C'est
un texte bancal et branque. A l'image des personnages plus que
cabossés, erratiques, qui semblent évoluer dans un no man's land,
projection de leur esprit post-apocalyptique où n'ont plus cours aucun
des repères normés qui jalonnent la vie béquillée du commun des mortels.
Deux paroles lèvent et se déploient en deux monologues alternatifs. On ne sait pas bien d'où venues ni vers quoi dirigées ni non plus dans quel milieu elles évoluent. On ne sait que le climat, que l'atmosphère qui se précise par petites touches dégringolées.
On ne dispose, pour toute information, que des prénoms : Glise et Dany. Deux êtres dont les trajectoires se percutent, se télescopent et dont on comprend très vite qu'ils sont des déshérités, qu'ils font partie de ceux que Duras nommait les "déclassés". Ce sont, semble-t-il, quelque chose comme des saltimbanques dont plus personne ne convoite les acrobaties et les tours de piste.
Ce qui se déroule peu à peu, au fil des boucles verbales, c'est ce qu'est vivre dans les soubassements de la vie. Comment on fait pour s'arranger, pour pactiser avec le manque et la peur de tout. Les accommodements forcés avec le pire. Avec les "frappes", par exemple, qui toujours menacent. Avec la vie perpétuellement désargentée et dédorée. Et Jacques Serena entonne la complainte des mal dotés, des mal famés mais sans jamais rien de démonstratif ou même de désigné. Au contraire, tout couve et fusionne secrétement dans les replis du texte et il faut tendre l'oreille au sein de cette arborescence hypnotique pour être bien sûr de ce qu'on entend.
Ce qui se dégage aussi, ce sont les émotions qui frappent nos deux zigues. Les coups assenés par le dehors du monde et les brusques submersions suscitées par l'étrange relation, hagarde et violente, qui unit Glise à Dany.
Oui, il y a des sommets d'émotion embusqués sous les gravats d'un quotidien dénué, crasseux, par force un peu crapuleux et encombré de ferraille.
Ces deux-là se cherchent, se cognent, s'aiment à leur manière presque fantômale et impénétrable pour le lecteur abasourdi par cette absolue étrangeté. Ils s'aiment d'un amour qui éclate et culmine dans les failles du texte, dans le désemparement et les larmes surgies. Les gestes que Dany et Glise posent, ceux qu'ils s'adressent et échangent comme autant de signaux éperdus, sont des énigmes tremblantes des ondes vibratoires qui déchirent la tourbe, l'obscur dédale glaiseux dans lequel ils évoluent. Tout cela, pris dans les gorges, les noirs abîmes, tient, rayonne, scintille et surplombe par la grâce des phrases de Serena, tout en arabesques entêtantes.
On ne sait rien mais on est plongé au coeur du mystère. On ne sait rien mais on sent tout et c'est comme si l'auteur nous offrait, sublime et dispendieux tout du long, un accès direct à l'inconscient.
Et l'auteur est à ce point doué qu'il réussit le tour de force suivant : à la fin (et à l'extrême fin seulement), on s'avise, percuté, hébété, qu'on ne sait rien du sexe de Glise, aucun indice, pas le moindre, n'a été fourni et on s'aperçoit aussi, dans un étonnement grandissant, combien cela ne pèse rien. D'ignorer. Combien, au contraire, cela allège et transcende.
Et bien sûr, il importe de signaler l'humour qui fait vibrer le texte et qui est de même teneur qu'un sanglot réprimé, cet humour propre à Jacques Serena incisif, incongru, proche du désespoir et qui désamorce, en même temps, tout esprit de sérieux. Ces saillies inattendues qui pointent dans la coudée d'une phrase, cet humour, au sens plénier, décapant ravageur...
Un texte rare à redécouvrir.
Une longue envoûtante, à nulle autre pareille.
Un auteur à louanger sans mesure.
BH 08/10
A lire également "Plus rien dire sans toi" de Jacques Serena (Minuit)
Ce
petit livre est un viatique, un livre thaumaturge qui prodigue soins et
réconfort. Un recel de mots qui pansent et qui exaltent.
Et ces bienfaits sont prodigués par Petia un jeune enfant qui vit dans des conditions tragiques et fait précocément l'épreuve du mal. Il est parqué, avec sa mère, dans un camp, antichambre du goulag, soumis à la juridiction et à la folie de Staline. Mais il vit aussi soumis à une constante irradiation, celle dispensée par sa mère dont la brauté est telle qu'elle foudroie quiconque passe à proximité d'elle. Du reste, (tautologie propre à l'enfance?) vivante allégorie, elle n'est pas désignée autrement que par le substantif "Beauté". Et tous, sans distinction ni discrimination, succombent à sa vue, que ce soient les officiers staliniens ou les pauvres hères, les mutilés de guerre et les idiots dostoïevskiens.
Mais ce qui distingue Petia comme sa mère, c'est que, malgré les misères qu'ils endurent (le froid, la faim, les privations) et les brimades et persécutions auxquelles ils sont en butte, ils sont acharnés à ne prélever de la vie que ses radiantes et riantes merveilles.
Foudroyé par l'exemple du Christ, le jeune Petia se tourne naturellement vers les déshérités et il parvient même à rallier ses camarades à sa vision quasi mystique des choses. Ainsi, il a beau désirer éperdument acquérir un tricot marin, il lui suffit, le jour où, après maintes traverses, il entre enfin en possession de l'objet tant convoité, d'intercepter le regard envieux d'un encore plus démuni que lui pour que, sans tergiverser un seul instant, il le lui cède.
De même, il s'éprendra
d'une jeune fille mentalement
dérangée, une schizophrène dont l'étrangeté, loin de le rebuter
suscitera en lui un surcroît de fascination et d'amour. Et Beauté est
du même bois qui élit de préférence des hommes dénués, durement
éprouvés, frappés de quelque infirmité cependant qu'elle répudie les
nantis, les tenants du pouvoir en place car seul lui importe, chez un
homme, le rayonnement de son âme.
Les morts se multiplient, les êtres chers à Petia (notamment les amants bancals de sa mère mais aussi les vieillards prodigues et les enfants) sont fauchés à une cadence infernale mais lui, enraciné dans l'amour de sa mère orientée vers la lumière qui pourtant tant défaille.
La température chute, elle dégringole sous les mains 40 degrés, la neige bleuit comme les corps, la seule nourriture autorisée et à disposition consiste, jour par jour, en 300 grammes de pain mêlé de cellulose et d'arêtes de poisson....
Seule demeure, comme source de chaleur et combustible quotidien, l'amour indéfectible. Celui que Petia voue à Beauté, bien sûr, mais aussi celui que lui inspirent les vagabonds illuminés, les vieillards rêveurs et fondus de douceur, les enfants fugueurs, autant d'irréguliers qui, tous et tant qu'il peut jouir de leur présence, dispensent au jeune garçon un précieux enseignement qui le raccorde à l'essentiel.
L'écriture est ciselée et transparente comme le givre.
Un texte étreint par la grâce.
Une tunique d'espoir à revêtir à même la peau.
BH 08/10
Ce
n'est pas un livre, c'est une grâce accordée. C'est le fourmillement du
sang, la scansion de la vie sur la plus haute portée de l'âme. Une âme
très noble, taillée à vif, effilée sur le tranchant de la plus haute
exigence. Une voix céleste et cependant aux prises, tout du long, avec
les tourments du siècle. Avec, notamment, les limites du corps et
celles des êtres. Le feu spirituel est ici tenu dans le gel paradoxal
d'une écriture de cristal. Voix perlière, voix sourcière et minière qui
extrait les joyaux des entrailles sourdes et brûlantes de la terre.
Cette voix, c'est celle de Cristina Campo, toute de feu clair et de pure verticalité. Voix, en tous temps anachronique, qui émet sur des fréquences bien trop élevées pour le commun des mortels.
De l'âge de 29 ans jusqu'à sa mort en 1977, elle a entretenu une correspondance suivie avec Margherita Pierracci dite Mita, future essayiste de sept plus jeune qu'elle. Correspondance de haute tenue et de très haute teneur. Seules les lettres de Cristina Campo nous sont restituées or l'on aurait aimé que nous parviennent aussi celles de Mita, que les tonalités distinctes se fassent entendre car les traits distinctifs ne se dégagent jamais mieux que dans le rapport d'altérité. Il eût par ailleurs été fascinant de pouvoir mesurer comment Mita, prise dans l'orbe de Cristina, évolue et se module. Mais peu importe, nous voici face à la basse continue de Cristina laquelle irrigue seule ces pages d'un fluide feu dont seule la mort couchera définitivement les flammes.
A l'origine, ce qui rapproche les deux épistolières, c'est leur commune fascination pour Simone Weil dont l'influence, prégnante, s'étendra sur la vie entière de Cristina. Mais ce qui fait que la relation dure et s'écrit du point fusant jusqu'au jusant, cela relève du mystère alchimique, cela tient aux qualités respectives de ces deux femmes qui surent s'étreindre l'âme d'un continent à l'autre et durant un temps qui n'est pas comptabilisé par celui des horloges.
De quoi est-il question dans ces lettres ? Très peu de place est accordée à l'anecdotique si ce n'est pour évoquer les maux du corps, nombreux, fréquents, qui affectèrent Cristina et ses proches. Mais rien ne relève en vérité moins de l'anecdote que l'état du corps, des corps car l'écriture, vitale pour Cristina, y est intimement liée et qu'elle eut, par ailleurs, plus que sa part de souffrances physiques, étant nativement affligée d'une malformation cardiaque qui lui valut, sa vie durant, de régulières syncopes et angoisses térébrantes.
Ces
poignants empêchements pathologiques s'inscrivent dans la trame des
jours que Cristina voue à la lecture, à l'écriture, à l'amitié, à la
réflexion toujours plus pointue et affinée.
Au mitan de la correspondance, un tournant se dessine : l'âme effectue un bond, franchit un cap et un point de non-retour. Sa gangue fendue, ses contours décantés, elle ne cache plus sa nature essentiellement mystique et diffuse son pur rayonnement.
Le prégnant et les préoccupations restent les mêmes : l'émerveillement, l'effroi et la douleur de vivre, le souci des proches, l'amitié vécue (comme toute chose) avec ferveur, l'extrême exigence qui préside aux lectures, à l'écriture, aux relations humaines, la solitude, constitutive, presque incompensable et irrémédiable, l'exil intérieur qui est le lot de toutes les âmes d'exception... Tout demeure, donc, mais tout est soulevé d'un souffle inédit qui fait trembler la page, irrigué d'un feu sans précédent, un foyer qui propage partout ses incendies miniatures, lesquels sont l'indice du passage définitif dans la dimension autre, dans l'illimité qui happe et aspire sans retour.
Quant au coeur... Il y a dans les "lettres à Mita" des élans du coeur, des adresses incantatoires, des mouvements d'enveloppement, de sollicitude et de profonde gratitude et il y a des conjurations, presque des suppliques (Cristina presse Mita de lui écrire, de lui donner des nouvelles, de ne pas rester sans lui écrire) mais tout ce qui semble relever de l'épanchement est en réalité contrôlé, tenu dans le maillage serré d'une langue vive et fluante mais ausi coupante.
Et nous voici au coeur de la question du style. L'instante exigence qui anime Cristina Campo est lisible d'abord et bien sûr dans son écriture. Fût-elle à usage non public, contenue dans le cercle de l'intimité.
Chaque mot de Cristina Campo semble pesé sur une balance céleste, modulé afin qu'il délivre l'exact pesant d'âme qu'elle souhaite y mettre. Phrases tranchantes, taillées à hauteur de diamant, pur cristal de l'expression sans repentir, sans un mot, une virgule qui puisse rejoindre la déchetterie, la prose de Cristina Campo côtoie une telle perfection qu'elle devrait être furieusement jalousée par tout écrivain digne de ce nom...
BH 07/10
Anna
Dubosc vit comme le vent : au gré du souffle qu'elle épouse, dans
lequel elle se fond et flue quelle que soit la force des impacts
adverses. Et elle écrit de même, en pointes, en sautillements, en
rebonds et entrechats, elle écrit la course dansée du vent et même la
mort avec elle, prend des allures enjouées et peut prêter à sourire.
Elle nous livre de sa vie des petites touches incisives, colorées, savoureuses et qu'on déguste avec délectation. Elle pratique l'ellipse avec une grâce aérienne si bien que le dévoilement est progressif et le mystère longuement entretenu. Mystère accru pr la chronologie brouillée et la propension à jeter abruptement le lecteur dans la crudité des scènes évoquées.
Les êtres qui peuplent la vie de la narratrice ont souvent des propriétés magiques. Ils possèdent en tout cas le pouvoir d'enchanter le lecteur.
Nous faisons ainsi, au détour d'un prélèvement à vif, la connaissance de David, très bel esthète homosexuel et ami de coeur d'Anna avec qui elle partage des choses légères et essentielles (dîners improvisés, flâneries, vagabondages dans les marchés aux puces) et à qui l'attache un secret amour qui ne dit pas son nom, sentiment d'autant plus puissant que l'écriture l'effleure à peine et avec la plus extrême délicatesse.
Et puis il y a Kumiko, sa japonaise de mère, monument et concentré de drôlerie, personnage qui saille, déborde et se caractérise par sa verve, sa verdeur langagière, son extravagance et son exubérance sans frein.
Et,
bien sûr, sa fille, Asia, adorée et dont elle note frénétiquement
(tarabustée pour cela sa mère) tous les réjouissants mots d'enfant sur
un calepin.
Il y a Sébastien, candide jeune homme de 25 ans qu'elle retrouve un beau matin dans son lit et qui saura se montrer suffisamment persuasif pour qu'ils ne se quittent plus qu'à peine.
Et voici Sophie, soeur et fausse jumelle à propos de qui Anna se demande quelle hypothèse serait la pire : qu'elle, Sophie, meure en premier ou qu'elle survive à la narratrice...
Et il y a tous les morts aimés, justement, qui accompagnent Anna et qu'elle évoque sans pathos mais avec une vraie empathie et une douceur arachnéenne.
Et encore son père, perdu dans l'exercice de son art et qui ne lui accordait ni regard ni attention.
Et cette grande femme maigre, presque fantomatique, qu'elle croisait en des lieux et des moments insolites et qui l'aimantait d'autant plus qu'elle se retranchait et que, rétive à tout, elle ne se pliait à rien, pas même aux règles élémentaires de politesse.
Des êtres et des instants croqués souvent avec malice, toujours avec une infinie tendresse. Et tout est irrigué, veiné d'émotion tue.
Et tout est allègre, alerte, enlevé, d'une fraîcheur jubilatoire. Des textes d'autant plus précieux et attachants qu'en ces temps de sinistrose leur fil rouge est la joie. De vivre et d'aimer.
BH 06/10
Retrouvez également l'interview d' Anna Dubosc par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Voici un livre-événement,
un livre-somme, un choc prolongé, un
rapt continu, un lancinant et langoureux vertige.
C'est à une minutieuse scrutation que nous convie Frédéric-Yves Jeannet, il s'agit pour le lecteur de s'engager dans le sillage de ce spéléologue-explorateur-clinicien. Géologue du verbe et du sens qui examine sans relâche les strates successives et entrechoquées de sa propre vie. Enquêteur acharné, il est aussi ravaudeur car le texte que nous lisons, loin d'être originel, est le cinquième état, la cinquième version de cette entreprise dantesque dans laquelle notre forçat s'est lancé, cette mission insensée et incendiée qu'il s'est assignée. Il attribue du reste à son double à peine fictif (alter ego qui à la fois le décharge et le prolonge) le nom symboliquement chargé de Jacob Orfeo. Car c'est à une véritable descente aux Enfers que nous assistons.
Le texte progresse par cercles concentriques et aspirations successives. C'est une taraudante anamnèse.
Il s'agit de travailler la pâte, inassimilable, du passé.
De dramatiser pour mieux dédramatiser.
C'est une histoire de pères et de fils. Une quête, irrésolue, sans cesse relancée, de filiation.
Car il y a, au coeur de la vie du narrateur, une charge déflagrante incompensable.
L'écriture n'a pas une visée résurrectionnelle ni même thérapeutique, elle fait un constat de déréliction, dresse un état de la perte. L'enjeu, c'est un sauvetage impossible, une rédemption rêvée, éperdument quêtée au fil des mots.
Le point nodal et névralgique, la blessure irradiante qui nervure et incendie tout le texte, c'est la mort du père, son "absentement" alors que l'auteur-narrateur était âgé de neuf ans. Béance originelle surcreusée par l'incertitude, l'ignorance panique dans laquelles l'enfant puis l'adolescent a été maintenu. Il n'a en effet appris qu'à l'âge de seize ans que l'absentement procédait d'un suicide et, dans un authentique geste rimbaldien, il a alors opté pour l'exil, son propre retranchement, qui n'a pas encore pris fin et qui représente un affranchissement salvateur.
Le texte est une coulée syncopée, heurtée et ininterrompue, une suite de prélèvements somnambuliques et archarnés au coeur des strates d'écriturre sédimentées depuis des années.
Les époques comme les pensées se percutent, se catapultent au gré d'une fiévreuse, d'une effrénée tentative de formulation du pire et de l'impossible, tentative sans cesse reconduite, furieux balbutiement qui s'étire sans fin.
Autour de la lacune centrale s'agrègent des notations du jour le jour, des figures, visages aimés et admirés.
Il y a les morts donc, pas seulement le père mais aussi les amis en allés, suicidés qui occupent une place centrale et absorbent une énergie considérable. Il y a l'amitié, masculine, prégnante (plus que l'amour semble-t-il ou du moins beaucoup plus volontiers évoquée) et cultivée avec ferveur. Il y a les figures tutélaires dont, au premier chef, Malcolm Lowry: pour l'éthylisme, l'écriture, la perdition, l'écriture de la perdition. Il y a les paysages de l'exil protéiforme, il y a les événements du monde, le "monde extérieur" dont la tonitruance frappe l'oreille de l'écrivain et dont l'écriture répercute les échos.
Il y a la passion, vivement réprouvée par celui qui s'y adonne, du tabac, passion vécue comme un vice et même une malédiction.
Il y a la folie, legs paternel, qui est une hantise, qui toujours semble rôder aux portes de l'esprit trop poreux, aiguisé sur le fil le plus tranchant.
Mais c'est surtout un texte sur l'écriture elle-même, sur sa force aspirante, sur l'acharnement et l'impossibilité de dire, de se dire, de dire la vérité au plus près de l'os.
Il y a une gravité, une profondeur et une probité dans la quête qui sont d'une rareté extrême et qui bouleversent. L'enroulement et de le déroulé textuels se déclinent au rythme de récurrences incantatoires qui poignent et magnétisent. Le temps est circulaire, force centrifuge qui happe, à parts égales, l'auteur, le lecteur, le texte. L'écrivain est un corps et rarement texte aura fait entendre à quel point c'est avec et à partir de ce corps qu'il écrit. Corps recel de mots, certes, mais aussi de maux et non des moindres, chair souffrante, la- bourée par une angoisse inflationnelle que la pratique obsessionnelle, démente, de l'écriture s'évertue à conjurer. Et cette mise à nu est d'une grande pudeur car Frédéric-Yves Jeannet tend à tout dire et au bout du compte on ne sait rien que l'essentiel, à savoir le climat restitué d'une âme.
L'écriture peut paraître froide, détachée, "au scalpel" et cependant tout n'est qu'émotion et d'autant plus perçante que dite obliquement.
Une entreprise sans équivalent.
Un texte majeur.
BH 05/10
Marie
Rivière a écrit un récit de désenchantement des plus originaux. Elle
orchestre une errance presque statique doublée d'une très mobile
cavalcade mentale, de ruades et d'embardées internes suraiguës.
Rafael, l'ulysséen narrateur est un étudiant bordelais en rupture. Avec ses études. Avec Bordeaux. Avec sa vie tout entière. Il sort de trois semaines de prostration passées en tête à tête avec son canapé et il entend bien fuir à jamais la ville dans laquelle il s'éprouve englué. Car il abomine Bordeaux, vécue par lui comme un lieu de confinement et aussi de mesquineries et de frustrations exacerbées.
Il déambule donc dans cette ville honnie mais c'est comme s'il ne parvenait pas à rejoindre la ligne de fuite convoitée car son périple est circulaire. Il est circulaire car essentiellement psychique et composé des spirales et voltes ressassantes qui cadencent sa marche. Rafaël, au fil de ses pérégrinations, évoque, se remémore, fantasme, projette, enrage, s'ensauvage, bouillonne mais tout cela toujours et exclusivement sous le couvercle de son crâne, calotte qui somme une machinerie survoltée.
Entre évocations, révocations, coups de gueule, coups de sang, accès de nostalgie, regrets incompensables, Rafaël navigue et tangue.
Il est question de son parcours chaotique, de ses velléités créatrices restées en suspens, de son passage-éclair aux Beaux-Arts, cette "fabrique d'artistes" qui ne résiste pas à la tentation du formatage. Il est question de ses origines incertaines car mal assumées par des parents eux-mêmes flous et invertébrés. Il est question un peu de la mère, Maria, exilée de l'intérieur car catalane refoulée et beaucoup du père, Antoine, figure-repoussoir, homme-enfant inconsistant, fantomatique, fuyard perpétuel qui se dérobe à toute prise, que son fils voue aux gémonies tout en trahissant, pour cet homme-lige et à travers ce rejet obsessionnel, une secrète fascination. Il est beaucoup question des filles qui ont croisé, formé déformé, façonné notre jeune narrateur.
Il y a Nada la colocataire complice, libanaise en mal de patrie et d'enracinement elle aussi. Il y a Myo, la pute camée, flouée et souffletée qui porte haut sa misère. Il y a Loïc, figure-phare de la fac et de la ville, icône rock'n roll, fabrique d'images à elle toute seule, exclusivement mobilisée par la construction de sa propre légende.
Et puis il y a Clémence, le grand amour perdu aussi absente et volatilisée que l'est Antoine, le père.
Les pensées se lacent, se choquent, se percutent, sinuent, bégaient, se cousent entre elles au fil d'un ressassement qui gagne en acuité à mesure que la réflexion (qui tient plus des sursauts pulsionnels que du raisonnement méthodique) se déroule.
La langue est toute de verve et de verdeur mais la singularité du récit tient avant tout au prisme choisi par l'auteur : Rafael est féru, fondu de cartographie et tous les événements vécus et les êtres côtoyés sont rapportés à des cartes, celles des villes foulées ou rêvées, les étudiées, les connues par coeur, les incertaines, les lacunaires, les imaginaires, les créées de toute pièce...
Une belle variation autour du roman d'apprentissage et du délicat passage à l'âge adulte.
BH 05/10
C'est
un livre de failles. Un livre de cris et chuchotements. Un cri qui
fulgure sans les allures trompeuses du chuchotement. C'est un texte de
l'éperdu, un tombeau qui prélève le plus vif et le plus vrai de la
femme
aimée et perdue. Le profil perdu peu à peu émerge, sort de
l'indistinction. Une jeune femme d'abord interchangeable qui
s'identifie, se singularise au fil des traits précis, saillants, dont
la
doue l'écrivain.
Mais cette identification s'accomplit comme du bout des doigts, du bout des mots. Les mots sont rares et il y entre chacun d'eux, il entre en chacun d'eux tout l'espacement du silence, de la difficile respiration d'un corps étreint par l'absence. Chaque mot est, on le sent, une Eurydice arrachée aux Enfers et chacun se dépose, fragile et incertain sur la page, dans la crainte d'être, plus que superflu ou faux, sacrilège. Car tout, désormais, menace d'être trop.
Jean Rolin restitue, par touches pudiques et tremblées, des scènes qui sont des instantanés étincelants ou tragiques, qui sont surtout des états sensibles, des états de la sensibilité des deux amants, comme une cartographie émotionnelle, un précipité chimique et alchimique. Au fil des évocations lacunaires, nécessairement elliptiques car portées par un souffle haleté, interrompu, cisaillé par la douleur, Joséphine, la tant aimée, apparaît, fleur fauchée et portrait prélevé de l'abîme.
On apprend que Joséphine était jolie, fantasque, qu'elle parait son corps menu, corps d'enfant, de vêtements trop criards, tapageurs et qu'elle grimait excessivement son visage, outrances que l'écrivain réprouvait. On découvre aussi que la jeune femme, pure écorchée et authentique candide, était douée d'un rare sens de l'empathie et que c'est elle, toujours, qui revenait, tout ouverte et disposée au pardon, vers l'auteur lors des heurts et violents déchirements qui opposaient les deux amants terribles qu'ils furent.
Et puis la came (dont il y a si peu et tant à dire), dite, distillée entre les pages et qui grignote la vie de Joséphine.
Le récit alterne et entrelace traits futiles et plongées dans l'essentiel et on se demande, à la fin, si ce ne sont pas les détails, en apparence les plus anodins, qui déchirent le plus car ils cristallisent tout la scintillante singularité d'un être.
Un texte qui se lit gorge serrée, coeur grand ouvert.
BH 05/10
Hélène
Frédérick a des dispositions médiumniques. Elle tisse des destins et
invente des états (du corps et de l'âme) dans lesquels elle s'immerge
avec une empathie et une prescience des choses peu communes.
Ainsi d'Hermine Moos, la jeune femme que le peintre Kokoschka investit un jour d'une insolite mission. Il s'agit pour elle (qui est couturière de théâtre) de créer une poupée-marionnette à l'effigie d'Alma Mahler laquelle fut l'amante en allée du peintre et dont il est hanté au point de vouloir vivre avec son ersatz inanimé. Se fondant sur cette trame avérée, Hélène Frédérick orchestre une odyssée intérieure, elle invente les gestes et les pensées d'Hermine Moos, lui prête une intériorité turbulente et troublée et un sens aigu du verbe. Surtout, elle la doue d'une voix d'abord timide et circonscrite, tempérante et essentiellement attachée aux questions techniques. Mais cette voix peu à peu enfle et déborde les cadres des seules préoccupations professionnelles pour se concentrer toujours plus sur l'intime car les exigences de Kokoschka quant à sa poupée se font de plus en plus précises et exhorbitantes et surtout, elles résonnent en Hermine Moos de manière de plus en plus aiguë.
Peu à peu la jeune femme développe avec le peintre un dialogue fictif entrecoupé de passages dans lesquels elle s'ausculte sans complaisance, s'adressant à nulle autre qu'elle-même. Cette chronique d'une entreprise créatrice se mue donc peu à peu en examen introspectif.
Par force, une relation se noue entre Kokoschka et Hermine, relation en principe purement professionnelle mais qui, à mesure que le travail avance, revêt, dans l'esprit de la jeune femme un tour beaucoup plus personnel et un caractère passionné. Les instructions du peintre sont épistolaires et d'une précision toujours plus démoniaque. Sporadiquement, Kokoschka annonce à Hermine sa visite prochaine, l'avertit d'une rencontre physique à laquelle l'envoûtée se prépare fébrilement et qui n'a jamais lieu. La jeune femme se languit, se consume, captive d'une tyrannique créature fantasmatique et de son insaisissable concepteur.
Hermine
a à en découdre plus que de
raison avec son rivale décalquée et née de ses mains. La poupée, medium
tangible entre le peintre manipulateur et l'éperdue couturière,
cristallise des désirs contradictoires et exacerbe le malentendu. La
jeune femme peine, se
débat comme une belle diablesse pour donner l'épaisseur et la véracité
requises à cet avatar.
La tentative tourne à la
corrida hallucinée, au
corps au corps affolé et aliénant dans lequel Hermine manque de se
perdre. Par bonheur, l'aride solitude créatrice est percée de lueurs,
ponctuée de parenthèses respiratoires : les visites toujours solaires
de la fantasque et extravagante soeur d'Hermine et, de même, les trop
rares contacts avcc son ami Heinrich dont la venue fait diversion.
Mais bientôt la révolte point contre l'ingrat commanditaire et le journal que tient Hermine et qui rendait compte de sa probable et prochaine dissolution devient un acte de résistance, le cri d'une femme qui restaure son intégrité et se dégage de ses ornières autant qu'elle découvre et affirme son irréductible singularité.
En marge de cette captivante exploration, l'auteur donne la parole aux modèles de Kokoschka, des êtres misérables, décharnés, malmenés qui, à leur manière et en contrepoint d'Hermine, interrogant et dissèquent l'acte créateur.
Franchissement, affranchissement et retournement salvateur: la création pour l'autre se mue en création de soi.
L'écriture est précise et coupante, aussi scrupuleuse et affûtée qu'Hermine et elle accompagne à merveille cette plongée passionnante dans les arcanes d'une création et d'un amour également vouées à l'échec faute d'une rencontre véritable entre les protagonistes.
BH 05/10
Retrouvez également l'interview d' Hélène Frédérick par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
"Désirée"
est un récit frontalier et passeur. Une voie de traverse. Une vie
traversière. Une flamme qui caresse des mèches douces et disposées.
Une explosion d'étincelles versicolores sous la peau.
"Désirée" est un tissage et une gerbe folle de mots délivrés de leur emploi usuel.
"Désirée" est un portrait tout d'éclairs saisissants et de portes dérobées.
Désirée est évidemment orpheline car quels parents pourraient assigner une filette aussi libre.
Désirée s'enchante en son royaume qui est celui des mots, de la langue qu'elle triture avec délectation, de l'imaginaire qu'elle travaille et pétrit comme une pâte, jusqu'à épuisement.
Désirée voisine et cousine avec les merveilleux Franny et Zooey de Salinger si ce n'est qu'elle est seule de son espèce et donc moins diserte, plus enclose sur son secret, jalouse de ses privilèges lesquels s'égalent à des sortilèges. Mais, tout comme Franny et Zooey, elle est esprit feu-follet, trait d'esprit ininterrompu.
Désirée est élevée par sa tante et son oncle qui répondent aux noms singuliers de Nami et Pelam et elle investit par eux le monde des forains, pourvoyeur de magie foisannantes et gratuites.
Devant l'enfant, Nami et Pelam balancent entre l'émerveillement et l'effroi, effroi causé par les accès de violence de Désirée, laquelle ne s'accommode du réel que lorsqu'il a été savamment et férocement dérangé par elle.
Au monde donné, aux
données imposées. Désirée substitue ses
réalités à elle qui sont à géométrie variable.
Désirée est sans précédent, créatrice d'elle-même et c'est pourquoi elle peut, sans peur, s'improviser petit Orphée et dialoguer avec les morts. Désirée s'invente des biographies de fortune, extrêmement pensées et architecturées. Désirée découpe, dans le catalogue de "La Redoute" des farandoles d'orphelins qui lui font une ronde amie. La langue de Désirée est, comme elle, sauvage, incaptable, son imagination est sans frein et ses questions touchent au nerf, au brûlant de la vie.
Une traversée à cru de l'enfance intrépide et non récupérable. Une écriture toute de salves fragmentées, de saccades, d'arcs et de cisaillements lumineux pour un portrait en immersion, sensitif et viscéral.
Un texte quintessencié qui approche au plus nu le génie de l'enfance.
BH 04/10
David Boratav orchestre
avec brio un voyage tant spatial que
mémoriel. Il dessine avec ses mots des arabesques ouvragées.
Voici un homme qui plonge dans les limbes de son passé, un passé dont il a été spolié. Il tutoie les fantômes de son enfance et s'essaie, en même temps, à apprivoiser les formes neuves du lieu originel. C'est une percée verticale et une exploration longitudinale.
Lorsque débute le récit, le narrateur, londonien d'adoption, est engagé, depuis un temps certain, dans un processus de perdition. En proie à une insomnie d'abord récidiviste et désormais chronique, il mène une vie déréglée, gouvernée par des perceptions altérées et il oscille entre langueurs comateuses et états excerbés. Quinquagénaire, divorcé d'une femme somptueuse et adultère par dépit, il est aussi le père d'un jeune homme avec qui il entretient des rapports très distendus. Homme vacant, désenchanté, en passe de tomber dans la déréliction, il n'est plus retenu à Londres par aucun lien essentiel. Il vit une vie d'emprunt, la vie d'un homme-lige ou d'un avatar de lui-même. A bout de ressources, il se résout à consulter un psychanalyste dont les vertus curatives lui paraissent sujettes à caution. Destitué de lui-même, en rupture avec son métier de chercheur scientifique, c'est un homme qui vit une vie funambule, une vie suspendue, une vie de veille forcée laquelle s'égale bientôt à une hypnose perpétuelle, un onirisme forcé.
Bien qu'un ultime sursaut l'ait engagé dans une liaison avec une pétulante et séduisante Esther, de très loin sa cadette, il décide de tout quitter de ce qui constituait sa vie depuis des décennies et de revenir sur ses pas perdus, dans la ville de ses origines, Istanbul.
Il retourne au berceau de son enfance, dans le quartier de Beyoglu, sis sur les rives du Bosphore, terrain miné, épicentre excentré des turbulences et dissensions qui agitent et agissent la ville.
Notre homme croyait vouloir et pouvoir se retrouver mais c'est pour mieux se perdre. Il ne reconnait rien de l'Istanbul quittée des années auparavant, il ne reconnait rien de lui-même dans le miroir défait et déformé de ses jours anciens.
Cela donne lieu à un récit qui alterne l'évocation minutieuse d'une enfance comme d'une ville turques révolues et la chronique d'une déambulation erratique dans l'Istanbul décalquée et altérée. Classiquement, le narrateur, étranger à Londres dans laquelle il ne s'est jamais fondu est cependant, et du fait de l'exil, devenu autre et donc étranger à ses propres racines. Il n'est plus soluble nulle part ce qui explique peut-être son état de suspension, cette impossibilité à trouver le repos, cette insomnie perpétuelle en passe de devenir mortelle.
C'est à voyage au plus fort et au plus faible de soi que nous convie David Boratav. Un tardif mais salubre parcours initiatique : c'est en consentant à son état de perdition et même de dissolution que le narrateur sort de suffocante impasse. Le texte est aussi une extraoridinaire évocation des deux Istanbul, la passée et la présente qui ne se recouvrent et ne concordent plus guère. L'Istanbul ressuscitée et la fraîchement redécouverte nous apparaissent au travers de descriptions minutieuses. L'écriture, toute en courbes et élégantes volutes, épouse au plus près les pensées et les perceptions du protagoniste. Le style, précis et lyrique à la fois, trahit un souci d'exacte restitution mais aussi le désir de célébrer la poésie que recèle chaque instant pourvu qu'on pose sur lui un regard "d'étranger" disposé à s'émerveiller.
Et, de fait, le texte est un régal sensoriel, un festival d'évocations olfactives, gustatives, auditives aussi lesquelles priment sur le visuel brouillé par l'état quasi halluciné de notre insomniaque chronique.
Ce récit dépressif est gorgé de vitalité et c'est un formidable hymne à la vie.
On suit le fil funambule d'une vision malade, détraquée qui, paradoxalement, magnifie et envoûte.
BH 04/10
Wajdi
Mouawad entre en littérature avec une belle candeur et un culot
mimétique de celui de Wahad, son narrateur adolescent. Ce qui est en
jeu dans son premier roman qui flirte allégrement avec la fable, c'est
"l'inquiétante étrangeté" qui s'empare du corps et de l'esprit lorsque
l'adolescence advient et frappe comme un foudroiement.
Le roman est divisé en trois parties qui couvrent trois périodes distinctes de la vie du narrateur. Le récit s'ouvre classiquement sur l'enfance mais une enfance qui est perçue singulièrement, pas seulement à travers les sensations vierges, éclatantes de nouveauté mais aussi et surtout à travers le rapport qu'entretient le narrateur avec le temps. Le temps, dans l'enfance, est une succession d'éternités, d'éclats fixes qui s'incrustent dans la mémoire et cet état de porosité au monde et à l'autre, d'absolue présence à soi-même est particulièrement bien restitué. Le monde est riche de surprises mais il est stable, c'est la consicence de l'enfant qui est mobile, tournoyante, infiniment ouverte et son appétit de découvertes qui est sans limites.
Et puis un beau jour Wahad a 14 ans et les bases de son existence vacillent. C'est même un grand chancellement, un chambardement majeur. Le jour de ses 14 ans, en effet, le garçon vit une épiphanie inversée. De retour chez lui, au sein de sa famille, il ne reconnaît plus sa mère dont le visage, l'apparence, la texture intime sont devenus profondément autres. De brune et râblée qu'elle était, elle est devenue blonde et longiligne. Et que reste-t-il de fiable dans le monde si votre propre mère, source originelle par excellence et garante de toute chose, s'altère à ce point ? Si la mère a perdu son visage, c'est que le monde entier est défiguré, tout est dissous, avalé par l'étrangeté, tout s'engloutit dans un vertige intégral.
Un temps, l'adolescent tente de se familiariser avec ce nouveau monde, ce monde dérivant et grangrené de folie, il se persuade que c'est possible puisque nul, autour de lui semble s'aviser ni prendre acte de la monstrueuse métamorphose. Et c'est lui qu'on cherche à ramener à la raison. Lorsqu'il s'essaie à partager sa perplexité, à percer le mystère, on le houspille et le rabroue, on le taxe d'extravagance. Puisqu'il est le seul à voir, il ne peut demeurer. Alors il part, il taille la route, il ne peut demeurer. Alors il part, il taille la route, aidé par Colin, un condiscple qui lui offre un soutient inconditionnel et une admiration transie, saisi qu'il est tant par la singularité de Wahad que par sa témérité. Les adultes qui l'entourent sont obturés mais il est de radiantes exceptions auxquelles il rend hommage : Judith, sa jeune et séduisante voisine qui l'inspire, lui offre l'hospitalité et réserve un accueil tendre à ses premiers émois et aussi monsieur Guettier, l'instituteur dont sont louées non pas les connaissances qu'il transmet mais la présence et l'écoute plénières qu'il accorde.
Wahad,
donc, part, rompt le tracé illusoirement rectiligne d'une vie éventrée
en son centre. La seconde partie du récit intitulée "La beauté" relate
la cavale du garçon, fuite effrénée émaillée de découvertes éblouies.
Découverte, notamment, de Maya, frêle adolescente qui lui est une autre
gémellaire, présence radiante mais plongée dans le mutisme depuis que
son frère adoré a été englouti par la forêt. Grâce à Wahad, à sa
troublante ressemblance avec ledit frère et à une énigmatique chimie
entre les jeunes gens, Maya recouvrera la parole. Découverte aussi du
grand-père de Maya, vieillard habité qui offrira à Wahad le viatique de
quelques paroles essentielles.
Dans le troisième volet du texte, on retrouve Wahad âgé de 19 ans aux prises avec la mort de sa mère alors même qu'il éprouve la fragile et tremblante beauté du premier amour.
Une récit dont les accents de sincérité touchent et ne trompent pas. Une manière oblique et profondément originale d'aborder les mutations de l'adolescence et l'ambivalence des rapports familiaux. Des pages soufrées, soulevées d'un ample souffle lyrique, brûlées de belles incandescences.
On déplorera seulement les jurons incessants, les propos orduriers ("Merde", "Bordel", "Cul") que l'auteur croit bon (pour faire "jeune" ?) de faire tenir à Wahad et qui, loin de pimenter le texte, le grèvent et le tirent vers le bas.
BH 03/10
C'est
un premier roman stupéfiant de beauté exténuée. Un souffle d'une
ampleur et d'une puissance mythologiques surgi comme de dessous la
terre.
Chaque mot est d'une densité, d'une force de percussion et d'une justesse telles qu'il s'égale au plus solennel, au plus sacré des silences.
Les voix qui montent viennent des entrailles et de plus loin encore, voix millénaires chargées de la légende des siècles et de la douleur des peuples opprimés, douleur des offensés et des humiliés. Les voix profèrent et murmurent à la fois. L'auteur réussit ce tour de force de faire coïncider ces antipodes.
Le texte se déploie sur deux générations, deux temps qui se répondent par jeux d'échos comme les pulsations de coeurs jumeaux répercutés l'un dans l'autre. Il y a José le père et José le fils et leurs vies se parlent, se reflètent l'une dans l'autre comme au mépris de toute chronologie, de toute logique temporelle.
On se trouve dans un temps et un espace insituables. Le lecteur est baladé au travers de vastes territoires sauvages calcinés de vent, de chaleur et de gel. Il est introduit au sein d'une communauté de gens de peu, bergers, menuisiers, humbles au service des riches et fantomatiques propriétaires de la grande maison, l'un des points nodaux, l'un des lieux cristallisant les intrigues entrecroisées . L'on fait connaissance, tour à tour, avec le diable ou démon, lui aussi répercuté avec exactitude dans son fils, avec un géant débordé par son érotique convoitise, avec deux siamois au destion tragique, avec une énigmatique voix émanant d'un coffre, autant de personnages droits sortis d'une légende mais qui s'intègrent avec un parfait naturel au récit lequel ne relève pas du conte ni de rien d'assignable. S'il y a un vent qui souffle sur ce pays perdu et ces personnages égarés, c'est celui de la tragédie. Les protagonistes dénués sont livrés à des forces funestes qui les pulvérisent et les égalent à des héros épiques.
Dans les deux périodes, de génération en génération, les drames s'engendrent et éclosent en miroir.
Au bar, où il se rend mû par une obscure nécessité, José le père est persécuté par le démon lequel ne cesse d'insinuer que sa femme passe son temps à le bafouer, couchée sous le géant. Quant à José le fils, il est accusé par le démon héréditaire (fils du précédent) de forniquer avec la femme de son cousin et ami Salamão.
L'un des siamois épousera, transi d'amour, une cuisinière dont la fille deviendra la femme, présumée traîtresse, de Salomão.
Et cette dernière vivra tout aussi obscure, silencieuse et retirée que la femme de José le père et elle tiendra comme son aînée des colloques secrets avec la voix du coffre.
Aisin les choses se répètent-elles d'âge en âge, avec d'infimes ou décisives variations, modulations qui affectent les destins singuliers mais non le cours tragique de l'ensemble.
Les vies passent, humbles, dignes et droites et cependant courbées devant l'âpre nécessité. Les vies passent, calcinées de désir et d'angoisse, brûlées au feu de la fatalité.
A la croisée du fantastique et de l'élégie, à la fois poème, oeuvre lyrique, opératique, incantation chuchotée et épopée des laissés-pour-compte aux accents bibliques, ce texte inclassable est un nectar grisant et une partition hypnotique à laquelle on ne peut s'arracher.
BH 03/10
"G."
est l'un de ces livres contondants : de quelque côté que vous le
preniez, il résiste, heurte, entaille. Livre inconfortable, il projette
le lecteur de-ci de-là, sur les bas-côtés, dans les hauteurs, dans les
fondrières et les chemins creux sans jamais lui laisser le loisir de
souffler, de trouver un semblant de répit le long d'une route au tracé
rectiligne.
Ce qui point et se développe a des allures de portrait, de fiction biographique suivant une ligne chronologique qui se déploie bien sagement, bien conformément de la naissance à la mort du sujet mais tout est d'emblée déjoué, pulvérisé même, l'auteur s'affranchit allègrement de tous les codes et normes en vigueur dans ce type d'entreprise et si entreprise biographique, c'est d'une biographie hallucinée qu'il s'agit.
Le héros de ce récit, Giovanni dit G.(rebaptisé en référence à Garibaldi à qui il est comparé), est né dans le dernier quart du XIX° siècle des amours illicites entre un négociant de Livourne et sa maîtresse anglo-américaine. Il est surtout un avatar de Don Juan et aussi une énigme, un quêteur et un guetteur immobile, un froid aventurier du sensible dont on suivra les pérégrinations au fil des turbulences qui agitent le XX° siècle commençant.
Le texte effectue des bonds, il est émaillé de syncopes temporelles, composé de quelques épisodes décisifs de cette vie singulière.
On assiste pour ainsi dire à la conception du héros et aux dissensions qui sont le lot du coupe si peu parental dont il est le fruit. Dûment abandonné par sa mère, notre héros bambin est élevé au vert, dans une ferme tenue pour un frère et une soeur, son oncle et sa tante et drôle de couple quasi incestueux.
De G., John Berger ausculte les sensations mais il le fait avec une attention maniaque, une précision quasi scientifique, il ne lâche pas l'analyse tant qu'il ne s'est pas heurté à l'indécidable si bien que certains passages sont soulevées par un souffle métaphysique et que les pages consacrées à l'enfance atteignent des pointes d'acuité tout à fait extraordinaires. L'auteur excelle par exemple à restituer l'état de perdition du jeune bâtard livré à lui-même, dénué du langage, des mots adéquats par lesquels il pourrait s'appropier le monde et cette déréliction sémantique donne lieu à des scènes poignantes où l'on voit l'enfant aux prises avec des sensations vibrantes qui lui demeurent cependant opaques, douloureusement indéchiffrables.
Tout aussi sensible et presque chamanique est le passage consacré aux premiers émois que suscite en lui sa jeune et tendre gouvernante alors qu'il n'est âgé que de cinq ans. Quant aux pages qui relatent son dépucelge, vécu comme il se doit sur un monde transgressif et avec sa tante Beatrice, elles relèvent de la scène d'anthologie.
L'empreinte de cette première étreinte demeurera indélébile et déterminante dans l'erratique quête sensuelle de G.
Sans préavis, on le retrouve adulte, à Milan, et témoin, en 1910, du premier vol de l'aviateur Chavez au dessus des Alpes. Quand tout le monde autour de lui vit suspendu aux prouesses et au tragique destin de Chavez, G., lui, ne se préoccupe que de conquérir Camille, jeune bourgeoise oisive et dûment mariée qui bovaryse à tout crin. Il ne semble pourtant pas attaché à savourer les fruits de sa victoire car, comme il le fera plus tard à Trieste et auprès de Marika, altière épouse d'un chef d'orchestre, dès la conquête assurée, il s'ingéniera à saborder l'histoire d'amour promise.
Entre Milan, Paris, Trieste et Londres, G. sillone l'Europe, il se trouve à l'épicentre des convulsions qui agitent le monde, aux confluences de remaniements décisifs, contemporain d'événements politiques majeurs mais rien ne le requiert davantage que la femme (de préférence engagée et empêchée) chez qui il se délecte à détecter les micro déflagrations que provoquent ses manoeuvres séductrices. Cette dilection revendiquée lui vaudra d'ailleurs d'être stigmatisé par ses pairs.
Car G. est un spectateur immobile, un personnage qui est agi bien plus qu'il n'agit et qui provoque, par sa force d'inertie, des bouleversements irréversibles. Il observe distraitement les révolutions politiques et, de même, il se tient, sur le chemin des femmes, à un tournant décisif de leur existence qu'il infléchit presque accidentellement, fort de toute la nonchalance et la désinvolture qui le caractérisent.
G. est une figure de la pure dépense, de la gratuité du désir sns but et ce qui le meut véritablement demeure celé.
C'est le mystère, mystère fondateur d'une personnalité impénétrable, qui est le pivot et la moteur de ce récit.
Texte inclassable en vérité et hautement déconcertant, entrelacs de réflexions personnelles, politiques, métaphysiques et de morceaux de narration pure d'une beauté renversante. Tour à tour introspectif, prospectif, lyrique et somptueusement romanesque, voici un récit d'une liberté et d'une modernité ébouriffantes.
BH 03/10
Alizé
Meurisse a encore quelque chose de la petite fille facétieuse qui saute
à cloche-pied sur la marelle de ses rêves. Elle vise le ciel mais ne
dédaigne pas les pauses, les détours, elle aime à marauder au fil de
son écriture buissonnière.
Son sens de l'observation est aiguisé et elle excelle particulièrement dans l'art d'épingler les détails insolites. Son texte est un drôle de tissage : elle entrelace les saisies sur le vif et les réflexions teintées d'adolescence sur l'amour, la dictature du paraître, la difficulté d'habiter un corps féminin...
La singularité de cet univers tient à la fantasque fraîcheur tant des observations que des réflexions, fraîcheur couplée à une authentique quête d'absolu.
La narration progresse par à-coups, au gré d'impulsions brusques et braques, d'autant plus séduisantes qu'elles sont immotivées. Alizé Meurisse nous immerge sans préavis dans ses divagations contrôlées dont les seuls dérapages sont verbaux, voulus, inventifs, parfois corrosifs et toujours bienvenus. De temps en temps intervient un narrateur masculin qui partage avec son pendant féminin un sens aigu des observations incisives.
Il y a des scènes croquées dans l'intimité bonbonnière d'un appartement, d'autres en extérieur, dans les jardins, les cafés. Des passants, des passantes sont crochetés, archétypes de l'époque ou au contraire, individus singuliers, capables du pas de côté salvateur.
Presque toujours
il est question d'amour. De l'amour en fuite, de l'amour qui ne
tient pas ses promesses, des normes sociales et des diktats culturels
qui favorisent le dynamitage, accèlèrent le processus de délitement. Ce
qui est touchant et parfois passionnant, c'est qu'on est face à une
pensée en pleine formation, une pensée qui se scrute, s'ausculte,
découvre et met en oeuvre ses propres ressources.
Dans le même temps c'est l'écriture elle-même qui s'éprouve, s'essaie, assiste à sa propre naissance. Et cette écriture-là possède une force rare : elle ne ressemble à aucune autre. Elle fourmille de trouvailles, de pépites poétiques, de fulgurances imagées, de percussions aussi inattendues qu'inusitées, de métaphores vierges, de télescopages électriques et d'associations qui font grésiller l'esprit de plaisir.
Le plaisir est manifestement ce qui préside au rapport qu'entretient Alizé Meurisse avec les mots. Il y a une très sensible volupté, une évidente jubilation dans le maniement du verbe, une relation à la fois ludique et essentielle. Un récit mené jusqu'au bout à cloche-pied, un récit jusqu'au bout bancal et qui percute, enchante, poursuit, distillant un charme à la mesure de son étrangeté.
BH 02/10
Retrouvez également l'interview d' Alizé Meurisse par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Eric
Paradisi doit aimer les défis, les marges, les états-limites du corps.
Il en fait la convaincante et troublante démonstration dans son dernier
roman "Un baiser sous X". Pour autant, s'il prise les extrêmes, il
opère en douceur. Il explore mais par touches légères, sans
appuyer, sans insister et sans prétendre à l'exhaustivité.
Il s'immisce en catimini, mais avec une belle droiture, une belle intégrité, dans un corps interdit, un corps impensable. Impensable et incompensable. Corps fantasme de plénitude que la société stigmatise, dont elle fait une déficience, une solitude qui ne peut s'apparier. Un corps doublement marqué car né sous X et d'une identité sexuelle indécidable piusqu'il est né hermaphrodite.
Le récit alterne les chapitres consacrés à cet être double, répondant à l'androgyne prénom de Camille et ceux qui relatent le parcours de sa mère, jeune adolescente paumée et camée, peut-être reconvertie, à l'âge adulte, en pop star charismatique, énigmatique et qui compenserait dans la célébrité son propre déficit d'identité.
Ces deux êtres cabossées, balafrés profond, ne vont cesser de se chercher, de s'invoquer secrètement, chacun étant la béance de l'autre, sa faille avouée ou masquée, inscrite, incrustée au plus profond de sa chair. Camille a terriblement soif de sa mère qui, elle (si c'est bien elle et le mystère ne sera pas levé), s'évertue, des années durant, à fuir son fils.
Deux trajectoires également chaotiques. Notre héros est élu par Bettina, femme généreuse est fanstasque, désireuse d'adopter mais qui balançant quant au sexe de l'enfant, trouve en Camille la forme révée de son désir duel. Le père nourricier n'apprécie guère l'initiative et s'absente très vite mais il y a déjà un autre enfant, une petite Margot qui deviendra soeur aimante et complice idéale car inconditionnellement aimante. Bettina laissera Camille libre de choisir son identité. Les premières années sont à peu près préservées. La première butée est la première passion. Celle que Camille voue à la vaporeuse petite Laura pour l'amour de qui il se veut garçon. Laura gratifiera Camille d'un baiser flambé, soufré qui lui sera une empreinte cruciale, un marquage qui le hantera à sa vie, un fléchage inaugural autour duquel se condensera sa quête érotique. Puis c'est l'adolescence et les sens douloureusement bridés car le désir ne peut s'assouvir sans qu'interviennne l'impensable dévoilement.
Dans une gare, alors qu'il
traque d'incisifs baisers
volés, Camille est débusqué par une moderne prédatrice, une photographe
en quête de beautés insolites. Camille deviendra fille et mannequin
dont la troublante androgynie s'exposera sur la place publique. Elle se
fera rebaptiser Camille Lou en hommage à la très magnétique
et
masquée Lady Loup, avatar de Mylène Farmer sous acide, star alors au
faîte de sa célébrité et dont les chansons éveillent en Camille de trop
vibrants échos... Les deux corps, devenus iconiques, soumis à la
crudité de la lumière artificielle traquent d'autant plus éperdument
l'étincelle d'authenticité et la trace perdue des origines. Interdite
d'amour parce qu'elle s'auto-censure, Camille se projette jusqu'au
vertige en lady Loup en qui elle se réinvente et s'amplifie.
Roman des corps meurtris et des vies mutilées parce que riches de trop de possibilités, "Un baiser sous X" explore avec une rare délicatesse, les états et les métamorphoses des corps extrêmes, des corps empêchés et des âmes brûlées par la soif d'absolu.
C'est aussi une radioscopie des tourbillonnaires griseries contemporaines, des âmes sous influence, des corps soumis à la dictature de l'image.
Irrigué par un romantisme assumé, le texte évolue par salves et par saccades, dans une langue sèche, presque râpeuse et le contraste entre l'acuité des phrases et la tendresse du propos fait merveille.
BH 02/10
Retrouvez également l'interview d' Eric Paradisi par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Jose
Luis Peixoto est un acrobate hors pair et aussi un écrivain d'une
infinie sensibilité. Que les deux se trouvent rassemblés en un même
être, la virtuosité et l'aptitude à restituer des émotions vibrantes,
est une chose si rare qu'elle mérite d'être mentionnée. Si Jose Luis
Peixoto brouille les pistes, s'il joue avec la chronologie et va
jusqu'à confondre les identités, ce n'est pas seulement pour éprouver
ses dons de créateur surdoué mais pour mieux faire jaillir l'émotion
brute.
Nous nous trouvons à Lisbonne au tout début du XXème siècle. Deux voix, successivement, alternativement, nous guident dans le dédale des sensations buissonnières, arborescentes. Deux voix, la voix du père, la voix du fils auxquelles s'adjoindra, sur la fin, celle du petit-fils. Trois générations : on pourrait presque se croire dans une très familiale saga sauf qu'on est bien plus dans le poétique que dans l'épique et que la narration n'a rien de classique.
Tout commence par la fin, c'est-à-dire par la mort. La première des voix qui s'élève, celle du père, nous parvient post-mortem. L'homme est mort mais sa conscience, avisée et comme affûtée, est très agissante : depuis son no man's land, il observe les survivants, les membres de sa famille, et il commente. A l'examen du présent se mêle, s'agrège, dans un ordre tout à fait arbitraire des bribes de souvenirs et des pans entiers de passé exhumé. Ainsi, les scènes se succèdent dans une chronologie bousculée, une chronologie anarchique qu'il appartient au lecteur d'éventuellement rétablir. Eventuellement car le tissage subtil et complexe qui se tresse et secrètement se trame au fil du texte se préoccupe bien plus des parfums, des perceptions de toute nature et des sentiments submergeants que de l'ordre chronologique.
Au tiers du texte, le pèere passe la main, il est relayé par son fils cadet, Franscico, lequel parle aussi depuis sa mort et entrelace aux souvenirs sensoriels, kilomètre par kilomètre, la course haletée du marathon de Stockholm qu'il effectua en 1912, marathon qui causa sa mort par épuisement et dont il consigne, à vif, à bout de souffle, dans un présent contracté, affolé et syncopal, la manière dont il modifie son corps et affecte son esprit.
Au fil des évocations qui se télescopen et se catapultent, apparaisent ceux et celles qui ont fait la matière de ces vies en allées. Il y a les amoureuses d'abord, créatures vaporeuses, sublimes et sublimées parce qu'intouchables mais devenues bientôt épouses ternies et délaissées voire bafouées. Et puis les frères et soeurs et enfin les enfants, neveux et nièces et, dans le cas du père, les petits-enfants.
Il y a Maria et Marta, soeurs de Franscico. Maria, intoxiquée depuis sa prime adolescence par les romans d'amour dont elle se perfuse et qui tombera sous le joug d'un mari insignifiant lequel cependant la malmène et la violente. Marta en apparence plus ferme, moins friable mais que son mari trompe sans vergogne et dont le corps enflera à mesure que se multiplieront les frasques de l'époux. Et puis il y a le frère, Simao qui, tout comme l'oncle du père est borgne car Franscico lui a, par inadvertance, crevé un oeil lorsqu'il était âgé de quatre ans et le jeune marathonien porte, depuis, silencieusement cette croix. Heureusement il y a aussi les enfants de Marta et Maria, frêles silhouettes, elfes graciles, farfadets facétieux porteurs d'insouciance et de joie, créatures mercurielles dont les rires et les jeux crépitent entre les pages.
Le "cimetière des pianos" est un point nodal dans la vie des personnages, lieu dramaturgique qui revêt des dimensions mythologiques et où se nouent et se dénouent des destins, où éclatent des scènes brûlantes ou tragiques.
D'une voix à l'autre, d'un récit à l'autre, les jeux d'écho se multiplient jusqu'au vertige. Les frontières se font indécises, les temporalités et les personnalités en viennent presque à se confondre.
Ce renvoi perpétuel de l'un à l'autre fascine et la langue fait le reste : aérienne, poreuse et parfois toute de saccades épileptiques, elle est d'une rare force évocatoire, elle irrigue le texte d'une poésie vibrante autant qu'envoûtante. L'écriture est d'une grâce féerique, zébrée de non-dits, d'ellipses déchirantes.
Et rarement l'enfance a été évoquée avec autant de justesse et de sensibilité : comme si l'auteur n'avait pas débranché ses antennes de ce territoires-là. Les scènes qui se succèdent sont souvent quotidiennes et paraissent parfois sans impact, immédiat, essentiel mais elles charrient toute la matière dont est pétrie l'existence et chaque fois saisissent par l'incroyable finesse de l'approche.
Un texte nervuré à l'extrême, un texte écorché, à fleur de larmes enfouies et de rires inhumés. Boulversant.
BH 02/10
Céline
Curiol nous entraîne dans un voyage sonore. A la rencontre de New-York,
appréhendée à travers les voix et les rumeurs qui s'y déploient.
Deux femmes, une ville. Deux femmes à l'aube du nouveau millénaire, à un tournant de leur vie personnnelle, amoureuse, une ville, New-York. Deux femmes sans connexions apparentes, inconnues l'une de l'autre et que seule rassemble la ville qu'elles investissent le temps d'un week-end, celui du 4 juillet, le temps nécessaire pour s'ausculter et déterminer l'orientation qu'elles vont imprimer à leur existence.
La ville bruit, mugit, rugit et accompagne de ses clameurs les interrogations intimes.
Au départ, tout est mêlé comme dans les eaux de la Genèse : voix, histoires, temporalités, rien n'émerge clairement, aucune silhouette ne saille distinctement.
Milena est la première à apparaître, la première dont les traits se dégagent. Française d'origine, mariée depuis dix ans, tant par commodité que par amour, à Peter, un américain de facture classique, elle est aussi un écrivain suspendu, en mal de confiance et de matière. Non pas que la matière à traiter lui fasse défaut mais elle est entièrement requise par l'office de vivre, par la vie immédiate, instante.
Elena surgit plus tard et sous une forme plus confuse. Ses angles sont moins vifs, sa personnalité moins dessinée. Elle est, avant toute chose, l'épouse de Martin, un homme brillant que son emploi prestigieux amène à fréquemment se déplacer.
Ces deux femmes vivent depuis longtemps dans une douleur sourde, informulée qui, tout à coup, les digues du non-dit étant rompues, va trouver un mode d'expression.
Au début du texte et assez longtemps, l'auteur nous égare délibérément. Le récit progresse par à-coups, embardées et volte-face labyrinthiques. On passe sans crier gare de la première à la troisième personne, du monolgue intérieur au récit distancié et cela sans que soient à jamais précisées, marquées, l'identité et la vie explorées. A cela s'ajoute une nouvelle source d'énigmes : des lettres très amoureuses qui émaillent le texte, signées de l'initiale M. et émanant indifféremment, alternativement, d'un auteur masculin ou féminin.
Des arabesques se déploient qui nous déroutent et nous envoûtent.
Elena et Milena, revisitent des états émotionnels qu'elles ont traversées au cours des dix dernières années. Restituant des scènes quotidiennes et emblématiques avec un luxe de détails souvent crucifiants, elles interrogent le processus de désagrégation qui a mené à l'actuelle faillite de leur vie amoureuse.
Les trajectoires paraissent antipodiques car Milena s'est progressivement détachée de Peter, s'accordant même la bagatelle d'une liaison avec un écrivain prestigieux tandis qu'Elena se cramponnait à un Martin de plus en plus évanescent et dont l'opacité la convainc qu'il s'est mis à aimer ailleurs. Autant Milena se dresse, résolue et percutante, apparemment maîtresse d'elle-même et de sa vie, autant Elena se dessine fragile, dépendante, proie de ses incertitudes et de ses angoisses lesquelles culminent dans des attaques de panique qui la foudroient. Mais les deux femmes se rejoignent dans l'ombre portée de l'amour qui s'en va, du duo qui se délite. Et Milena, qui paraissait si assurée, s'effrite dans les doutes qui la poignent et qui corrodent aussi bien l'amour que la force créatrice toujours en fuite.
Portraits croisés et récit d'une double odyssée intérieure, le texte va fouiller les zones d'inconfort que recèle nos vies et c'est à une saignante mise à nu qu'on a à faire. Il est question, dans les deux cas, de se réapproprier une identité menacée, de restaurer une intégrité malmenée.
Récit de combat, mais récit sur le fil, sur le tranchant d'une quête sans réponse univoque, "Exil intermédiaire" nous aspire dans sa spirale interrogative et la beauté du texte réside autant dans ce qui est pointé avec une lucidité acérée que dans ce qui demeure secret et in connaissable. C'est l'une des choses précieuses que Céline Curiol nous réapprend : les trouées, les échappées belles recèlent autant de sens que les développements explicites.
BH 01/10
Brina
Svit s'est lancée dans une étrange entreprise dont elle explique la
genèse complexe, semée de tribulations, agitée de moult convulsions
morales.
Il paraîtrait que (si toutefois nous sommes suffisamment centrés et équipés pour) nous allons toujours vers ce qui nous fait le plus peur. Question d'intensité mais aussi de sens à imprimer à notre terrestre trajectoire, rapport aussi au nécessaire dépassement. C'est donc parce qu'elle croyait redouter au-delà de tout la rupture que Brina Svit s'est attachée et attaquée à ce motif dont elle décline les différentes figures explorant les configurations qu'elle a revêtues dans sa propre vie. Voici donc, selon Brina Svit la rupture amicale, familiale, mais aussi bien sûr (et au premier chef) linguistique puisque notre auteur écrit dans une langue qui ne lui est pas originaire, maternelle. La rupture amoureuse, elle, fera l'objet d'un traitement particulier puisqu'elle est abordée sur le mode de la fiction.
On a droit, d'abord, dans un long passage introductif, aux doutes qui étreignent notre écrivain avant qu'elle ne se collette avec son projet devenu sujet. Elle balance, hésite : ne ferait-elle pas mieux de célébrer la tendresse ainsi qu'on le lui a conseillé ? Mais la tendresse étant sa pente naturelle, il faut qu'elle s'en détourne pour avancer. Elle s'entretient avec son éditeur (Richard Millet, croqué à traits vifs, tendrement ironiques et qui apparaît plus vrai que nature). Toutes ces tribulations inaugurales, préambuliques, qui nous font pénétrer aussi bien dans less arcanes de la création que dans l'intimité de l'auteur nous rendent cette dernière présente et attachante.
Elle ambitionne, pour ce présent ouvrage, d'expérimenter une forme nouvelle : les fragments, la narration éclatée. Elle va ainsi explorer, entrelaçant les motifs, non seulement les figures que revêt la rupture dans la vie mais aussi la manière dont ces ruptures résonnent en elle, l'avivent, l'obligent à se déloger de ses ornières.
Il est donc question de son rapport fondamental, fondateur, à la langue, du passage de la langue maternelle à la langue d'adoption, la langue originelle étant répudiée au profit de la langue élue, le français dont la maîtrise encore imparfaite lui interdit toute virtuosité mais l'oblige, en revanche, à se tenir près de l'os, du noyau des choses. Et la contrainte se mue en exaltante exigence.
De même la rupture ou du moins les rapports conflictuels avec une mère acrimonieuse et tracassière ouvrent finalement sur une étrange douceur, une acceptation apaisée de l'autre.
A travers ces entrecroisements apparaît aussi la figure d'Elisabeth Barillé, romancière (sous la houlette, la gouverne du sieur Richard Millet elle aussi) et anciennement amie de Brina Svit. La rupture amicale, douce est finement traitée, l'investigation met en lumière tout ce que la proximité entre deux femmes écrivains peut receler de fiel jaloux, de rivalité embusquée, d'amertume lissée. Pourtant, là aussi, l'avenir reste ouvert, une chance est offerte à la relation rénovée, refondée, vécue en clairvoyance, en pleine conscience de ses ramifications vénéneuses.
Et il y a les messages goguenards et savoureux qui émaillent le texte et émanent de l'ami-amant virtuel Gil Courtemanche. Ce facétieux et vibrionnant auteur québécois bombarde Brina Svit de messages pleins de verve et de propositions déshonnêtes (le québécois flirte outrageusement avec notre narratrice, c'est dans un flirt brûlant qu'il l'entraîne). On ne sait ce qui prime de la séduction littéraire ou de la séduction amoureuse. Qoiqu'il en soit, la relation est vécue sur un mode ludique, joyeusement provocateur et Gil Courtemanche y brille de tous ses feux de ludion, de trublion, de zébulon inspiré jusqu'au jour où il propose à Brina Svit un rendez-vous torride à l'hôtel, rendez-vous qui serait suivi, dans l'instant, d'une rupture définitive.
Cette invitation semble coïncider, pour Gil Courtemanche, avec une rupture amoureuse réelle et vécue, pour le coup, sur un mode tragique. Dès lors, pointent des accents poignants et les messages du québécois s'imprègnent d'une mélancolie, d'une gravité inaccoutumées et touchantes.
La rupture amoureuse, narrée sur le mode fictif, constitue la partie la plus faible du texte, la présence de l'auteur y étant beaucoup moins prégnante.
Une exploration sensible, singulière, passionnée dans laquelle l'auteur s'engage de tout son être.
Où l'on constate que la rupture peut être un dénouement dans la double acception du terme...
BH 12/09
Retrouvez également l'interview de Brina Svit par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.
Gombrowicz
est un prestidigitateur qui nous balade dans les bois sombres, dans la
forêt touffue de ses fantastiques et fantasmagoriques divagations.
Cette fois, il s'attaque au chapitre de l'érotisme qu'il s'attache à
renouveler et il y réussit au-delà de toute espérance : il va si loin
dans l'insolite, dans le dépaysement que la déroute est aussi totale
qu'est complet l'enchantement. Car il invente des chemins et des
cheminements qu'on ne savait pas pouvoir emprunter. Et il égare, avec
une évidente délectation, les processus et les procédés ordinaires. Tout
d'abord, Gombrowicz l'espiègle, le joueur, se met en scène lui-même ou
un alter ego plus caustique que nature et affublé de son patronyme. Il
se décrit, débarquant, sans ambages ni egards, désinvolte et dégagé,
flanqué de son acolyte Frédéric, chez Hippolyte, bourgeois dans toute
sa médiocre splendeur et possesseur, à la campagne, d'une vaste demeure
entourée d'un parc. Dès
lors, les deux acolytes, sans aucunement se concerter mais mus par une
impulsion identique, ourdissent leur plan. Il s'agit de précipiter
Hénia et Karol l'un contre l'autre, de faire en sorte que le duo
amical, tout d'innocuité, se mue en un irradiant et subversif tandem
amoureux. Subversif car un obstacle se dresse, et de taille : il se
trouve que la capricante Hénia est fiancée, promise par ses amidonnés
parents à un homme "fait", un notable qui répond au nom d'Albert et
séjourne lui aussi dans la propriété. Cela
dit, pour nos héros, l'enjeu va bien au-delà d'une manoeuvre
vaudevillesque. Il s'agit d'arracher l'amour à la corruption, de le
rendre à la fraîcheur, à la beauté édénique de l'adolescence. Et, ce
qui se développe au fil du texte, c'est une esthétique doublée d'une
éthique très particulière, propre à Gombrowicz : l'âge adulte est la
lie, la déchéance de l'être humain, seule vaut la jeunesse et
l'immaturité est la cime. Du
reste Frédéric et le narrateur ne se plaisent pas entre eux, chacun
étant le miroir de la décrépitude de l'autre. Quant à leurs hôtes, ils
leur inspirent la plus vive répugnance, eux qui barbotent en toute
insouscience dans la fange, installés qu'ils sont dans le bourbier de
l'âge adulte. Ce n'est qu'au contact de Karol et d'Hénia que nos deux
Machiavel quittent le territoire de la momification et reprennent vie.
Et donc, pour que leur règne, pour que le règne de la dive jeunesse
arrive, il faut absolument provoquer la fusion de ces deux-là. Surgit
alors un autre fleuron de cette glorieuse et convoitée jeunesse en la
personne de Skuziak, un jeune miséreux qui'assassine (semble-t-il
accidentellement) l'auguste mère (seule adulte qui trouve grâce aux
yeux du narrateur) d'Albert. Ce drame est une aubaine aux yeux de
Gombrowicz (le réel et l'avatar) : en effet, selon lui, l'érotisme ne
peut éclore parfaitement que sur fond de complicité criminelle. Le
jeune Skuziak sera donc séquestré, officiellement dans l'attente d'un
jugement et parce qu'il est comptable de son crime mais il constitue en
réalité, pour nos compères, un potentiel coorosif inespéré qu'ils
entendent employer au mieux... L'âge adulte, âge déchu et dégradé n'a
jamais été décrié avec tant de mordant, tant d'incisive ardeur et une
si folle inventivité puisque l'antidote à cette dépravation ne se
trouve que dans l'infraction au tout premier commandement... Tout
cela grinçant en diable, déroutant à souhait et tout à fait
fascinant... C'est féroce, irrévérencieux, glaçant, jubilatoire, inouï. Une
singularité absolue, une approche de l'érotisme et une célébration de
l'âge "tendre" sans équivalent... 12/09"La pornographie" de Witold
Gombrowicz
Frédéric
est un individu louche, une sorte de jumeau astral, spirituel, de
l'avatar de Gombrowicz. Ensemble ils se meuvent, immergés dans cette
villégiature improvisée et en compagnie d'Hippolyte le brave et son
évanescente épouse, dans un ennui torpide et dissolvant. Il n'y a là
rien qui puisse les aimanter. Par bonheur, ledit Hyppolyte, par trop
inoffensif et la fleur de serre qui lui tient lieu de femme ont
procréé. Hénia, adolescente tout juste éclose et qui présente aux yeux
des compères un intéressant potentiel vénéneux. Cependant, seule, Hénia
est sans promesse, sans horizon, elle ne vaut qu'alliée, appariée à
Karol, son ami d'enfance lequel produit immédiatement sur le narrateur
une commotion émotive d'une rare acuité. Et il perçoit, sur le visage,
dans les yeux de Frédéric et onde sismique à l'appui, que la collusion
des deux jeunes gens occassionne chez lui une épiphanie analogue.
Ce
qu'on entend s'égale d'abord presque au silence. Un silence
soudain zébré de vives lacérations. Des silhouettes floues, indécises
se dessinent peu à peu, fines, légères, qui peinent à prendre corps.
Fragments émergés, surgis bruts d'une mémoire fracturée, réminiscences
transpersonnelles qui se jouent des frontières du temps et des corps. Deux
générations de femmes, vies lovées, recueillies les unes dans les
autres. Vies qui résonnent, se répercutent les unes dans les autres.
Deux fois deux enfances pétries de cauchemars, les unes directement,
les autres par réfraction. Mona et Luisa, d'abord, en Argentine, Katia
et Lisa ensuite, en France. La
réalité cauchemardesque, diurne des unes, se réverbère dans les
cauchemars nocturnes et les paniques apparamment irraisonnées des
autres. Il y a un entrelacement inextricable entre passé et présent,
entre les générations entrechoquées, femmes et filles soumises à des
chocs d'une violence inouïe, les unes par impact direct, les autres par
effet retour. Il
est questionde terreur et de tortures, invasives, qui remontent, comme
des eaux, irrépressibles dans le corps. Le corps des enfants est le
réceptacle, la chambre d'écho impuissante mais sonore des horreurs
subies par les parents. Longtemps pourtant, les petites filles, les
adolescentes ne savent pas pourquoi, ni de quoi elles souffrent. Katia
ignore pourquoi la terreur cogne à ses tempes et dans ses veines de
même que Lisa ne comprend pas pourquoi elle est talonnée par ce besoin
de fuite impérative. Elles
savent uniquement que Mona et Alberto, leurs parents, ont fui
l'Argentine sinistrée pour gagner la France. Mais Mona sait que sa
mémoire défaille, que l'oubli déferlant va bientôt tout recouvrir et
elle se hâte alors, tâchant de transmettre, de verbaliser l'indicible
héritage. C'est
un livre sur les flux aveugles de la mémoire, sur le trajet cellulaire
de la souffrance qui traverse, transperce les parois temporelles et
corporelles. Tout transpire et se communique par capillarité. On
ne peut pas dire que le récit soit elliptique : il est troué de
partout. Ce sont de fines grappes, de minces cordages et colliers de
mots qui émergent de l'abîme, qui encadrent le silence et l'horreur
inscrutables. Les
parents ont été brisés, les filles sont démantelées mais les mots, peu
à peu, pansent et recousent ce qui peut l'être. Ophélie
Jaësan explore, avec une délicatesse et un doigté infinis, ce mystère :
la façon dont la douleur transite de corps en corps, la façon dont les
mots viennent au corps et montent aux lèvres de ceux qui furent si
longtemps bâillonnés. Un
livre précieux. BH
12/09 Cela,
qui émerge, se passe en Argentine au début du XX° siècle mais cela
pourrait se produire à peu près n'importe quand et sous n'importe
quelles latitudes tant ce qui importe ce n'est pas l'inscription dans
le temps et dans l'espace mais l'essence même de l'enfance que Norah
Lange ressuscite avec une éblouissante maestria doublée d'une économie
de moyens impressionnante. Et ce qui saisit, c'est que chaque page est
d'une portée universelle et cependant le regard qui sévit est d'une
singularité totale, d'une singularité telle qu'on prend conscience de
n'avoir jamais rien lu d'équivalent auparavant. Le
texte est composé de brèves séquences, découpes lapidaires, mémoire
lamellisée. On entre abruptement, comme dans un bain d'eau froide, dans
une scène restituée avec une précision implacable. La plupart du temps
la narration débute par un "Elle" (plus rarement "il") indéfini dont
l'identité se précise ou non à mesure que la scène se déroule, que le
portrait se déploie ou se cisèle. Bien sûr, il est question des
proches, des très proches de Norah : sa mère, son père, ses cinq
soeurs, son unique frère mais aussi les gouvernantes, les bonnes, les
voisins... Peu à peu, les spécificités de chaque soeur se dégagent et
saillent : il y a Irène, l'aînée, l'éclatante, la radieuse, la
souveraine irréprochable qui aimante et impressionne, il y a Martha, la
frondeuse, l'enragée, l'alternative, puis Georgina la douce, la
vaporeuse, la fragile, si méticuleuse et Esthercita la prématurément
disparue et enfin Susanna, si proche de la narratrice qu'elle ne se
distingue quasiment pas d'elle. Il y a, certes, une progression
temporelle linéaire et il y a aussi la classique évocation des
événements marquants, des drames fondateurs : l'enfance insouciante à
Mendoza jusqu'à la mort du père qui motive une autre fracture, à savoir
le déménagement, l'installation à Buenos Aires, très rapidement suivie
de cette secone tragédie que fut le décès précoce de la benjamine des
soeurs. En
dehors de ces grandes lignes bien rectilignes, Norah Lange ne sacrifie
aucunement aux codes de la narration conforme. L'enfance, pour elle, ce
sont surtout des sentations et c'est la perception des visages aimés,
des êtres chers mais perçus sous un angle tel qu'ils portent la
signature inaliénable de l'artiste et ne paraissent probablement
familiers qu'à elle seule. Tant son regard prélève dans le réel des
fractions insolites, du pur inattendu. Il
y a par exemple beaucoup de place accordée aux très fréquents et très
obsessionnels rites conjuratoires et propriatoires, une attention
extrême portée aux jeux d'ombre et de lumière et à tout ce qui, de
manière générale, relève du visuel. Il est question aussi des sons qui
acquièrent une valeur hypnotique et suscitent terreur ou envoûtement.
Et puis on assiste à toutes les tractations et négociations auxquelles
l'enfant se livre, accomodements intimes pour rendre le monde pliable
et le réel habitable. Il
y a aussi des pensées tout à fait spécifiques que la jeune Norah
nourrit, devenues talismaniques et ne souffrant aucune remise
en
cause. Elle est par exemple convaincue que le degré de féminité se
mesure au degré de faiblesse, de fragilité, à l'aptitude à s'alanguir,
se décolorer, s'évanouir voire s'évaporer. Ou
alors il y a le rapport précocement passionnel au langage, aux mots qui
la fascinent d'abord et exclusivement dans leur aspect purement
typographique. Puis qui à l'adolescence, deviennent mantras martelés et
offensifs, force de frappe, arme de destruction massive. Tout cela est
écrit au cordeau, ciselé dans une langue suprêment sèche, tendue,
acérée, qui claque comme un coup de fouet. Une
vraie rareté. Un poème de givre.. BH
11/09 Il
nous balade dans le bassin d'Arcachon et sur la surface moirée,
miroitante d'une mer redoutable. L'intrigue avouée, "visible", parait
plus que rectiligne. Mais peu à peu, on découvre des strates, des
ramifications, des sédiments enfouis qui lancinent l'esprit et le
lancent sur d'innombrables pistes d'interprétation. L'écritutre
elle-même procède par coups de sonde, par interrogations ouvertes, elle
se déploie sous forme de quête et d'enquête. C'est
l'histoire de deux frères, Bertrand et Philippe Feltram qui,
accompagnés de Sylvie, la jeune femme de Bertrand se replient, pour
cause de banqueroute, dans la maison familiale. C'est l'été, Bertrand
passe ses journées reclus à faire ses comptes, à tenter de rétablir sa
fortune enfuie cependant que Sylvie rissole sur la plage, nage, lit des
romans policiers et que Philippe guette les vagues pour s'illustrer sur
sa planche on se cloître au grenier, où il farfouille, exhumant des
reliques, débusquant on ne sait quoi. Assez vite, on apprend que
Philippe est un vague cousin, fantasque, de Bertrand et non pas son
frère mais qu'il est traité comme tel depuis des décennies pour réparer
le tort causé par le grand-père Feltram à sa défunte première femme et
à la branche issue d'elle et, depuis, bafouée. Et tout se révèle
progressivment ainsi, à double fond, crypté. Les
jours s'égrènent et la mer mue avec l'allongement des ombres, la chute
et la décapitation de l'été. Car ce roman est peut-être avant tout
celui de la mer et des rapports infectés qu'elle entretient avec les
Feltram. Il court en effet sur eux des rumeurs étirées jusqu'à revêtir
l'ampleur d'une légende, rumeurs complaisamment colportées par la
commérante épouse du médecin. Il est dit et c'est élevé au rang
d'axiome, que les Feltram sont mauvais nageurs, qu'ils ne sont pas
solubles dans l'élément marin, pas compatibles avec une mer qui les
vomit ou les engloutit. La notion de malédiction rôde et il est
question de secrets de famille et, à nouveau de Louise, la première
femme du grand-père Feltram, morte noyée dans de troubles circonstances. La
mer est perfide, la mer est traîtraisse et elle est redoutable pour
ceux qui, tels les Feltram entretiennent un rapport litigieux avec
elle. Bertrand est ombrageux, taciture et tourmenté, Philippe est plus
léger, plus volatil mais ils sont marqués du même sceau. Les
apparences se craquellent, les fantômes surgissent, se surimpriment aux
vivants s'avèrent receleurs de vies fantômales, fantastiques,
insoupçonnées. Sylvie,
la blonde, belle, énigmatique et solitaire épouse dévoreuse de romans
(policiers) est plus et autre qu'on ne croit. Philippe, convaincu de
vol par son frère et dès lors proscrit, se précipite du haut de la
falaise et est tenu pour mort. Il "ressuscite" pourtant miraculeusement
et, absous d'une faute qu'il n'avait pas commise, entreprend une
seconde vie qui est pour ainsi dire une vie parallèle. Survient
un étrange personnage commis à la garde et à la promenade du chien et
qui se fait appeler Bel... Zébuth... Très vite son rôle va largement
excèder ses fonctions officielles. Bertrand,
irrésistiblement happé par une mélancolie qui tourne à la manie et
prend des tours insanes, est de plus en plus absent, au propre comme au
figuré. Sylvie et Philippe se rapprochent dangeureusement. Ainsi, au
fil des mois, la mer orchestre son indéchiffrable ballet. Il
y a des manoeuvres toutes vénales qui voisinent avec des phénomènes
quasi surnaturels. Des réseaux, des ramifications innombrables
apparaissent, des faisceaux de sens multiples se font jour. On est à la
croisée du fantastique, du roman policier, égaré quelque part entre la
quête et l'enquête. Mais ce qui, plus que tout surprend, requiert,
intrigue et déroute, c'est le traitement , le regard, l'approche qui
sont d'une singularité absolue. Les
personnages (surtout Sylvie et Philippe) sont des surfaces lisses qui
semblent réverbérer l'énigme de la mer. On ne sait presque rien de ce
qui les meut sauf quand il prend au narrateur la fantaisie de procéder
à une incursion dans leur âme opaque. Car ce dernier est un personnage
à part entière, observateur actif du drame. Tantôt il pénètre les
pensées des protagonistes et tantôt il nous apprend qu'on n'en peut
rien savoir. L'écriture
est plate, neutre, concise et sans saillie aucune, inquiétante comme
une mer faussement étale. On est face à une véritable création, un
récit qui ne ressemble à aucun autre, une expérience littéraire. BH
11/09 Dès
les premiers mots de Bobin, tous les autres livres semblent caducs,
tous les autres livres tombent en désuétude et en poussière. On a
subitement le sentiment, très rare avec un livre, de rentrer au pays,
de revenir chez soi, d'être délivré de l'exil et de l'égarement dans
lesquels tous les autres livres nous plongent. C'est
que Bobin nous parle depuis ce qu'il nomme "le tambour du coeur", il
nous parle dans la pulsation de la vie essentielle, fondatrice, il ne
craint pas d'aborder ce pays que les autres négligent de voir et
répugnent à visiter, ce territoire sacré et déserté : l'âme. On
n'est pas, pour autant, face à ce que ses détracteurs ont cru bon de
stigmatiser, à savoir une parole mièvre et exagérément suave. Non, la
parole est vive, aiguisée, elle brûle comme es arêtes de diamant taillé
sur le tranchant de l'adversité. C'est
une parole qui bat et bout, qui avive et éveille, qui fustige toute
médiocrité et confond sans merci toute forme de facilité. Bobin
nous parle depuis un lieu dont rares sont les hôtes et dans les
escarpements duquel la plupart renoncent à s'aventurer. Il
nous parle et ce qu'on entend, c'est l'exactitude, c'est que sa parole
n'a rien de falsifié, chaque mot tombe comme le pesant exact de son âme
jetée sur la balance. Car
on n'est pas dans le lénifiant ni dans l'angélisme. On est dans la
croisade de l'impossible, dans l'étreinte et la folie de l'absolu, on
est avec le Christ qui porte le glaive. Christian
Bobin écrit à part, à côté, il est dans le lointain et au plus proche,
loin de tout ce qui perd et disqualifie les autres, loin de tout
artifice, de toute virtuosité, afféterie, forfanterie et au plus proche
de la source du sang, de la sève vitale. Il
écrit comme on crie mais c'est un cri tellement traversé de douceur et
de bonté qu'il déchire toutes les fibres de l'être. A
lire Bobin, on reprend souffle, on retrouve la source démurée car cet
homme restaure à l'aventure de vivre sa saveur, sa grandeur et son sens
plénier. A
le lire, on peut continuer à croire que la lumière existe et on sait,
en tout cas, qu'elle rayonne dans ces pages. BH
11/09 A
écouter également l'entretien entre Bénédicte Heim et Antoine de
Kerversau à propos des livres de Christian Bobin "Ressusciter" et "La
lumière du monde" sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. Voici
un trio familial bien policé, bien sanglé dans ses certitudes
bourgeoises bien-pensantes. Il y a Samuel, le père, Lise la mère et
Nina, l'unique fille adolescente âgée de 14 ans. Les parents se sont
mis en tête, pour redorer leur blason moral, de pratiquer une sorte de
parrainage de proximité : ils s'occupent depuis quelques mois de
Sabine, adolescente elle aussi et "issue d'un quartier défavorisé".
Jusqu'à présent, les bonnes oeuvres ou le geste humanitaire se résumait
à quelques après-midi, excursions pédagogiques visant à extraire Sabine
de son milieu délétère. Mais voilà que ça se corse : dans un grand élan
donateur, le couple prental a décidé de se charger de la petite
déshéritée durant le temps des grandes vacances. Ils l'embarquent sur
le lieu de villégiature arguant que (en plus de soulager leur
conscience et rehausser leur image intime), Sabine fera une compagne
idéale pour Nina, rompant de fait sa trop grande solitude. Sabine
est cependant traitée par Lise et Samuel comme un animal d'une race
indéterminée, potentiellement dangereux et qu'il faut manipuler avec
les plus extrêmes précautions. La
collusion avec Nina semble se faire d'emblée, sans heurt apparent.
Pourtant la disparité, l'hétérogénéité est perceptible, pointée en
amont déjà à travers le choix des prénoms : Nina a quelque
chose
de raffiné, d'un bibelot précieux, Sabine est assené sans recherche et
trahit le manque d'imagination, l'extraction modeste. Peu
à peu, la proximité forcée de Sabine va changer la donne, modifier son
rapport au monde, à ses parents, à elle-même, à tout ce qui réagissait
et régulait son univers sécurisé et barbelé. Conformément
aux poncifs qu'elle est censée incarner, Sabine est rude, brute,
frontale, butée, un brin vulgaire. Peut-être aussi cynique et perfide.
Mais on ne peut la réduire à ce cliché ambulant. Elle a aussi
d'étranges accès de délicatesse, de courtoisie, de silence, elle semble
se fondre sans friction dans la routine familiale. Les
glissements, les variations et chutes atmosphériques se produisent
d'abord de façon imperceptible. Puis les chocs interviennent moins
graduellement, les percussions frappent de manière moins espacée. Sabine
initie Nina aux traditionnels jeux adolescents : prise de possession de
son propre corps, séduction etc... mais chaque fois il se glisse dans
cet apprentissage un élèment cruel propice au basculement, quelque
chose d'indiscernable, empreint d'un parfum vénéneux... Dans
le même temps, Lise et Samuel (surtout Samuel, opiniâtredans sa
suspicion) s'avisent qu'ils ne savent rien de Sabine, qu'elle leur
échappe intégralement et que tout leur bel édifice idéaliste repose
peut-être sur un leurre... La
dernière partie est la plus surprenante qui se déploie presque en
lisière du fantastique et où l'on apprend que le péril ne réside
peut-être pas dans le périmètre où l'on croyait pouvoir le circonscrire. Entre
prédateurs et proie la roue tourne, la tendance s'inverse, la frontière
devient étrangement floue. L'intrigue tourne à la fable et pointe les
dangers de la tentation sécuritaire. Sismographe
des détraquements infimes qui procède par éraflures, par coups de
pointe incisive, voici le récit d'une altération générale, d'une
contagion dont l'ampleur et l'impact dépassent ceux qui la générent.
C'est aussi le récit de l'inquiétante étrangeté, de l'altérité
inassimilable. Un
roman étonnamment maîtrisé qui distille un constant malaise et une
persistante force d'envoûtement. BH
11/09 Retrouvez
également l'interview d' Hélène
Gaudy par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. Sauf
que c'est fautif parce que cela n'épuise de loin pas la substance du
texte. Sauf que cela ne résume pas le texte qui, d'ailleurs, ne se
résume pas. Il
est question de rupture, donc, et de lente recomposition. Si ce n'est
que le renouement avec la campagne s'effectue d'abord aussi sous le
signe de la rupture, dans le sentiment de la perte et le fracas d'une
solitude hantée. Car
Milo est étranger chez lui et rien ne lui est moins familier que cette
maison de famille qu'il réinvestit. Maison du reste en piteux état
qu'il va s'employer à rendre moins délabrée. La réfection extérieure,
tangible, s'accompagne d'un vaste chantier intérieur : Milo rendu,
revenu à lui-même, entreprend de se renover, de se revirginiser. Ce
renouvellement passe par le corps qu'il faut plier à des gestes neufs,
frotter à des moeurs inusitées. Pour autant, il ne s'agit pas du
rebattu "retour aux sources" ou à l'état de pure nature. C'est à un
combat qu'on assiste. Mené par Milo contre lui-même et contre
l'altérité redécouverte. Y compris celle qu'il recèle. Milo
fait aussi l'expérience du temps redevenu sensible. Il se colette avec
la matière, avec l'élément, l'élémentaire. Mais cela n'a rien d'une
révélation : c'est un lent ravaudage et c'est d'abord une perdition un
égarement, Milo se dépouille, s'élague et, bien sûr, cela ne va pas
sans douleur. Il
finit aussi par sortir de sa retraite forcée, sa forteresse de
désespoir. Il se frotte aux autochtones et aux "étrangers", à ceux qui
partagent le même espace. La vieille Emilie qui se prend pour lui
d'affection et le nourrit de ses mets de son babil. Il fréquente,
fantomatique, décalé, le seul café, rade perdu du soin où les frustes
saisonniers viennent ravitailler leur âme béante de paroles éventées. Et
puis il devient l'observateur sismographe d'une bande de vibrants
adolescents. Il enregistre leurs rituels, leurs manèges, les rapports
de force ou de séduction qui les régissent. Il se laisse frôler,
charmer un peu par de diaphanes jeunes filles au parler vert et rude. Milo,
notant, ébahi, les moeurs des gens du cru, est un Candide, un Persan
réinventé. Puis il retourne à sa solitude qui le sculpte. Ce texte est
un recueil et un recel sensoriel. Un réseau de sensations à vif qui
s'éclairent progressivement par capillarité et produisent de la lumière. La
langue est onduleuse, intrépide, toujours surprenante, elle est une
mine de jaillissements crus et de pépites poétiques. C'est une langue
neuve, une langue de rupture et d'hommage, une incantation souvent
hypnotique, un régal. BH
10/09 Car
être une petite fille, c'est toute une affaire et ensuite, c'est
l'affaire d'une vie que de chercher à restituer, à ressusciter cet état
au plus juste, que de restaurer le lien avec ce monde enfui (enfoui ?),
tout de périlleux enchantements. On pouvait craindre la mièvrerie
béate, la condescendance ou l'ironie facile mais Eva Almassy aborde ce
territoire mystérieux avec une révérence, une finesse et une
sensibilité qui forcent le respect. Ce
que l'on redécouvre d'abord, c'est qu'être petite fille constitue un
travail à plein temps et requiert une intelligence supérieure. Car la
petite fille entretient un rapport étroit, crucial, fondateur avec
l'être. Elle est plus proche de l'être petite fille qu'elle ne le sera
jamais par la suite et c'est une charge écrasante mais qu'elle porte
avec la grâce qui la caractèrise. La petite fille sait d'emblée, d'un
savoir immémorial, qu'elle est faite pour enfanter et cela conditionne
son rapport au monde. Elle est potentiellement "porteuse d'être" et
déjà tout entière femme, consciente et soucieuse de sa séduction, dans
un corps de gamine. Et Eva Almassy de convoquer les figures
mythologiques de petites filles : Alice, Maisie, sainte Thérèse de
Lisieux, la petie fille aux allumettes, Zazie... La
petite fille (à l'encontre du petit garçon) noue aussi avec le langage
une relation passionnelle : Au
passage, notre auteur s'insurge contre le conditionnement infligé aux
petites filles tenues de comprendre et d'excuser les abus, les
exactions des adultes et des garçons... Dans
la dernière et poignante section de l'ouvrage, on comprend pourquoi Eva
Almassy s'est penchée sur le sujet avec tant de coeur et pourquoi elle
a mis tant d'ardeur dans la fréquentation des petites filles : le
manque d'une petite fille la fonde, la fend et l'excave, il constitue
peut-être même l'un des moteurs de l'écriture. Et on suit notre auteur
dans ses évocations à mots feutrés, à mots pleins de douleur ouatée.
Evocations de parrainages qui "avortent", de maternités substitutives. Un
livre modeste d'aspect mais beau et grand par sa teneur. BH
09/09 Retrouvez
également l'interview d' Eva Alamassy (1ère
partie) (2ème
partie)par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers
éditeurs. Nous
sommes quelque part dans un indéterminé hameau de montagne. Les jeunes
et frustes gars du village viennent, par un hasard souverain, de
capturer l'ennemi numéro un, le redoutable dissident en cavale lequel,
contre toute attente, s'est livré à eux. Mais les gamins sont tous trop
jeunes et inexpérimentés et tremblants et ils ne savent pas que faire
de ce trophée ("Papa" de son nom de code) tout de suite trop pesant
pour leurs frêles forces morales. Alors ils vont tambouriner à la porte
de Julia, l'institutrice, seul référent valide en l'absence du maire et
de toute autre autorité locale. Julia se voit donc, en pleine nuit,
confier ce fardeau, cet opaque paquet de chair sanguinolente
recroquevillée au fond de sa salle de classe. Julia a 19 ans et un
esprit buté qui s'insurge contre cette intrusion, cette abusive
effraction de même qu'elle stigmatise la lâcheté des gamins. Elle n'en
veut pas de ce corps puant, suant qui halète d'épuisement et de
souffrance animale à quelques mètres d'elle. Lui échoit pourtant la
charge de le soigner, de le nourrir et elle s'acquitte d'abord de sa
tâche avec un dégoût suprême. Débute une longue nuit, un face
à
face oppressé entre deux êtres traqués, deux corps meurtris, deux âmes
en bout de course. Car Julia, si elle ne se mêle pas de politique, mène
sa propre croisade : il s'agit pour elle de s'affranchir d'un joug
intime, d'un chagrin dément, de la béance laissé par le départ d'Abel
son fiancé, son unique amour. BH
09/09 Retrouvez
également l'interview d' Anne
Plantagenet par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. On
a, au départ, les éléments suivants : une jeune femme, Efina, qui se
rend au théâtre et T., un comédien d'âge mûr, brillant semble-t-il.
Efina voit T. se produire et s'entiche de lui. Il y a un échange de
lettres. T. répond aux emballements et embardées d'Efina avec
complaisance et condescendance. Cas de figure classique. Oui, sauf que
tout de suite un déraillement intervient qui grippe la mécanique et
déporte la suite attendue. Une dose insolite d'irrévérence irrigue la
révérente prose d'Efina cependant que T. est d'une forfanterie à
laquelle se mêle une naïveté hors normes. On pourrait croire à un
marivaudage, une vlase-hésitation amoureuse qui s'étire, s'allonge sur
toute une vie mais c'est de tout autre chose qu'il s'agit : un jeu de
rôles, un jeu de langues qui s'entrechoquent. La
correspondance qui débute sur le mode homologué du jeu de séduction,
dérape insensiblement et verse dans la percussion, l'échange de coups,
de couteaux gantés et veloutés. Nos deux doux dingues se happent, se
harponnent, s'enlacent, se désenlacent au long de longs jours, le temps
d'une vie. Vies
parallèles et séparées d'abord, scandées par leurs multiples unions
respectives et par les insolites lettres qu'ils échangent comme des
passes d'armes. On est loin, cependant, des "Liaisons dangereuses" : ni
manipulation ni stratégie machiavélique mais une sorte de dépense
gratuite, de tentative d'amour vouée à l'échec car chacun des
personnages est compressé dans la geôle de ses empêchements mentaux.
Déroutants personnages en vérité, dotés d'une candeur hors saison et
d'un aveuglement exaspérant. T., hâbleur, s'étale avec fatuité et une
complaisance obscènes et Efina, piquée au vif, lui répond sur un ton
piquant, pointu, acide, et, à l'occasion, cinglant. Personnages qui
pourraient être des archétypes (le comédien fanfaron et l'admiratrice
transie) mais ils sont sans cesse déboutés de leur cadre. Pas
de collusion entre ces deux-là, encore moins de communion mais une
aimantation perpétuellement inaboutie, chacun fantasmant l'autre comme
un horizon toujours possible et une réponse, un comblement potentiel de
sa béance fondamentale. Le
traitement de ce motif classique, de cette lancinante obsession d'un
autre toujours dérobé est des plus atypiques. Nos
deux irréductibles finissent par se percuter le temps d'un simulacre de
vie commune. Mais là encore ça ne "prend" pas car ils ne veulent, ni
l'un ni l'autre, se laisser prendre, surprendre ni non plus se donner
et ils ne sont pas davantage aptes à recevoir. Il
est aussi beaucoup question de chiens qui jouent, dans les alliances
successives que noue Efina, le rôle du tiers catalyseur et révélateur.
Cela donne lieu à des épisodes cocasses, désopilants, grotesques,
pathétiques, parfois poignants, lesdits chiens ayant partie liée avec
le scatologique autant qu'avec l'eschatologique... Dans
ce récit, tout est déconcertant et le lecteur est désarmé, démuni de
ses repères, de ses outils et voies d'accès habituels. C'est que Noëlle
Revaz joue en orfèvre de la langue qu'elle tord, altère, renouvelle à
sa guise (elle en avait déjà fait l'éclatante, la magistrale
démonstration dans le formidable "Rapport aux bêtes"). Elle joue en
orfèvre et en prestidigitatrice de la langue ici amoureuse. Langue
frondeuse et facétieuse sans arrêt déportée sur des rives étrangères à
nos attentes. C'est
un récit drôle, surprenant, inclassable, parfois irritant mais c'est
surtout autre et neuf. On
est en présence d'une expérience artistique, on est en présence, et
c'est rare, d'une voix inédite, de l'invention d'une langue. Retrouvez
également l'interview de Noëlle
Revaz par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. BH
09/09 On
se trouve dans un ranch isolé en Australie. Il y a Chloé,
la narratrice, encore enfant, il y a sa mère, Linda, il y a
son
père très tôt soufflé, expulsé du récit, mort à la suite d'un accident
équestre, alcoolisé et troublement familial. Il y a encore Ilana,
demi-soeur adolescente de Chloé, née d'une première noce de Linda. Et
puis il y a Rockie et Lorna, couple d'amis proches, débordants d'une
sollicitude embarrassée. Les
malheurs se succèdent : en plus d'avoir perdu son mari, Linda est en
train de perdre la vue et Chloé assiste, impuissante à ces cataclysmes
et délitements. Mais ce texte est tout sauf un mélo. C'est une
eau-forte. Chaque trait est net, sèchement tracé, chaque mot est clair,
précisément ciblé et pourtant l'ensemble dérive et se décale et se
décalque en marge du réel homologué. Cela tient à la vision. Celle de
Chloé qui est tout à fait singulière. Elle observe et rend compte de
ses observations, elle sent et rend compte de ses sensations. Pas
d'analyse, rien que du brut. Pas de hiérarchie non plus, pas de
classements ni de clivages dans les facteurs qui affectent sa
sensibilité. Les variations atmosphériques, le défilement du paysage
sont répercutés par Chloé au même titre que les troubles qui frappent
sa mère. Et
Chloé se fait témoin du chaos et des étrangetés qui l'entourent. La
lente déchéance de sa mère qui se voulait, se rêvait photographe mais
dont la progressive, l'inéluctable cécité la condamne à ne plus
distinguer que des formes troubles. La défection d'Ilana, la demi-soeur
idolâtrée, sa fuite chez son père car elle ne supporte pas d'assister
au déclin de sa mère. Les collusions, les frictions trop intimes de
ladite mère, fraîchement veuve, avec un jeune commerçant puis, plus
tard, avec un pêcheur quasi aveugle, lui aussi, et croisé chez
l'ophtalmologiste.Le délabrement inévitable de la ferme et du jardin
dont la mère n'est plus capable de se charger correctement. Les
efforts, touchants et pathétiques, de Rockie et de Lorna pour leur
venir en aide. Chloé
semble condamnée à un face à face asphyxiant, presque spectral avec une
mère de plus en plus ectoplasmique, de moins en moins fiable
et
qui pèse sur elle de ses attentes et exigences exorbitantes. Mais au
sein du périmètre qui lui est alloué, Chloé fugue elle aussi. Et elle
explore. Echappement par l'imaginaire, bien sûr, évasion mentale mais
aussi physique. La sauvage qu'elle est fusionne avec le sauvage de la
nature environnante, elle exacerbe ses sens, se gorge d'odeurs, de
saveurs. De visions, aussi, outrancièrement. Presque comme si elle
était animée d'un esprit de revanche. Non pas qu'elle soit insensible
mais il est question pour elle plus que la traditionnelle émancipation
: de survie, de la préservation de son intégrité physique et morale. La
mère devient étrangère au monde cependant que Chloé l'apprivoise. Bien
que la fillette soit la proie d'émotions violentes, tout est rapporté
sur un mode distancié car, en Chloé, s'est d'abord le corps qui parle
et le corps a l'intelligence de ne pas se laisser déborder
par
ses affects, de les sérier et les réguler grâce à une observation
minutieuse, presque clinique, de ses effets. Ainsi,
tout est tranversal par rapport à une narration traditionnelle. Cela
donne lieu à un texte d'une grande poésie, d'une fraîcheur et d'une
virginité éblouissantes mêlées à une brutalité vertigineuse. Un
premier roman d'une rare force évocatrice. Un texte qui hante. BH
09/09 Mais
c'est aussi et d'abord un hymne éperdu à la femme aimée et perdue.
Cantate et thrène. Cadence incantatoire et Cantique des cantiques
ébouillanté, versé vif dans le chaudron des ténèbres. Le
coeur du livre, c'est Anna, femme sublime et épouse du narrateur qui la
vénère mais femme frappée, atteinte d'un mal sans remède, d'un cancer
de l'âme : elle courtise la mort, longe le néant avec passion. L'amour,
pour ces deux-là, se vit sur un mode absolu mais aussi sursitaire et
triangulaire : il y a cette tierce instance qui s'invite et s'interpose
constamment entre eux. Le
désespoir est térébrant mais il est aussi fleuri, luxueux, privilégié.
Entre deux crises on s'étourdit de mondanités, on croise des artistes
prestigieux (Helmut Newton, un musicien de haut vol, des actrices de la
nouvelle vague...), on part en villégiature à Rome, à Lanzarote... Un
calvaire de nantis, un calvaire doré et dandy mais un calvaire quand
même. Anna est un sombre joyau mais un pur joyau. Le narrateur brosse
d'elle un portrait à faire pâlir bien des héroïnes. Surtout, il lui
prête une grandeur d'âme qui ne trouve personne à sa mesure,
une
soif de se donner qui ne trouve pas à s'étancher ni à s'employer et une
faim d'aimer qui la consume et ne trouve pas d'aliment qui lui suffise. En
contrepoint se déploie un autoportrait féroce, sans concessions. Le
narrateur s'est assigné pour mission de protéger Anna, de différer le
plus longtemps possible l'inéluctable mais chaque fois qu'il
s'interroge, il pointe l'ambivalence qui l'anime : il est tout entier
dévotion pour Anna, il veut faire obstruction à la mort qu'elle porte
en elle mais, dans le même temps, cette part obscure le requiert,
l'envoûte et structure sa vie autrement vide de sens. Et cependant
qu'éclate la pureté d'une Anna dévastée mais brûlante d'amour, le
narrateur, lui, se complaît dans la luxure, s'abîme dans la duplicité,
enchaîne turpitudes et souillures qui l'écoeurent mais l'aimantent
irrésitiblement. L'écriture
est sobre, classique, presque sèche et cinglante par moments, d'une
coupante élégance à l'image de ces destins flambants, météoriques et
foudroyés. Une
perle noire. Un magnifique tombeau d'Anna. BH
09/09"Iceberg Memories" d'Ophélie Jaësan
(Actes Sud)
Ophélie
Jaësan évolue sur un fil si ténu que c'est le souffle retenu et parfois
coupé qu'on la suit, qu'on l'accompagne dans la crainte constante
qu'elle ne se brise. Sa voix est murmurée, c'est un chuchotement frêle,
une confidence sectionnée de partout et, en dépit de toute cette
apparente fragilité, la violence amassée entre ces pages est extrême."Cahiers d'enfance" de Norah Lange
(éd. Christian Bourgois)
Les
souvenirs d'enfance de Norah Lange sont des vitraux découpés à même le
gel. Ils brillent, scintillent et se détachent avec une précision
inouïe. Chaque détail est d'une netteté tranchante, un trait pur et
sans repentir."L'hiver des Feltram" de Pierre
Cassou-Noguès (éd. MF)
Pierre
Cassou-Noguès est un roué et un vorace. Il ne peut se contenter de
simplement écrire. Il faut qu'il nous manipule et nous égare et aussi
qu'il se livre à de très sophistiquées démonstrations et expériences.
Et tout cela, il le fait avec une évidente délectation et avec un non
moins évident brio."Ressusciter" de Christian Bobin
(Gallimard)
Ce
qui advient, quand on ouvre un livre de Christian Bobin, c'est qu'on
ferme tous les autres. Et on le fait avec un soulagement infini. On
sort enfin de toute démonstration, qu'elle soit virtuose ou pas. On est
dans le vif, le nu, le feu qui éclaire et réchauffe.
Et
il parle de ce dont personne ne parle : de la bonté, des saints qui
nettoient le monde, des fous, des idiots inspirés, des miracles infimes
qui ouvrent sur l'infini, des colloques muets avec les nouveaux-nés, du
coeur irradiant et de l'âme ouverte en l'absence desquels le monde se
meurt, des impostures de l'intelligence et du brio qui égarent et
enténèbrent, du combat incessant que livrent les êtres de lumière, du
prix à payer pour préserver le moindre atome de pureté."Si rien ne bouge" d'Hélène Gaudy (éd.
du Rouergue)
Hélène
Gaudy est une marionnettiste, une manipulatrice de premier ordre. Elle
se plait à détraquer insensiblement les atmosphères et elle excelle à
ce petit jeu : elle opère l'air de rien, par petites touches, par
petites phrases toutes de suggestion et d'ellipses, phrases d'apparence
anodine mais de portée assassine, forces de frappe, recels de charges
atomiques.
C'est
Nina pourtant qui, bien qu'enveloppée de la large cape ou chape
parentale protectrice, apparaît la plus vulnérable. Gauche dans ses
mouvements et bien que massive, Nina a quelque chose de ténu,
d'impalpable. Elle n'habite pas son corps mutant ni sa parole qui
s'articule hoquetante, fastidieuse et comme en marge d'elle-même."Milo" de David Bosc (Allia)
David
Bosc a inventé un genre. Ou il a écrit un récit inclassable. Mais la
première hypothèse est plus excitante. On pourrait croire que ce
singulier tissage qu'il a réalisé ressortit au récit poétique mais
c'est bien plus complexe que cela. Il s'agit d'un texte situé en
contrebas et à l'envers du récit normé et amarré. Un exode inversé. Un
retour amont sur les lieux rustiques, élémentaires de l'enfance
campagnarde. On pourrait avancer qu'il y a un héros, un personnage,
Milo qui, à l'aube de la quarantaine et à la suite d'une rupture
amoureuse, quitte la ville de ses déboires, réintègre la campagne de
ses jeunes années et que ce texte est le récit de cette réimmersion, de
cet apprentissage tardif, de cette étreinte longtemps différée avec les
origines."Petit éloge des petites filles"
d'Eva Almassy (Folio Gallimard)
Eva
Almassy parle des petites filles comme personne. Elles apparaissent,
ciselées sous sa plume, plus vraies que nature. Les fictives et les
réelles.
elle
l'investit, se l'approprie, lui fait subir une refonte à caractèe
souvent poétique et Eva Almassy cite à l'appui des mots assez
éblouissants glanés auprès des petites filles de sa connaissance."Le prisonnier" d'Anne
Plantagenet (Stock)
Anne
Plantagenent écrit à l'économie et sur le fil d'une fièvre continue.
Elle resserre l'espace, raréfie l'air à mesure qu'elle dilate l'âme,
ouvre les portes de l'esprit. Elle maintient tout du long une cadence
haletée qui oblige à lire, à regarder à neuf . La tension qui jamais ne
décroît nettoie et annule les scories. On est happé par une force
centripète qui pulvérise le superflu.
Alternent
le monologue intérieur de Julia qui se livre à une cinglante et
sanglante récapitulation de son histoire amoureuse et la friction, le
corps à corps abrupt, primaire entre la jeune femme et le prisonnier.
Car c'est d'un corps à corps qu'il s'agit bien qu'ils se touchent à
peine : le contact est brutal, sans merci, tout est physique, tout
passe par les humeurs et par les souffles. Par la parole aussi, au bout
d'un certain temps, car les langues se élient, les deux blessés se
flairent, se reconnaissent, s'explorent à mots nus et rugueux et "Papa"
n'est pas le plus captif des deux. C'est un affrontement qui se double
d'un apprivoisement, une chorégraphie viscérale. Il est question
d'engagement, de trahison, de loyautés réversibles, de luttes menées
à corps perdu jusqu'à épuisement des ressources. Il est
question
du corps qui se donne à une cause ou à un homme. Le temps d'une nuit,
les vies s'échangent les sangs se mêlent et se découvrent jumeaux. Le
récit est servi par un âpre lyrisme, une sourde incantation, les
phrases sont sèches comme des détonations, ce sont des sarments
craquants qui crépitent et se consument dans une belle incandescence."Efina" de Noëlle Revaz (Gallimard)
Noëlle
Revaz est une joueuse. Elle a l'esprit; le verbe, l'approche, l'accent
et la cadence ludiques. Elle joue des mots et des codes et
ses
phrases ont l'oeil qui frise et les pointes qui pétillent."Regarder le soleil" de Anne
Provoost (Fayard)
C'est
une histoire d'étrangeté, une histoire voilée, un texte qui joue du
clair-obscur jusque dans ses phrases filtrées et tamisées.Une dureté
inouïe élimée, vaincue par le génie d'une petite fille. "Anna la nuit" de José Alvarez
(Grasset)
C'est
un récit colchique. Un texte fleur-vénéneuse qui prend racine en vous
et diffuse loin dans le corps ses pousses et son magnétisme funestes.
Il y a un parfum à la Huysmans, des raffinements corrompus, une
jouissance perverse à étreindre la noirceur, un vif plaisir à se gorger
de délices décadentes.
Elle
nous emmène, nous tient, nous ferre avec de l'infime et du ténu. Son
texte a quelque chose de nacré, de vaporeux, d'immatériel. Un texte
comme une buée en suspension. La narration se déploie sur quatre
fronts, il y a quatre entrées, quatre pistes qui s'entrelacent pour
former ce tissage sybillin. Il
y a d'abord le lecteur lui-même, interpellé, pris à parti par un "vous"
butorien. Ce "vous" fait l'acquisition, aux Puces, de bobines de films
qu'on lui dit être "familiaux". Il y a ensuite la description de ce que
ces bobines mettent en scène : le déploiement d'une jeune "Aurore"
(ainsi péremptoirement, aléatoirement prénommée par la narratrice)
filmée par son père depuis le berceau jusqu'à son accession à l'état de
jeune fille. Et sur le filigrane de ce film, se greffe le destin d'une
certaine A. (avatar de ladite Aurore ?), jeune télépathe dont nous
suivons les singulières tribulations. Enfin se fait entendre une
dernière voix, celle de la naratrice elle-même qui évoque un poignant
amour effiloché. Tout
tient dans l'écriture, délicate, aérienne, onirique. Arachnéenne même.
Hélène Frappat procède par petites touches successives : les fragments
en apparence hétérogènes se répondent en un jeu de dupes envoûtant. On
est pris, porté, emmené comme au fil d'une rêverie méthodique, claire
et obscure, cotonneuse et affûtée, éthérée et sensuelle, dansante,
mobile et minérale. L'afflux constant de tous ces contraires qui
s'épousent et fusionnent égare, réjouit, ensorcelle. On est enfin
débouté, expulsé des ornières harassantes du connu et répété. On ne se
pose jamais, on visite, ébloui, le texte en apesanteur. On entre dans
des zones familières toujours altérées d'étrangeté. On est dans du
vierge, du vivace, du bel art. Retrouvez
également l'interview d' Hélène
Frappat par
Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs. BH
09/09 Nous
sommes à Cuba au début des années 90 et le narrateur, Pedro Juan,
tenant une sorte de journal erratique et ventral, orchestre une visite
guidée du chaos, de la vie éclatée et il nous offre, ce faisant, une
chronique magistrale de Cuba en ses bas-fonds. Il
fut un temps un nanti, journaliste en vue, résidant dans les beaux
quartiers, marié à une artiste, une sculptrice. Mais le confort,
l'aisance, la vie bourgeoise n'étant manisfestement pas sa vocation, il
s'est sabordé, sapant ses propres bases. Il n'en pouvait plus de
rédiger des articles léchés, policés pour complaire à ses lecteurs et
les endormir cependant que la terreur et la ruée sauvage faisaient rage
autour de lui, en lui. Il n'en pouvait plus d'abuser son public, de se
livrer à d'ignobles tractations et manipulations verbales visant à
déguiser la vérité. Offense
et trahison, voilà à quoi il avait le sentiment de se livrer jour après
jour, il s'éprouvait collaborateur, contribuant au complot général,
répandant l'obscurantisme. Il avait soif de clarté, d'authenticité,
soif de coller à la réalité nue. De s'y colleter avec ses mots. Dès
lors, c'en fut fini de ses privilèges. Evaporé son emploi de
journaliste, envolée à New-York où elle courtisait le succès, sa femme
sculptrice. Et ce fut la dégringolade, il gravit, en vrac, tous les
degrés de la déchéance : expropriation, précarité absolue, alcool,
drogue, prostitution, prison... Il finit par atterrir dans un immeuble
insalubre, vétuste, haut lieu de la dégradation. C'est là qu'il
croupit, survit, c'est de là qu'il nous envoie des nouvelles, hautes en
couleur, de Cuba. Pedro
Juan trempe dans des combines, dans divers trafics plus ou moins
lucratifs. Mais ce qu'il préfère, c'est "se mettre à la colle"
avec une "cavaleuse", une tapineuse (éventuellement qualifiée de
"porcasse") qui leur assure à tous les deux un train de vie, sinon
confortable, du moins supportable. Témoin
majeur du délitement, Pedro Juan rapporte des épisondes insanes dans
lesquels le burlesque le dispute à l'horreur. Il côtoie en permanence
les abîmes de la folie, de la maladie, du crime, de la mort mais il est
capable de tirer, même de ce situations-là, des pépites de cocasseire.
Et tout est toujours à fleur de chair, il se reproche de "trop penser",
prétend que réfléchir quand on est pauvre, est fatal, ça vous cloue,
vous fusille, vous paralyse, vous empêche de réagir, d'oeuvrer à votre
survie. Il ne mène pourtant aucune analyse fouillée : l'immédiat,
l'urgence de vivre, de continuer sont là prégnants qui le cueillent et
le bousculent. Il
constate que les élans de compassion, de générosité le désertent : ce
sont là des luxes réservés aux privilégiés. Lui, il s'est cimenté, il
est dans le sec, le dur, l'implacable, il laisse crever les faibles,
pas le choix. Tout cela est terrible mais l'écriture, toute
d'immanence, qui colle à la crasse, est d'une étrange fraîcheur et
éclate d'un contagieux appétit de vivre. BH
08/09
Hélène Frappat aime les jeux de
miroir, les jeux d'écho, et c'est une orchestratrice virtuose de
sortilèges.
Hélène Frappat ne
s'embarrasse pas d'explications ni de précautions. Elle vous lâche en
plein coeur de ces vies volées (les bobines suscitant l'"Aurore") ou
voleuses (la jeune A. kleptomane malgré elle de l'âme d'autrui) et vous
sèvre de tout repère orthonormé. Mais si c'est en effet par effraction
que l'on pénètre dans ces vies ouvertes, cela ne relève jamais de la
violation car le secret est préservé, l'opacité demeure, ces
vies
forcées restent scellées."Trilogie sale de la Havane" de Pedro
Juan Gutiérrez (10/18)
Vous
qui entrez ici, abandonnez toute velléité de raffinement. Ici, c'est du
cru, du pulsant, du pulsionnel absolu. Ici le corps est roi, d'une
royauté déchue, il se commet avec l'ordure, l'abjection, il n'écoute
que ses humeurs, ses appétits, il a de constants démêlés avec la peur,
la faim, la violence, la souillure, il a sans cesse à en découdre pour
sa survie.
Les
réflexes de journaliste ne l'ayant pas quitté, il observe, note,
enregistre et restitue au plus près de la sensation viscérale. Dans ses
mots, il capture surtout son entourage immédiat et c'est une galerie
d'ébouriffants personnages qui se déploie. C'est une cour des miracles
explosive, une bande d'éclopés de la vie en perpétuelle ébullition
qu'il met en scène. Il fraie avec les "crève-la-faim", avec les
"freaks". Comme pour porter le motif de la chute à son point d'orgue,
il se dégotte des boulots (éboueur, assistant de médecin légiste) qui
l'enfoncent un peu plus dans la noirceur et la souillure. Mais peut
importe, ce gaillard-là a la vie, le désir de vivre chevillés au corps.
Même lorsqu'il est au plus bas, ses pulsions restent vives et il ne
résiste jamais à l'appel du sexe. Les femmes, métisses, "mulâtresses",
"négresses", jeunes, vieilles (de préférence maigres mais il
fait
des exceptions) le requièrent toutes du moment qu'elles sont partantes
et sensuellement prodigues. Et dans ce contexte de déshérence, de
misère sans fond, fleurissent des collusions sexuelles qui donnent lieu
à des scènes érotiques hallucinées, sensationnelles, parmi les plus
furieuses et sulfureuses qu'on ait jamais lues. Le récit est
littéralement gorgé de sexe, comme si le dénuement total appelait ces
étreintes aussi triviales que frénétiques, urgent raccordage à la vie,
affirmation percutante et triomphe de la vie viscérale. Conjuration de
la mort qui partout vous tire par les pieds.