Nathalie
Constans n'a pas froid aux yeux. Elle n'a pas peur des rapprochements
insolites et incongrus, elle orchestre les collusions les plus inouïes,
elle fait oeuvre surréaliste au sens plénier et original du terme.
Ce sont deux voix des confins qui s'élèvent, d'abord distantes et distinctes puis qui s'entrelacent et se mêlent. Un homme, une femme. Elle, c'est Kimi, elle est la petite-fille du guerrier apache Géronimo, seule survivante d'une lignée décimée par les guerres successives. Elle est sans âge, elle est intemporelle, elle est dans un isolement tragique et euphorique, elle danse nue sous le ciel nu, elle est sans dents mais pourvue de seins lolitéens, elle dit qu'elle a échoué car ses seins n'ont nourri personne, elle attend la quatrième geurre.
Lui, c'est James Newell Osterber Jr alias Iggy Pop venu se ressourcer sur les lieux de son enfance. La percussion a lieu à Detroit, en plein coeur d'un terrain vague que Kimi a élu pour y établir son campement et qui fut, anciennement, l'aire de jeu d'Iggy Pop. D'abord chacun, ignorant de l'autre, soliloque et rumine. Iggy s'interroge, se sonde pour établir si oui ou non, il désire rejoindre ses acolytes Ron et Scott et reformer avec eux la phalange des"Idiots" ces "fuckin' Stooges". Kimi, elle, cherche trace de ses semblables et de ses ennemis, elle a besoin d'éprouver son identité, de la frotter à ceux, proches ou garants d'altérité, qui la définissent.
Lorsqu'ils
se repèrent et s'aperçoivent enfin,
chacun apparait à l'autre comme une créature fabuleuse doublée d'une
menace potentielle. Débute alors une lente et hypnotique chorégraphie
d'apprivoisement. Chacun est supérieurement intrigué par l'autre. Kimi
se demande si l'homme qu'elle découvre est un guerrier, un apache, car
il en présente certains traits distinctifs (le torse nu, les cheveux
longs, le corps marqué). Iggy, lui, est captivé par cette femme qui
unit dans son corps habité les antipodes, les extrêmes irréconciables,
l'enfance et la vieillesse, les origines et les fins dernières,
l'aprêté et la douceur, les ondoiements du féminin et l'inflexibilité
masculine. Elle est une figure de la complétude, de l'éternité. Ils
s'appréhendent et se rapprochent à travers des objets, des substances
(de la liqueur de maïs, des fûts d'huile, un marteau) qui revêtent un
sens singulier pour chacun mais se font aussi les médiateurs d'un
langage commun. Ces deux parangons et fleurons de la
sauvagerie, se reconnaissent et s'adoptent mutuellement. Ces existences
à forte teneur musicale, poétique, dissidente, confondues le temps
d'une transe dansée, d'une danse entransée, vont diverger mais chacun
aura puisé en l'autre la force
de poursuivre sa route et d'épouser son destin inaliénable.
Nathalie Constans invente une écriture faite d'arcs électriques et de courants alternatifs, une écriture visionnaire qui remonte aux sources d'un langage originel, une écriture qui marie, avec un bonheur singulier, verdeur langagière et fulgurances poétiques inouïes.
C'est l'ardeur brute, le pulsionnel, le tripal et aussi le céleste, le limpide, la simplicité cristalline, la beauté et la bonté divines.
Un récit qui a la grâce.
Un texte culotté, une jubilation, une urgence.
BH 06/09
photographie de Nathalie Constans par Raymond Loewenthal
Retrouvez également l'interview de Nathalie Constans par Bénédicte Heim sur le podcast des Contrebandiers éditeurs.