, Toad voit cette éclosion d'un très mauvais oeil. Toad qui, lui, se rapproche dangeureusement du jeune et ravissant John. Et les autorités locales voient l'ensemble d'un très mauvais oeil.
Tout cela pourrait tourner au vaudeville le plus affligeant ou au pur pathos ou encore au mélodrame mâtiné de grotesque. Mais c'est compter sans la langue qui porte le récit, sans le regard, proprement stupéfiant, que Gin porte sur les choses. La langue est abrasive, pleine d'allant, d'irrévérence et de trouvailles aussi inouïes que réjouissantes. Et le regard que l'auteur prête à Gin est pareillement coupant, il attaque le réel sous un angle qui n'est jamais attendu, il est frondeur, intrépide, sans précédent mais aussi, et c'est là le tour de force, plein d'émotion contenue et d'une sensibilité sur la crête. Et le désir affleure chaque page. Les passages qui restituent la longue approche désirante entre Gin et Antonio sont d'une bouleversante beauté.
Un récit qui poigne et qui hante.
BH 05/11
Ceci
n'est pas un livre, c'est une bombe, une déflagration continue. Et ce
n'est pas un journal intime, c'est un manifeste, un traité
révolutionnaire. C'est un foudroiement sans pareil, une claque
magistrale.
Voici une jeune femme néerlandaise de 27 ans qui évolue dans le tumulte de la seconde guerre mondiale. Elle se nomme Etty Hillesum, elle est juive mais surtout dotée d'un prodigieux appétit de vivre et d'une appétence spirituelle pareillement dévorante, proportionelle aux désirs charnels qui la tenaillent.
Ce qui déclenche l'acte d'écriture et l'institue comme une nécessité, c'est une rencontre. Début mars 1941, elle se met à rédiger son journal parce qu'elle est en état de commotion : elle vient d'entrer en contact avec Julius Spier, quinquagénaire et étrange thérapeute qui traite ses patients par la chirologie ainsi que par de singulières empoignades, des corps à corps qui se teintent volontiers de sensualité. Julius Spier sera pour Etty un monde, un défi, une révélation, une passion, un catalyseur. C'est grâce à lui, le grand initiateur, qu'on assiste à ce phénomène prodigieux : l'accession d'une âme à elle-même et à bien plus grand et plus vaste qu'elle. Etty qui, au début, se définit comme "la fille qui ne savait pas s'agenouiller", progresse au fil du temps dans le sens secrètement visé, celui de la gratitude de la prosternation émerveillée devant les ressources de la vie. Etty Hillesum est une jeune femme qui regorge de dons, d'une énergie bouillonnante et de désirs exacerbés qu'elle peine à canaliser. La fréquentation de Julius Spier et l'étroite relation qu'elle tisse avec lui, lui permettront d'orienter ses forces à bon escient, d'exploiter au mieux l'exceptionnel gisement qu'elle recèle.
Peu à peu, elle s'élague, se décante, s'épure et se rassemble. Elle prend conscience d'elle-même et de sa vocation car elle se sent, se sait investie d'une mission de toute première importance.
Car ce que retrace ce journal - et cela avec une extraordinaire minutie - c'est une métamorphose des plus profondes. C'est le journal d'une conversion mais pas au sens classique du terme - et bien que le rapport à Dieu tienne une place non négligeable. On assiste à ceci : le passage de l'amour du singulier (qui est ici une passion obessionnelle) à l'amour universel, l'amour de l'humanité dans son entièreté. Et aussi le passage d'une certaine diffculté à vivre à une adhésion inconditionnelle à la vie sous toutes ses formes, y compris les plus intolérables et monstrueuses.
Les écrits d'Etty Hillesum sont la meilleure preuve (toujours vivace et fulgurale) que travailler à sculpter son âme, y travailler dans le sens de l'ajour et de l'épure n'est en rien un acte égoïste, c'est au contraire une générosité folle et un bienfait pour l'humanité tout entière.
Tout procède donc de la
relation d'Etty avec Julius Spier.
Cette relation complexe, tumultueuse, passionnée et intensément
créative est le creuset et le vivier de l'extraordinaire. Julius Spier
est doté d'une fiancée qui vit à Londres cependant qu'Etty entretient
avec Han (un sexagénaire qui l'héberge) une liaison vieille de cinq ans
déjà. Spier impose à Etty sa ligne qui est de fidélité envers sa
fiancée (ligne qui souffre, cela dit, et tolère de multiples brisures
et
décrochages) et, dès lors, ce qu'Etty restitue aussi dans ces pages,
c'est sa longue et patiente lutte contre les assauts de la jalousie et
le désir de possession. Elle traverse des dédales, des défilés obscurs,
se livre à des luttes sanglantes et toujours surgit, purifiée et
lumineuse. Victorieuse. Car Etty est avant tout une combattante, une
croisée, elle guerroie sans relâche contre tout ce qui l'empêche de
faire le jour en elle, de mettre au jour le divin qu'elle recèle. Et
elle à fort à faire car elle est d'un tempérament si bouillant, si
impétueux, il y a en elle tant de fièvres, d'emportements et
d'embardées à juguler! Et le journal nous est précieux aussi en cela
qu'il est un sismographe extrêmement précis : il enregistre la moindre
des oscillations auxquelles est soumise cette jeune femme dont les
états d'âme fluctuent avec une amplitude impressionnante entre
exubérance, plénitude euphorique et désespoir noirissime. Et peu à peu,
à mesure qu'elle dégage son épine dorsale et l'ossature de sa vie, Etty
se familiarise aussi avec son centre inaltérable, cette force qu'elle
possède et qui demeure, quoiqu'il arrive, intangible, inaccessible aux
assauts et tribulations externes.
Etty évolue, au cours de ces années-là, au sein d'un cercle dont Julius Spier est le principe, le point nodal et dont elle devient le satellite de premier plan. D'abord parce qu'elle est engagée en tant que secrétaire de Spier et puis, parce que, en raison de ses dons et de sa fougue naturelle, elle est très vite élevée au rang d'assistante du maître. Elle se fait donc thérapeute de l'âme et prodigue des soins salubres à ceux qui se confient à elle. Elle se trouve aussi au coeur d'une exceptionnelle effervescence intellectuelle et créatrice car les proches et patients de Spier sont tous des êtres de haute qualité.
Et dernier point, et non des moindres, Etty fait preuve d'un humour rare et d'une autodérision qui aère et allège l'extrème densité de ces pages : elle se morigène et s'admoneste sans cesse avec une brutalité et un solide bon sens qui sont d'une grande saveur.
Ainsi, quand le pire survient, elle est tout sauf démunie. Elle, Etty, qui croyait, au fil de son journal, faire ses gammes d'écrivain, s'entraînait en réalité à devenir l'un des plus beaux spécimen humains que la terre ait porté. La jeune femme égocentrique, hypocondriaque, confuse, désordonnée, perpétuellement débordée et volontiers plaintive au début du journal est devenue, à la fin (un peu plus d'un an plus tard), cette lutteuse évangélique capable d'écrire : "Il faut contribuer à agrandir les réserves d'amour sur cette terre".
Et :
"Aux dernières nouvelles, tous les juifs de Hollande vont être déportés en Pologne, en transitant par la Drenthe. La radio anglaise a révélé que, depuis avril de l'année dernière, 700.000 juifs ont été tués en Allemagne et dans les territoires occupés. Et si nous survivons, ce sera autant de blessures que nous devrons porter en nous pour le restant de nos jours.
Et pourtant je ne trouve pas la vie absurde. Dieu, je n'y peux rien. Et Dieu n'a pas à nous rendre de comptes pour les folies que nous commettons, c'est à nous de rendre des comptes! J'ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration, je sais tout, aucune information nouvelle ne m'angoisse plus. D'une façon ou d'une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens."
Et encore :
"La plupart des gens ont en tête une vision conventionnelle de la vie, or il faut s'affranchir intérieurement de tout, de toutes les représentations figées, de tous les slogans, de tous les assujettissements, il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toute norme, de tout repère conventionnel, il faut faire le grand bond dans le cosmos, et alors, la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au plus profond de la souffrance".
BH 05/11
Maïca
Sanconie est une orfèvre. De la langue et des sensations. Et, chose
plus rare, des lignes mélodiques qu'elle parvient merveilleusement à
transcrire en mots.
Elle nous plonge dans l'intériorité de Jankiel, un concertiste relégué, pendant l'occupation, au coeur dénué de la Corrèze. C'est un homme de l'Est, un citadin accoutumé au vacarme et aux lumière de la ville et le voilà donc frappé d'un double exil. Le voilà contraint, confiné avec sa jeune épouse Louise, dans la ferme de ses beaux-parents qui ont accueilli ou plutôt recueilli le couple. Confiné et contraint de se porter aux confins de lui-même pour y trouver de quoi vivre, de quoi continuer et s'acclimater à cette configuration presqu'inhabitable.
Car au double déportement s'ajoute une autre source d'égarement : Jankiel est très fraîchement père d'une petite Lucie et perplexe et démuni, ignorant tout de la façon de remplir cet office qui l'écarquille d'étonnement.
Il lui faut apprendre simultanément le dénuement et l'appropriation.
La dépossession est totale, cruelle : sa femme même, toujours en partance, lui devient étrangère, comme altérée et absorbée par le paysage inhospitalier.
Restent la musique, les exercices pianistiques réitérés par lesquels il tente de s'identifier, de restituer son identité, son socle qui se dérobent.
Et puis, contre toute attente, c'est dans la nature environnante, à travers ses marches solitaires, qu'il trouvera un recours et puisera un réconfort puissant.
On assiste, alors que résonne au loin le fracas de la guerre, à la mue silencieuse d'un homme qui s'essaie à harmoniser sa vie désaccordée.
Il se
familiarise si bien avec le paysage qui
l'enclôt, l'abrite et le préserve que lui vient peu à peu le sens de la
contemplation émerveillée. Le sens des autres aussi et d'une vie
pleinement incarnée. Il se pénètre des beautés élémentaires, il
communie et se réconcilie. Avec ceux qui l'entourent, avec la terre,
avec la
chair qu'il habite et qu'il avait longtemps désertée. On a le sentiment
qu'une sève puissante l'irrigue et le renouvelle.
Et au moment où il sera le plus durement frappé, il lui viendra même la force de faire face à l'impensable.
C'est un singulier récit de formation qui dit la mue d'abord subie puis consentie d'un homme vibrant qui se réapproprie sa vie. Tout est dit distillé avec une délicatesse folle, une sensibilité hors du commun aux infinies nuances et ramifications du réel. Il y a là une prodigieuse attention portée à la matière et à la ténuité des choses. Chaque détail est une nervure, chaque sensation est restituée avec une acuité vibratile car la langue est tout entière pulsatile. Il faut savourer chaque page de ce texte car chaque page est une miniature parfaite, une oeuvre d'art à part entière, un chef-d'oeuvre d'émotion contenue, de beauté infiniment subtile et ciselée.
BH 04/12
Retrouvez également l'interview de Maïca Sanconie par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
C'est
un texte de trouble, de tremblements et de voix alternées. C'est la
chair empêchée dont les poussées véhémentes, bien que muselées,
éclosent de singulière façon.
C'est l'histoire d'une double fascination, d'un corps plein qui est aussi un corps en creux, qui cristallise attentes, émois, fantasmes et qui, malgré lui, s'agrège et s'accapare deux vies.
C'est la sombre mélopée, la douloureuse lancinance du désir qui descend loin dans les mots et dans la chair.
Ce sont deux estropiés de l'existence normée qui convergent et se rencontrent dans un même et singulier désir d'échappement. Deux corps frappés de mutité qui, simultanément, s'éprennent du même corps frappé, lui, d'interdit.
Ce corps interdit, c'est celui de Teresa, quatorze ans, bloc de chair unie, soyeuse et insécable, adolescente légèrement anormale, privée de langue commune, tribale et de verbe fluide mais dont la seule présence est étrangement labile et volubile, dont la seule présence appelle, cristallise et magnétise.
L'un des magnétisé est Manuel, bel homme mais qui, à trente ans passés, reste inapte à trouver sa voie comme sa voix. Cette dernière lui est confisquée par le duo infernal que forment sa mère et sa soeur, lesquelles, normopathes confites en religion et pareillement despotiques, communient dans le culte du père mort.
L'autre polarisée, c'est Veronica, la propre soeur de Teresa tout juste sortie de l'adolescence et qui échoue à habiter son corps et sa vie autrement que par procuration. Elle vit d'abord d'une vie mimétique, assujettie et dédiée en attachant ses pas à ceux d'une condisciple, Ana, qu'elle vénère et submerge d'une passion dévotieuse et étranglée. Et lorsque Ana, lassé de cette adoration sourde, engluée et impuissante, la répudie, Veronica oriente sa dévorante et désormais inemployée force d'aimer vers Teresa.
Manuel, lui, rencontre Teresa parce qu'il s'improvise tout à coup moniteur dans un camp de vacances pour handicapés. Comme s'il ne pouvait trouver à être que face à des enfants qui sont, comme lui, déportés vers l'ailleurs et qui abritent pareillement l'altérité en eux.
Teresa, riche de son corps buté et irradiant, l'aimante très vite et irrépressiblement. Il l'approche, fasciné par sa désarmante ingénuité qui se double d'une étrange rouerie, d'une science innée, instinctive de la séduction. Car la candeur de Teresa n'est ni pure ni absolue et cette opacité, en elle, accroît sa force de séduction.
L'une des grandes forces du texte est de tourner, tout du long, autour d'un événement névralgique qui a trait à la nudité de Teresa et au sentiment de la faute qui tenaille toujours davantage Manuel. Peu à peu, le récit distille des éléments qui, loin d'éclairer la scène nodale, épaississent le mystère.
Quant à Veronica, orpheline de son amour pour Ana et, par là même, de son corps et de sa vie qui ne sont plus satellisés, elle s'éprouve à nouveau vivante au contact de Teresa dont le corps plein compense la maigreur, la gaucherie et la déshérence du sien.
Et, insensiblement, Teresa la hale vers Manuel qu'elle va entreprendre, tarabuster et qui deviendra pour elle l'instrument de son identification. Manuel et Veronica existent en miroir et ils se clarifient mutuellement, se percent à jour dans leur désir pareillement trouble de Teresa.
Ils vont se rapprocher puis se percuter de
façon décisive.
Manuel et Véronica, racontent, en alternance, chacun
selon sa voix. Ils racontent cette perdition qui aussi une
réappropriation de soi. Cette singulière "Version de Teresa", cette
aliénation qui est un paradoxal affranchissement.
Et la langue, sinueuse et pénétrante, toute d'intériorité suggestive, épouse à la perfection les méandres et errements de ces deux damnés en voie de rédemption.
Une envoûtante révélation.
BH 04/11
Marie
Chartres n'écrit pas, comme beaucoup le font, à partir de l'écorchure
et une fois amorcé le processus de cicatrisation. Elle écrit de
l'intérieur, depuis le centre du cratère et à l'intérieur d'une
écorchure sans bords. C'est un livre de sang et de chair, ce sont des
livres de chair arrachée, des arpents de peau dépecée, c'est l'enfance
qui remonte à la gorge et une écriture au couteau, une qui fore
jusqu'au fin fond des tripes et n'épargne rien.
D'abord l'enfance, donc, et déjà toute sous le signe de l'arrachement et de la rupture. Brisures, éclatements incessants de la mère qui ne tient pas ensemble, dont la tête est chaudron bouillonnant au couvercle qui saute très régulièrement. Ligne de fuite, ligne brisée qu'est la présence du père bientôt réduite à un évanescent souvenir.
Restent les enfants grandis sur les décombres de cette vie déconstruite. Un frère, une soeur, et, chacun à sa manière, atteint au plus vif de ses fondements.
En courts fragments déchiquetés, Marie Chartres dresse un état des lieux du carnage.
Père en allé, absence béante, inflationnelle, mère dont la folie invasive submerge et couvre tout l'espace disponible : que reste-t-il à la fin ? Quel territoire élire pour la croissance entravée, tranchée dès l'abord et aux racines.
Pour dire cette presqu'impossible mue, Marie Chartres choisit des mots qui raclent, sourdent, crachent : rage, haine et infinie déréliction.
La soeur et narratrice se mure dans une peau-forteresse et, bien qu'elle multiplie les amants et les tentatives d'effraction, rien ne se fend ni ne s'ouvre. Et la lancinante question, celle qui taraude, c'est: comment ce corps endeuillé, orphelin de son enfance pourra-t-il accueillir un autre corps, nourrir une autre enfance? Le frère, quant à lui, s'inscrit dans la ligne du père, il opte pour la fuite perpétuelle. La fuite et le raclement à vif, l'excavation. Vider ce corps de toute substance, le décharner jusqu'à l'extrême, le quintessencier pour qu'il ne soit plus nulle part préhensible, pour explulser enfin "cette bête sur la peau" qui tout dévore.
Et il faut s'arrêter à la langue toute de syncopes, de saccades sombres et démembrées, éructées et finement nervurées. Langue d'ellipses furieuses et de transe poétique.
Une submersion.
BH 04/11
C'est
un texte dans lequel on entend respirer et battre les silences. Un
texte qui explore les ressorts et les ressources de la mutité.
C'est un bref texte comme craché mais aussi enlevé et ciselé qui ravive, au creux d'un petit port breton, d'éternelles figures cependant saisies dans toute leur subtile singularité. Au premier rang desquelles le Capitaine, massif et charismatique personnage, qui détient la haute main sur la parole propagée. Et, face à lui, Jimmy, l'ex-grutier, le fluet, le fragile qui baguenaude désoeuvré, arrimé tout entier à sa mère entrée en agonie. Entre ces deux-là se déploie une partition dont le Capitaine orchestre les mouvements et égrène les notes successives.
Ils se retrouvent "Chez Pedro", le bar où s'alcoolisent les braves, où s'élève, dans l'effervescence et le liant de l'alcool, la truculente parole du Capitaine. Le Capitaine qui avoue et décline de très spéciales accointances avec les morts. Les connus, les côtoyés ou les illustres qui firent profession d'écrire. Il les convoque et leur dresse de nobles, de somptueuses stèles verbales que rehausse sa verve, l'inimitable verdeur de sa langue.
Au travers de ces singuliers colloques soliloqués scintillent aussi les mers lointaines et les terres exotiques que foula le Capitaine. Et Jimmy, emporté par le flux, se substitue, le temps de la déflagration verbale, au héros, il se hausse jusqu'à lui et, halé par la magie des mots rocambolés, il lui emprunte sa stature.
Et puis la canicule foudroie et des morts tout frais, tout vierges, s'ajoutent à ceux qui constituent la trame de la fable. Le soleil sévit, les corps morts se multiplient, le Capitaine lui-même flanche mais pas pour longtemps cependant que Jimmy est frappé, au travers de sa mère, non pas au corps mais dans son esprit qui se fracture. Et le Capitaine l'accompagne vers des confins autrement périlleux que les périples contés.
Le texte qui est en hymne aux humbles, aux déshérités, à ceux qui n'ont que le verbe et le boire, se déploie comme une rugueuse élégie et la langue en ses frasques, ses saccades et son inventive gouaille n'est pas sans évoquer celle du merveilleux écrivain qu'est Jacques Serena.
Un poignant et pur poème.
BH 04/11
C'est
une transe circulaire et déambulatoire qui agit comme un puissant
hypnotique. Un hypnotique qui, dans le même temps qu'il soumet et
jugule, survolte.
Le narrateur rapporte les monologues, les soliloques hantés de son ami Jack Toledano lequel, au fil de leurs pérégrinations à travers Londres, développe considérations et réflexions qui s'entrechoquent, se catapultent, fermentent, se ramifient et se déversent dans une prose torrentielle. Notre homme n'est pas un vain ratiocineur mais un orfèvre des combinatoires logiques et dialogiques, des pensées percutantes qui se cognent, se répondent, s'entretissent et se suscitent les unes les autres dans un étourdissant ballet réflexif.
Il est beaucoup question de littérature et beaucoup de la vie et de la façon dont l'une et l'autre s'articulent et se fécondent.
Il est question de Swift, beaucoup, figure tutélaire, étalon idéal à l'aune duquel sont évalués les autres hommes, les autres oeuvres.
Il est question, dans une ronde incessante, de Shakespeare, Yeats, Goethe, Van Gogh, Milton, Chaucer, Proust, Joyce, Homère, Dostoïevski, Kafka, Wittgenstein, Mendelsohn, Schuman...
Les verdicts tombent, couperets acérés. La pensée bourdonne, butine, papillonne d'un artiste à l'autre, d'une pensée à l'autre. Ca rebondit, ça fuse et perce au gré d'une litanie effervescente qui se renouvelle par vagues, par entrelacs et bouillonnements successifs.
Ce singulier Toledano est une quête sans repos et il est en quête de justesse. Il aspire à mener avec exactitude aussi bien sa vie que son oeuvre littéraire laquelle sans cesse se dérobe et dont l'accomplissement est toujours différé. Il discourt par cercles concentriques qui visent un point aveugle, celui qui lui permettrait de cesser enfin de parler pour agir, de substituer à la parole tourbillonnaire l'écriture habitée.
Esprit cyclotron et oeuvre kaléidoscopique qu'une seule lecture n'épuise de loin pas.
On a accès à une appréhension transversale et acérée des choses, des auteurs, des oeuvres. A travers ce foisonnement d'idées qui se télescopent, on éprouve physiquement, dans chaque replis du corps et avec une acuité extraordinaire, à quel point la littérature imprègne et transforme nos vies.
Et chaque pensée énoncée est d'une surprenante singularité, d'une génialité absolue. On est frappé, cependant qu'on lit, et à l'issue de la lecture, d'une stupéfaction émerveillée.
On est aspiré par cette affolante spirale réflexive qui ne manque jamais d'examiner simultanément les deux pôles contradictoires d'une même pensée. La complexité et la subtilité s'invitent dans chaque phrase et l'on assiste à l'élaboration, toujours en mouvement, d'une esthétique qui est aussi éthique.
Et d'abîme en mise en abyme, l'on est convié au coeur du processus créateur puisque, dans la dernière partie, Jack Toledano évoque longuement son grand oeuvre, "Moo Pak, auquel il dit se consacrer depuis dix ans et qui est une réflexion sur la matière même des oeuvres scrutées puisqu'il s'agit d'une exploration des racines du langage.
Et, porté par la houle de cette étincelante intelligence, le lecteur est halé jusqu'au dénouement, sidérant.
BH 04/11
C'est
un livre double à un seul tranchant. Un seul tranchant dédoublé. La
piété filiale vue, visée et découpée sous un angle très singulier. Un
regard qui cadre, coupe et dissèque, un regard chirurgical qui
accomplit cependant le tour de force de n'être (pour une part, du
moins) pas dénué de compassion ni d'amour.
Un texte qui prend d'assaut et à la gorge et ne lâche pas.
Quelques années après la mort de son père, l'auteur, Christoph Meckel, met la main sur le journal intime dudit père et les mots qu'il découvre alors manquent de l'anéantir tant ils exigent de lui un remaniement total, une refonte intégrale de l'image paternelle.
Il se met alors en devoir et en demeure d'écrire à partir de ce choc. Car si les écrits intimes mettent en lumière les traits saillants d'une personnalité singulière, ils sont aussi le portrait à charge de toute une génération leurrée, aspirée par une illusion aussi fatale que complaisamment entretenue.
Ce père est allemand, adulte dans les année 30 et, bien que son fils l'ait vécu comme un intellectuel détaché des contingences, hermétique aux événements voire carrément éthéré, il se revèle, post mortem, tout autre : parfait complice du régime, en proie à nul sursaut de révolte.
L'écriture alors est chargée, sinon de rendre recevable ce scandale, du moins de l'absorber dans toute sa complexe violence et d'en rendre compte. Juste cela : rendre compte car il importe, pour pouvoir continuer à vivre, de se rendre des comptes à soi-même et de rétablir la vérité. Si coupante soit-elle.
Et ce texte est exemplaire en ce qu'il se situe programmatiquement à la croisée de l'intime et de l'universel. Autrement dit, il accomplit ce que tout écrivain ambitionne de faire.
Au fil du récit qui progresse comme un rapport clinique, affleurent des traits, se dégagent des dispositions qui éclairent possiblement la dérive.
Ce père, en effet, était un adepte de l'ordre, un fervent de l'autorité (qu'il exerçait lui-même de manière abusive sur ses enfants) mais aussi un homme attaché au passé, aux traditions, au terroir, un être pétri de peurs et donc rétif à tout changement. Plus subtilement encore, c'était un homme profondément blessé, enfant "regurgité" par un père saturnien et dont le maître-mot était : "le réconfort". Il cherchait à se conforter, se réconforter par tous les moyens et n'était donc disposé à aucun saut dans le vide. Et, de même, bien que doué, s'il n'a jamais véritablement percé en tant qu'écrivain, c'est faute d'audace, d'intrépidité, faute de cette révolution interne qu'il s'est refusé à accomplir. D'abord père solaire, souverain incontesté, il est devenu, aux yeux de son fils, une divinité fêlée et vacillante et, finalement, au travers de l'écriture, un modèle caduc, un maître inversée et renversé, tout de suite largement dépassé.
Ce qui bouleverse, c'est l'émotion qui affleure (mais ô combien contenue et tamisée) au travers de ce texte qui se veut implacable et qui l'est. Le portrait à charge se mue in fine, in extremis, en une sorte d'hommage presque involontaire. L'amour, la compassion l'emportent, les rares instants lumineux qui furent partagés sont arrachés à l'abjection, sauvés de l'oubli. Si le père n'est en aucun cas absous, il est (dans la pleine acception du terme) compris par son fils.
On
se trouve aussi face à une pénétrante réflexion sur les pouvoirs et les
limites de l'écriture : pour l'auteur, le père n'est pas un sujet, tout
au plus un projet qui, perpétuellement, se dérobe à toute prise. Et de
même que l'écriture ne peut prétendre épuiser la complexité de l'humain
que fut le père, elle altère son intégrité, son essence même puisqu'on
entre dans le champ de la fiction dès lors qu'on écrit - fût-ce au plus
près des faits avérés.
Vingt ans après, Christoph Meckel s'est livré à un exercice analogue et complémentaire : c'est sa mère qui, cette fois, a été l'objet de sa fouille scalpellisée. Le texte qui en résulte est d'une froideur absolue, bien moins empreint de tendresse que le précédent.
La femme qui est portraitisée apparaît comme une bourgeoise rigide et frigide, incapable d'aucune chaleur vraie et dont les élans d'amour n'existaient que calibrés et circonscrits par les normes en vigueur. De cette femme dont Christoph Meckel annonce d'emblée qu'il ne l'a pas aimée ressortent les traits suivants : boursouflée d'arrogance, confite dans une religiosité de pacotille, elle n'a jamais vécu que pour l'apparat et sa vie, entièrement soumise au conformisme ambiant, fut une fausse note intégrale.
Le père bien que fangeux, est perçu comme un être humain, la mère non. Cela semble être un livre sur la culpabilité du père et c'est la mère qui est condamnée. Un texte glaçant, radical, sans un atome de complaisance. Un texte qui ne concède rien.
On sort suffoqué de cette double lecture qui uppercute. L'écriture est d'une puissance saisissante et visionnaire en ce sens qu'elle est, avec un temps d'avance considérable, d'une modernité absolue.
Une révélation.
BH04/11
C'est
un texte de fièvre et de foudre. Un texte d'une force galvanique et
d'une si tremblante fragilité qu'on craint à tout moment que ne se
brise la voix qui s'élève.
C'est un texte d'ardeur, de résistance et d'amour. Un combat qui se mue en consentement.
C'est une histoire de difficile filiation. Car il est difficile d'être la fille de l'amour même. L'auteur, Paule du Bouchet, est la fille du poète André du Bouchet et de Tina Jolas qui fut, des années durant, l'amante secrète de René Char. Elle raconte la difficulté d'être et de grandir dans le cercle d'une double et contradictoire irradiation : la présence solaire, radiante d'une mère par qui tout était grâce et la privation de cette même présence, l'incessante et incendiaire menace qu'elle ne soit ravie, raflée par l'impérieuse passion qui l'appelait auprès de Réne Char.
Passion auprès de laquelle rien ne pesait. Pas même la déchirure ouverte dans le corps d'une petite fille, pas même cette muette détresse. Car la folie de Char, car la folie pour Char primaient tout.
Ce texte est un hommage paradoxal à une mère proie d'un ravissement. L'éclat de la femme d'exception se cogne à l'ombre de la mère dérobée. Il se trouve qu'au moment où elle achevait son récit, Paule du Bouchet a débusqué des lettres que Tina Jolas adressa à une très chère amie. Ces lettres couvrent des décennies et rendent compte, par ellipses foudroyantes et dans une langue d'une inventivité inouïe, des éclairs de la passion, de l'affolant bonheur, des térébrantes douleurs, de la ferveur inentamée au coeur même du pire.
L'auteur a eu cette extrême honnêteté de proposer, en écho à sa version des faits, celle de sa mère. Cela donne lieu à l'alternance de deux voix distincte mais qu'un feu contenu habite pareillement.
L'auteur
évoque des souvenirs
d'une déchirante précision. Des instantanés d'enfance perfusés
d'amertume et de chagrin, envenimés d'absence. Mais la rage résiduelle
n'est jamais univoque : toujours elle se teinte d'une admiration
irrépressible et d'une tendresse éblouie pour cette femme libre et
irrésistible autant qu'irrésistiblement happée que fut Tina Jolas. Et
de
même, dans l'écriture, la violence concentrée le dispute à une extrême
délicatesse. Quelques épisodes poignants sont rapportés : la tentative
de suicide de l'auteur à l'issue de laquelle la mère, pleinement
consciente du mal-être de sa fille, oppose à cette détresse son propre
et éclaboussant bonheur. Ou la fois où Paule du Bouchet toute jeune
fille s'étant éprise d'un musicien qui la malmenait, Tina Jolas eut
cette phrase insensée et sublime (phrase si peu maternelle mais
trahissant l'amoureuse éperdue qu'elle était essentiellement) : "Il
faut tenir"... A la suite de quoi, Paule s'étant mise en devoir
d'appliquer le précepte maternel, en fut détruite pour plusieurs années
: ce qui valait pour la mère ne valait pas pour la fille...
Au bout du compte, tout ce qui relevait du ressentiment s'estompe et presque tout tourne à l'hommage, un hommage incendié d'amour fou, celui cette fois que Paule porte à Tina. La conciliation, la compréhension et même la gratitude l'emportent. Car c'est une grâce, l'auteur le mesure, que d'avoir eu pour mère une femme à ce point brûlée d'amour, une femme qui était un pur cristal et la poésie même. Et l'écriture est pareillement touchée par la grâce : c'est, tombée de la fine pointe de l'âme, une pluie d'étincelles.
BH 03/11
Retrouvez également l'interview de Paule du bouchet par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Nicolas
Bouyssi opère comme une mécanique de précision, implacablement, et sans
anesthésie. Il n'y a pas d'enrobage ni d'accommodement progressif.
C'est ex abrupto et le dépeçage débute instantanément au fil d'une
écriture métronomique, millimétrique, obsédante et qui ne concède rien.
Nicolas Bouyssi ne parle que de l'organique, du plus extrême tripal mais cette matière bouillante, bouillonnante et hautement inflammable, il la traite et la découpe au scalpel, la neutralise chirurgicalement si bien qu'elle ressort de l'opération verbale presque criogénisée.
Cela dit, la neutralisation n'est qu'apparente. La violence tapie bondit d'un coup et percute d'autant plus fort que les mots la vitrifient.
Car le texte est fait d'uppercuts successifs et qui n'épargnent rien.
Le dispositif narratif est singulier : le narrateur restitue la vie de ses parents dans les mois qui précèdent sa naissance et, plus précisément, il reconstitue le jour où sa mère fait "l'annonce à son mari". Il s'agit d'un jour woolfien : le passé y afflue et le charge massivement et ce qu'on y apprend des antécédents du narrateur est glaçant et même terrifiant.
Ce que l'auteur donne à voir, ce que le narrateur scrute microscopiquemet, au ras du réel le plus trivial, c'est la désagrégation du couple parental et le sort, peu enviable, de sa soeur Sarah (alors âgée de 4 ans), sa croissance forcée entre une "mère-courage" réduite à l'impuissance et un père désaxé qui s'ingénie à tout ravager autour de lui.
L'observation, si elle est d'un réalisme exacerbé, s'aventure aussi dans les zones indécidables et les eaux troubles du fantastique.
Le décor est futuriste (de grands ensembles vitrifiés au sein desquels on ne circule que de manière dédalesque et codifiée) et l'atmosphère aussi réfrigérante que faussement aseptisée. Au travers de cette journée emblématique qui nous est narrée, on mesure l'héroïsme quotidien de la mère qui affronte seule, à la fois les rigueurs du monde extérieur (elle exerce un métier plutôt ingrat mais tout compte fait, infiniment reposant par rapport à ce qu'elle endure au sein de son foyer), et la fournaise de sa vie privée.
Le père, quant à lui, laissé à lui-même, offre toute lattitude aux attaques et extravagances de son esprit maniaque, paranoïaque, obsessionnel. Déclaré invalide quelques années auparavant à la suite d'une bouffée délirante, il s'emploie désormais à coller au plus près à cette dénomination en adoptant une conduite odieuse, incohérente, complaisante, destructrice, cependant qu'il verse jusqu'à plus soif dans l'auto-apitoiement. On le suit donc dans ses rituels absurdes, ses pensées dépravées, ses addictions (alcool et médicaments) qui vont s'aggravant.
Et l'on est témoin, dès lors que sa femme réintègre l'appartement, des tortures mentales, aussi raffinées qu'ahurissantes, qu'il lui inflige.
Le lecteur devient spectateur d'un cauchemar endiablé raconté sur un mode clinique. Et le contraste entre l'inouïe violence exercée et la narration délibérément dénuée de tout affect rend plus prégnant encore le sentiment d'horreur que suscite le texte.
C'est, restituée avec maestria, la chronique d'une désintégration.
Le texte progresse à la manière d'une tragédie antique, comme une inarrêtable mécanique fatale.
Il s'excepte cependant du lugubre intégral grâce aux pointes d'humour (certes corrosif et grinçant mais d'humour quand même) qui le traversent.
Et les trois personnages qui composent la constellation familiale sont certes traités sans ménagement mais ils sont aussi considérés avec tendresse et compassion.
Une oeuvre absolument singulière, radicale, aussi saisissante que poignante.
BH 03/11
Retrouvez
également l'interview de
Nicolas
Bouyssi
par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.